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Un chercheur crée des virus synthétiques pour vaincre les superbactéries

Steven Theriault souriant dans son laboratoire.

Steven Theriault a créé Cytophage en 2016, mais travaille depuis plus de 10 ans sur les bactériophages.

Photo : Radio-Canada / Mohamed-Amin Kehel

Mohamed-Amin Kehel

Bactériophages. Ce mot ne vous évoque peut-être pas grand-chose. Ces virus naturels pourraient pourtant être à l’origine d’un nouveau traitement révolutionnaire contre les infections bactériennes résistantes aux antibiotiques, mis au point par un scientifique winnipégois.

Dans son petit laboratoire dans le sud de Winnipeg, Steven Theriault est chez lui. Chandail, jean et petite toux après les fêtes, le scientifique a des allures de professeur sympathique, plus que de chercheur acharné. Et pourtant, son procédé unique au monde pourrait, selon lui, pourrait changer totalement notre manière de lutter contre les maladies bactériennes.

Pour comprendre ce qu’est un bactériophage, il suffit de décomposer le mot. En grec ancien, phagos signifie « glouton ». En d’autres termes, un bactériophage est un virus inoffensif pour les êtres humains et les animaux et qui se nourrit de bactéries.

Représentation en trois dimensions d'un virus bactériophage.

Steven Theriault dit avec amusement que les bactériophages ressemblent à des alunisseurs.

Photo : iStock

Nous possédons tous naturellement des millions de ces virus dans le corps.

Chaque bactériophage est lié par son génome à une bactérie, c’est-à-dire qu’il est conçu pour tuer cette bactérie précise et pas une autre.

Steven Theriault, microbiologiste et président-directeur général de Cytophage

En temps normal, une infection bactérienne se soigne avec des antibiotiques. Toutefois, de plus en plus de bactéries infectieuses deviennent résistantes à ces médicaments. On parle alors de superbactéries.

Avec son entreprise Cytophage, Steven Theriault a élaboré une nouvelle technique pour contourner les antibiotiques en utilisant des bactériophages.

Son but est de créer des bactériophages synthétiques et de modifier génétiquement ces tueurs de bactéries, pour qu’ils puissent exterminer la majorité des bactéries d’une même souche et pas seulement une seule bactérie. Par exemple, les travaux de Stevem Theriault permettraient de détruire une grande partie des bactéries E. coli d’un environnement donné.

Nous adoptons une approche différente, en créant un bactériophage de base que nous modifions ensuite synthétiquement pour changer la manière dont il se lie [avec les bactéries].

Steven Theriault, microbiologiste et président-directeur général de Cytophage

Le scientifique établi à Winnipeg en est convaincu : au cours des 10 prochaines années, les bactériophages seront complètement intégrés dans le traitement des maladies bactériennes.

Un laboratoire avec une jeune femme en blouse vue de dos.

Steven Theriault avait auparavant installé Cytophage à Saint-Boniface avant de déménager dans le parc industriel West Fort Garry pour avoir des locaux plus grands.

Photo : Radio-Canada / Megan Goddard

Le poulet au centre du progrès scientifique

Avant de pouvoir utiliser cette technique sur l’être humain, le microbiologiste doit d’abord tester et faire approuver son efficacité sur les animaux. C'est aussi, et surtout, par souci financier, avoue Steven Theriault. Faire des tests sur des humains coûterait 40 millions de dollars contre quelques centaines de milliers de dollars pour des tests sur les animaux.

Ses principales expérimentations, qu'il mène en partenariat avec l’Université de la Saskatchewan, se font pour le moment sur des poulets. Sa technique, dit-il, a ainsi permis de guérir de 90 à 95 % des animaux traités, des résultats qu'il qualifie de spectaculaires.

Le scientifique travaille aussi avec l'Association des producteurs de poulet du Manitoba. Son président, Wayne Hiltz, se dit aussi impatient de pouvoir utiliser ce nouveau procédé qui est pour lui une révolution pour l’industrie agroalimentaire.

Dans notre industrie, nous avons beaucoup de problèmes avec l'E. coli et la salmonellose. Alors, à long terme ce sera profitable pour la santé de nos animaux et des consommateurs.

Wayne Hiltz, président de l'Association des producteurs de poulet du Manitoba

Wayne Hiltz ne pense toutefois pas que cela permettra de se libérer à 100 % des antibiotiques, car il estime qu’il y aura toujours des cas spécifiques où ceux-ci seront nécessaires. Mais il est certain que les bactériophages permettront de réduire considérablement l’utilisation des médicaments dans les élevages.

Une main avec de la nourriture pour poulets.

Une des manières de traiter les poulets avec des bactériophages est de lyophiliser, ou d'assécher, ces virus avec la nourriture des animaux.

Photo : Radio-Canada / Megan Goddard

Pour l'instant, les tests sur animaux sont terminés, et Cytophage n’attend plus que l’autorisation du gouvernement fédéral pour vendre sa création aux agriculteurs du Canada. Steven Theriault espère ainsi pouvoir commencer à être sur le marché à la fin de l’année 2020.

Tout a commencé par un pied malade

Pour tester l’efficacité de sa technique, Steven Theriault l’a aussi utilisée sur son pied. Après une infection causée par une mauvaise blessure, il a appliqué un cocktail de bactériophages synthétiques de sa préparation sur son pied et guéri en 10 jours sans avoir pris aucun antibiotique.

Le pied de Steven Theriault infecté et le même pied guéri 10 jours plus tard.

En 10 jours, le pied infecté de Steven Theriault a été guéri sans antibiotiques.

Photo : Fournie / Steven Theriault

Ce n’est pas la première fois que les phages sont utilisés sur l’être humain dans le monde. En mai 2019, en Belgique, un petit garçon de 21 mois dont la maladie résistait à tous les antibiotiques a pu être sauvé grâce à l’injection de ces bactériophages.

Steven Theriault et Cytophage sont aussi ponctuellement sollicités pour aider dans des cas de maladies bactériennes résistantes.

En 2017, environ 700 000 personnes sont mortes dans le monde à cause des superbactéries résistantes. En 2050, selon le Center for Disease Dynamics, Economics and Policy, ce chiffre pourrait exploser et atteindre 10 millions de personnes par an si rien n’est fait.

Le Winnipégois estime que, dans les prochaines années, il y aura un besoin immense en bactériophages et espère pouvoir adapter sa production au métabolisme humain d’ici 10 ans.

Et, grand sourire aux lèvres, Steven Theriault avoue qu'il espère devenir à ce moment-là l'Apple du secteur microbiologique.

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