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Dix ans après le séisme en Haïti, à quoi l’argent a-t-il servi?

Le marché en fer ou marché de fer (appelé aussi marché Hyppolite) est le plus connu des marchés publics de Port-au-Prince

Une femme parmi les ruines du marché en fer de Port-au-Prince, le 29 janvier 2010

Photo : Reuters / Jorge Silva

Le tremblement de terre du 12 janvier 2010 en Haïti a donné lieu à un élan de solidarité peu commun. Devant l’ampleur du drame, une trentaine de pays et une dizaine de grandes organisations internationales ont contribué financièrement aux opérations d’urgence et de reconstruction, tandis que des dizaines de milliers de citoyens ont participé aux nombreuses collectes de fonds.

Combien d’argent a-t-on recueilli? On ne peut que l’estimer…

Les pays et les grandes organisations comme la Banque mondiale, le FMI et les grandes agences de l’ONU se sont engagés à verser 13 milliards de dollars canadiens.

Ce total ne tient pas compte des milliards amassés par dons privés versés directement à des ONG comme la Croix-Rouge, Médecins du Monde et des centaines d’autres.

Plusieurs milliards ont donc pu s’ajouter.

À titre d’exemple, la Croix-Rouge canadienne a reçu à elle seule 227 millions de dollars. Il semble réaliste de chiffrer à plus de 15 milliards le total de l’argent engagé dans l’aide post-séisme.

Où est allé tout cet argent?

Un mythe veut que la plus grande partie n’ait jamais été versée. Le tableau est certes moins sombre.

Deux ans après la catastrophe, en 2012, les Nations unies avaient estimé que les fonds promis par les pays donateurs avaient été dépensés dans une proportion de 62 %. À titre d’exemple, le Canada, deuxième pays donateur en importance après les États-Unis, avait à ce moment dépensé 890 millions $ des 1,2 milliard annoncés.

Par la suite, le Canada a poursuivi ses programmes d’aide. Depuis 2010, le Canada a aidé Haïti à hauteur de 1,4 milliard, en faisant le deuxième pays bénéficiaire après l’Afghanistan.

Cela dit, le gouvernement haïtien n’a pratiquement rien touché, les donateurs ayant préféré verser l’argent à des ONG ou à des agences de l’ONU, comme le PNUD, chargées de coordonner les efforts de reconstruction.

L’ambassadeur du Canada en Haïti à l’époque, Gilles Rivard, explique ainsi cette approche :

Le Canada, comme d’autres pays donateurs, hésite beaucoup à faire ce qu’on appelle de l’appui budgétaire direct (au gouvernement) parce qu’on n’a pas vraiment confiance dans la capacité de pouvoir gérer ça sans que la corruption n’intervienne.

L’ex-ambassadeur du Canada Gilles Rivard

Sans compter que l’État haïtien, déjà très faible avant la catastrophe, s’était littéralement effondré lors du tremblement de terre : environ 20 % des fonctionnaires avaient perdu la vie et les sièges d’une quinzaine de ministères avaient été détruits.

Un hélicoptère des Forces armées canadiennes

Un hélicoptère des Forces armées canadiennes se pose à Jacmel avec, à son bord, du personnel médical.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Urgence et reconstruction

Peu de critiques ont été formulées sur l’aide d’urgence, c’est-à-dire celle qui a été fournie pendant les premiers mois suivant la catastrophe.

Le pays comptait 280 000 morts et 300 000 blessés. Un million et demi de personnes étaient sans abri, dépourvues de tout : eau, nourriture et toit.

L’heure était aux secours.

Le Canada a d’abord déployé un contingent de 2000 soldats. Ceux-ci sont restés en Haïti deux mois et demi.

Les militaires ont rouvert la route de Jacmel, ont contribué au maintien de l’ordre et ont établi un hôpital de campagne à Léogane.

Les dépenses militaires du Canada liées au séisme ont été d’un peu plus de 50 millions de dollars.

C’est une proportion assez faible de l’aide canadienne en comparaison avec l’aide d’urgence des États-Unis qui a été absorbée pour la moitié par les forces militaires.

Des ONG de partout dans le monde, y compris du Canada, ont déferlé sur Haïti pour y apporter tentes, nourriture, vêtements, services médicaux d’urgence, etc.

Parallèlement, tous les débris ont été enlevés des espaces publics en quelques mois. Pas moins de 300 000 Haïtiens ont été employés temporairement pour enlever les débris, recycler les matériaux et aider à divers travaux.

Après cette première vague est venue celle de la reconstruction. Elle fait moins l’unanimité...

Les dégâts du séisme de 2010 encore visibles un an plus tard

À l'ouvrage parmi les débris de Port-au-Prince, en janvier 2011

Photo : Reuters / Kena Betancur

Malgré le souhait maintes fois exprimé à l’époque voulant que l’on reconstruise Haïti sur des bases nouvelles, force est de constater que le pays se trouve aujourd’hui face aux mêmes problèmes que ceux qui existaient avant 2010 : infrastructures déficientes, manque de logement chronique, extrême pauvreté.

La République des ONG

Haïti a été surnommé la République des ONG tant la présence de ces organismes internationaux a été dominante.

La reconstruction a été en très grande partie assumée par elles, avec peu ou pas de coordination avec les pouvoirs publics haïtiens.

C’est la Croix-Rouge canadienne qui a reçu la plus grande partie des dons du public et sa principale contribution a été la construction de plus de 7500 maisonnettes visant à reloger des familles déplacées.

D’autres habitations ont été construites par des ONG canadiennes comme Développement et Paix, qui en a livré 400 en collaboration avec l’ONG haïtienne ITECA dans la commune de Gressier.

La Croix-Rouge a aussi reconstruit l’Hôpital Saint-Michel de Jacmel, détruit par le tremblement de terre.

L’hôpital est moderne et d’une qualité architecturale indéniable. Mais l’État haïtien, qui en a la charge, est incapable d’assurer son alimentation en électricité.

De plus, l‘hôpital manque de médecins, car ceux-ci y étant peu payés, ils préfèrent se concentrer sur la pratique privée.

Deux employées de l'hôpital St-Michel de Jacmel se promènent près du bâtiment.

L'hôpital St-Michel de Jacmel

Photo : Radio-Canada

Des commentateurs ont parlé d'éléphant blanc et ont critiqué ce projet canadien. Mais l’infirmière Claudette Desvallons, qui y travaille, exprimait en 2017 un autre avis à notre collègue Céline Galipeau : « Nous avons aussi la responsabilité de notre gouvernement. C’est pas vous! »

Le Canada a aussi été impliqué dans le relogement des réfugiés des camps. Il a fallu presque cinq ans pour reloger 90 % des habitants de ces camps.

Dans certains cas, un certain enracinement a amené les responsables à recourir à des solutions qui n’ont pas fait l’unanimité.

Ainsi, les réfugiés du Champ-de-Mars, au centre de la capitale Port-au-Prince, ont reçu des allocations pouvant aller jusqu’à 800 $ pour se reloger. Après un an, 60 % de ces relogés avaient quitté les logements qu’on leur avait trouvés.

Port-au-Prince, 26 août 2012.

Un camp de tentes installé dans la foulée du tremblement de terre

Photo : Reuters / Swoan Parker

Peu de retombées

Une des critiques les plus souvent entendues concernant les travaux de reconstruction, c’est que l’argent a très peu été versé à des Haïtiens et a souvent bénéficié à des entreprises privées dans les pays donateurs.

Ce fut le cas des maisonnettes, par exemple, construites au Québec par Maisons Laprise de Montmagny.

Une grande partie de l’argent a été aussi versée en salaires à des Canadiens, qu’il s’agisse des militaires, des coopérants des ONG ou encore des policiers dépêchés en Haïti pour contribuer à la formation de la police haïtienne.

Il n’existe pas de bilan définitif des dépenses et de leurs résultats.

Les nombreux organismes internationaux, les ONG et les gouvernements ont établi des bilans comptables, mais très peu de vérifications et de véritables post mortem ont été faits.

Le gouvernement canadien n’a jamais produit une évaluation complète des programmes qu’il a soutenus. Après 10 ans, on ne peut porter de jugement catégorique sur l’ensemble des efforts.

Les problèmes d’Haïti demeurent, certes, mais ils ont vraisemblablement peu à voir avec la manière dont la communauté internationale a apporté son aide en cette période sombre de son histoire.

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