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Un prédateur à l’école

Des femmes nous font le récit troublant de ce qu'elles ont vécu alors qu'elles étaient adolescentes.

La silhouette anonyme d'une personne dans un corridor.

Des femmes nous ont raconté leurs histoires.

Photo : getty images/istockphoto / AnkiHoglund

Claudie Simard

Il ne s’est jamais rien passé, mais... « Il m’a demandé de lui montrer ma brassière », « il m’a prise en photo dans son bureau à l’école en me demandant de faire ma cochonne », « il a essayé de m’embrasser », « il m’a donné rendez-vous dans un parc la fin de semaine ». Elles étaient des élèves de 13, 14 ou 15 ans et lui, un employé de l’école.

Il ne s’est jamais rien passé, mais... C’est ce qu’ont dit toutes celles qui ont accepté de ressasser leurs mauvais souvenirs.

Ces adolescentes n’ont rien oublié des propos et des gestes déplacés d’un ancien employé de leur école qui a fini par être emprisonné pour avoir agressé sexuellement un enfant.

Écoutez l'entrevue avec la journaliste Claudie Simard à l'émission Facteur matinal.

À l’heure où des cas très médiatisés se retrouvent devant les tribunaux, elles réalisent combien il est important de dénoncer les comportements déplacés. L’enfant aurait-il pu être épargné si elles avaient raconté ce qu’elles ont vécu des années auparavant? La direction de l’école de l’époque a-t-elle fermé les yeux? Ces questions hantent plusieurs anciennes élèves désormais devenues des femmes, des mères.

Elles ont un message pour les adolescents d’aujourd’hui : ce n’était ni drôle ni anodin, c’était dangereux et plusieurs en portent encore les blessures.

Les prénoms des personnes ont été modifiés afin de préserver leur anonymat.

« Lève donc ta jupe »

Marie-Claude avait 14 ans. C’est insidieux, comment ça s’est fait, au fil du temps. Si on changeait nos cheveux, il le remarquait, si on mettait un parfum, il le remarquait. Ça fait du bien à 14 ans. Il faisait des compliments : "T’es belle aujourd’hui". Des mois plus tard, au moment de me remettre un cahier tombé, il le retient pour faire un jeu et me demande un baiser sur la joue en échange. Je lui donne. "As-tu un chum? Il est chanceux... En tous cas, moi, si j’avais ton âge... Qu’est-ce que tu portes en dessous de ta jupe? Lève donc ta jupe... je vais te donner un collant…" Déjà, en sortant du bureau, j’avais honte. J’ai encore honte des années plus tard en le racontant. Il a même tenté de prendre une photo de mes sous-vêtements. Il ne me l’a pas demandé directement, il a dit : "Ça ferait une belle photo"... et son appareil était juste à ses côtés. Sur le coup, ça a l’air niaiseux. Maintenant, dans ma peau de femme, je trouve ça épouvantable. Je me trouve bien naïve.

« Fais ta cochonne »

Plusieurs femmes ont raconté qu’il souhaitait les prendre en photo. Certaines racontent avoir ressenti un malaise lors de la proposition, avant de quitter son bureau. Joanie, elle, a accepté, amusée par le défi. Elle se rappelle qu’à 14 ans, elle cherchait l’attention des hommes, comme bien des jeunes filles. Après avoir pris un premier cliché, il a voulu continuer à prendre des photos d’elle. Ils étaient seuls. La porte du bureau était fermée. Il m’a dit de changer de pose, puis à un certain moment, il m’a dit : « Fais ta cochonne », et j’ai fait une pose sexy. Je ne voyais pas en quoi ça pouvait être dangereux. Et maintenant? Maintenant, oui.

Le rendez-vous

Élodie se souvient d’un homme qu’elle ne trouvait ni beau ni attirant. Un homme qu’elle méprisait d’une certaine façon. Il était ce personnage pince-sans-rire qui lui faisait des allusions sexuelles. Un jour, il lui a donné rendez-vous, à la blague, dans un parc, pendant la fin de semaine. Elle a ri de lui avec ses amies au cours de la journée. Le lundi matin, elle était assise en classe quand son nom a résonné parce qu’elle était demandée à son bureau. Elle se rappelle du malaise qu’elle a ressenti lorsqu’il a fermé la porte derrière elle afin qu’ils soient seuls. Il l’a alors questionnée pour savoir pourquoi elle n’était pas allée à leur rendez-vous secret. Un mauvais souvenir qu’elle préfère chasser de sa mémoire. Comment savoir, à l’époque, qu’il finirait par aller beaucoup plus loin?

Le baiser

Le souvenir est flou pour Jessica quand elle raconte qu’il a essayé de l’embrasser alors qu’elle l’aidait à ranger du matériel. Mais le malaise est encore fort aujourd’hui lorsqu’elle y pense. Elle en avait seulement parlé à sa soeur.

La main sous le chandail

Émilie pleure en racontant son souvenir. La blessure est grande. Contrairement aux autres, elle était majeure depuis peu lorsqu’elle l’a rencontré. Ils n’étaient pas à l’école : ils travaillaient ensemble, c’était lui son patron. Elle le considérait comme une figure paternelle. Elle était déjà allée chez lui à différentes occasions pour le travail. Un soir, elle se souvient qu’ils étaient assis à proximité, comme c’était déjà arrivé. Ce soir-là, il a mis la main sous son chandail. Elle a figé. Elle ne savait pas comment se sortir de cette situation. Puis elle est partie sans qu’il n’y ait d’autres gestes. Elle a vécu cette expérience comme une trahison, un traumatisme. Pourquoi l’a-t-elle laissé faire? Pourquoi est-ce si douloureux à évoquer alors qu’il n’y a pas eu de pénétration? Je me disais dans ma tête : "Câline, t’as pas eu d’abus sexuel direct, de parties génitales... mais... ça blesse... vraiment longtemps. Elle ne comprend toujours pas pourquoi elle a figé, pourquoi elle ne l’a pas repoussé.

Un cadenas sur une case d'une école secondaire.

Les femmes qui nous ont livré leur témoignage estiment qu’il n’est jamais trop tard pour parler.

Photo : Radio-Canada / Guylain Côté

Confession d’un ancien collègue

Je ne sais absolument rien et je n’ai rien à dire sont les réponses obtenues auprès de plusieurs anciens collègues. Jusqu’à ce que l’un se confie. Une pointe de culpabilité semble émerger de ses révélations. Je l’ai déjà surpris en train d’avoir des discussions inappropriées avec les filles. Je lui avais dit d’arrêter ça. En aviez-vous parlé aux autres adultes ou à la direction? Non. Jamais je n’aurais pensé qu’il irait jusqu’à abuser d’un enfant.

Des parents inquiets

Pour bien des parents, l’école représente cet endroit sécuritaire et surveillé par des adultes. Mais si un prédateur y travaille chaque jour? Le père d’une ancienne élève raconte qu’à l’époque, il a sursauté quand il a su qu’un employé de l’école invitait sa fille à travailler chez lui pendant la fin de semaine. Il a demandé à sa fille : Pour faire quel travail? Elle a répondu : Des photocopies. Inquiet des motivations de l’homme, il a refusé en disant à sa fille qu’il pouvait bien faire ses photocopies à l’école. Quand on m’a dit des années plus tard qu’il avait agressé un enfant, je me suis dit que j’avais vu juste! raconte le père. Mais d’autres adolescentes ont-elles été prises au piège?

D’anciennes élèves contactées disent l’avoir côtoyé pendant de nombreuses années sans avoir quelque chose à rapporter. Une autre a répondu par écrit : Je n’ai aucun souvenir particulier, sinon un homme qui aimait bien prendre les filles sur ses genoux. Mais est-ce déjà trop?

Pourquoi n’a-t-il pas été dénoncé?

Marie-Claude y a songé. Mais elle se disait qu’il semblait très ami avec les autres membres du personnel de l’école et qu’elle ne ferait pas le poids devant ces adultes. Puis, elle avait trop honte d’avoir accepté de lever sa jupe, elle ne s’imaginait pas le raconter. Qu’est-ce que son père penserait d’elle?

Une autre élève soutient avoir parlé de son malaise vis-à-vis de l’employé à un membre de la direction. Il m’a dit de ne pas m’en faire avec ça, raconte-t-elle, toujours aussi indignée de sa réponse des années plus tard. Ce dernier nie avoir reçu des commentaires de la part des élèves ou des membres du personnel.

Je ne sais pas pourquoi on tolérait ça, raconte une femme qui a brièvement travaillé à l’école. Elle connaissait l’employé et elle se rappelle avoir rencontré le même responsable pour lui faire part de son malaise.

Des gestes anodins?

C’est quand même un adulte qui manipule, qui influence, qui crée de fausses manoeuvres, des stratégies de séduction, explique Sylvie Lavallée, sexologue et psychothérapeute. Elle indique que les victimes se sentent prises au piège quand l’agresseur a un lien d’autorité.

La honte est certes un frein à tous ceux et celles qui ont eu l’idée de signaler un geste ou une parole qui avait provoqué un malaise. Comment les adolescents peuvent-ils déterminer où est la limite de l’acceptable? Dès que c’est un geste non désiré, répond Sylvie Lavallée. Quelqu’un qui ne nous plaît pas ou qui détient une autorité, ajoute-t-elle. C’est vraiment le baromètre pour dicter qu’il y a une inconduite, un attouchement, une agression.

Les comportements rapportés par les femmes ne sont pas anodins, selon la sexologue et psychothérapeute. C’est fou comment on banalise! Parce qu’il n’y a peut-être pas eu de génitalité, de brutalité, certaines vont dire : "Dans le fond, ce n’était pas si grave que ça", mais [ces gestes] n’avaient pas lieu d’être demandés [aux filles], c’est indécent, c’est une inconduite.

Quant aux blessures, elles sont bien là, des années plus tard, plus vives pour certaines que pour d’autres. Sylvie Lavallée indique que lorsque les gens vivent un événement traumatique, 75 % d’entre eux traversent l’épreuve et vont mieux un mois après le choc émotionnel. Mais pour l’autre 25 %, la détresse persiste des mois, voire des années.

Elle ajoute que les cas d’agressions sexuelles médiatisées peuvent faire en sorte que les souvenirs reviennent en boucle pour des victimes. La honte d’avoir été manipulée. De ne pas avoir fui. De ne pas avoir su repousser son prédateur. Pourquoi je ne lui ai pas dit ses quatre vérités? Une jeune fille n’a pas les armes et les mêmes mots à 13, 14 ou 15 ans qu’à l’âge adulte, rappelle-t-elle.

Désormais une femme et une mère, Marie-Claude pose la question aux jeunes d’aujourd’hui : si un ami ou une amie leur confiait une histoire comme la sienne, est-ce qu’ils trouveraient ça normal?

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