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Les Iraniens sont-ils unis derrière le régime?

Une femme brandit une pancarte sur laquelle on peut voir des traces de mains ensanglantées.

« Nous voulons une vengeance », peut-on lire sur une pancarte brandie par cette Iranienne, lors des obsèques du général Soleimani, mardi, à Kerman.

Photo : Getty Images / AFP/ATTA KENARE

Des centaines de milliers d'Iraniens sont descendus dans les rues ces derniers jours pour rendre hommage au général Qassem Soleimani, tué vendredi par une frappe américaine. Aux cris de « Mort à l’Amérique! » et « Mort aux infidèles! », la foule en colère a réclamé vengeance. Mais cette marée humaine dépeinte dans les médias représente-t-elle vraiment les Iraniens?

Pas sûr, croit Firouzeh Nahavandi, directrice du Centre d'études de la coopération internationale et du développement, à l'Université libre de Bruxelles, qui pense plutôt qu’il s’agit d’une « ferveur organisée ».

On voit bien que c'est une catégorie de la clientèle du régime, avance-t-elle.

On a tendance à dire que tout l'Iran s'est soulevé pour pleurer la mort de Soleimani, mais je ne suis pas sûre que ce soit vraiment le cas.

Firouzeh Nahavandi, Université libre de Bruxelles.

Une opinion partagée par Hanieh Ziaei, chercheuse associée à la chaire Raoul-Dandurand de l’Université du Québec à Montréal.

Il faut toujours faire une distinction entre ce qui est dit au niveau des autorités iraniennes, au niveau du régime, et les réactions de la société civile, souligne Mme Ziaei.

Vous avez une population pro-régime et une population anti-régime, croit-elle. Ceux qui sont pro-régime pleurent aujourd'hui la mort du général et épousent le même discours que les autorités. Puis vous avez, d'un autre côté, une population qui ne pleure pas Soleimani.

La chercheuse rappelle qu’il y a, depuis plusieurs mois, des manifestations majeures en Iran pour protester contre la situation économique qui se détériore et la corruption des élites dirigeantes. Les dernières, en novembre, pour protester contre l’augmentation du prix de l’essence, ont d’ailleurs été violemment réprimées, et cela a entraîné entre 200 et 1500 morts, selon les sources.

Des protestataires iraniens se sont rassemblés près d'un brasier, dans la rue.

En Iran, la hausse du prix de l'essence a entraîné d'importantes manifestations, qui sont bien souvent violemment réprimées.

Photo : Getty Images / AFP

Paradoxalement, les tensions avec les États-Unis pourraient aider le régime, croit Vincent Eiffling, chercheur associé au Centre d'étude des crises et conflits internationaux (CECRI) à l’Université de Louvain et membre du Groupe de recherche et d'information sur la paix et la sécurité.

Les Iraniens sont extrêmement nationalistes, remarque M. Eiffling. Il y a un réflexe de resserrer les rangs derrière l'autorité politique, peu importe sa nature, dès qu'il y a une agression extérieure.

Le résultat de l’histoire iranienne et de l’ingérence occidentale fait en sorte que les Iraniens « ont vraiment le sentiment de vivre dans une forteresse assiégée », note le chercheur.

Dès qu'il y a une agression extérieure contre l'Iran, il y a ce réflexe nationaliste qui se met en marche.

Vincent Eiffling, Université de Louvain.

Un personnage controversé

Qassem Soleimani était le commandant de la force Al-Qods, l'unité d'élite des Gardiens de la révolution, l'armée idéologique de la République islamique. Il était considéré comme l'un des personnages les plus puissants du régime après le guide suprême, l'ayatollah Khamenei.

Pour beaucoup d’Iraniens, y compris les opposants au régime, c’était un héros national, souligne M. Eiffling, parce qu'il est perçu comme celui qui a défendu l'Iran contre les menaces de l'administration Bush, dans les années 2000, et contre la menace du groupe armé État islamique.

C’est en partie grâce à lui, pensent-ils, que l’Iran n’a pas connu le sort de l’Irak et de la Syrie.

Une femme tient une photo de M. Soleimani.

Des manifestants devant les bureaux de l'ONU à Téhéran dénoncent l'assassinat du général Qassem Soleimani.

Photo : Reuters / Wana News Agency

Qassem Soleimani n’est pas considéré simplement comme quelqu'un qui appartient au régime, mais plutôt comme quelqu'un qui a défendu l'Iran, la mère patrie, en bon patriote

Vincent Eiffling, Université de Louvain

Cependant, cette image a été complètement instrumentalisée par le régime pour nourrir la propagande anti-américaine, croit plutôt croit Hanieh Ziaei.

On en fait un martyr, souligne-t-elle, de la même manière qu’on l’a fait pour les Iraniens tués lors de la guerre avec l’Irak dans les années 80. Ce phénomène de martyrologie est très fort dans le chiisme et surtout dans le chiisme iranien. Ça fait partie de l'idéologie du régime.

Non seulement on fait de lui un martyr, mais on en fait également un héros national.

Hanieh Ziaei, chercheuse associée à la chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM.

Tous ne sont cependant pas dupes, croit Firouzeh Nahavandi. Le général avait beaucoup de partisans et ses victoires militaires rendaient ses concitoyens fiers, reconnaît-elle, mais, en même temps, [...] c'était aussi un assassin, qui a réprimé dans le sang des manifestations en dehors de l'Iran.

Ce n'était pas un enfant de choeur, et ça, les Iraniens le savent aussi.

Firouzeh Nahavandi, Université libre de Bruxelles.

Sa mort servira-t-elle les intérêts du régime?

Fort probablement, croient les experts, dans la mesure où tout le battage guerrier risque de faire oublier, du moins temporairement, le mécontentement de la population.

On est en pleine propagande, soutient Firouzeh Nahavandi. Sa mort est en train d'être utilisée pour essayer de recréer cette unité nationale.

Une Iranienne marche devant une murale illustrant la statue de la Liberté en mort-vivant.

De nombreux Iraniens dénoncent l’ingérence étrangère et tiennent les États-Unis pour responsables des émeutes et de l'instabilité dans leur pays.

Photo : AFP / Behrouz Mehri

Ajoutant de l’huile sur le feu, le président américain, Donald Trump, a menacé samedi de cibler 52 objectifs iraniens « de très haut niveau et très importants pour l'Iran et pour la culture iranienne » si l'Iran frappe des Américains ou des bases américaines.

La menace de détruire des sites culturels a touché tous les Iraniens très profondément, quelle que soit leur position politique, croit Mme Navahandi. Elle raconte que les Iraniens se sont aussitôt mis à publier sur les réseaux sociaux des photos de sites et de monuments culturels. Ça les touche énormément qu'on menace de détruire [...] 4000 ans d'histoire, soutient la chercheuse.

D’autant plus que les Iraniens ne souhaitent pas la guerre, affirme Hanieh Ziaei.

Que vous soyez pro-régime ou anti-régime, de la diaspora, de Téhéran ou de Kerman [la ville natale du général Soleimani], le sentiment est partagé, souligne Mme Ziaei. Une guerre suscite toujours une crainte et des inquiétudes [...] pas seulement pour les Iraniens, mais pour toute la région et le Moyen-Orient.

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