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Une jeunesse au bord de la révolution

Ils se sont baptisés « petrochallengers ». Ils ont été la bougie d’allumage du soulèvement populaire qui secoue Haïti depuis des mois.

Ils tiennent une affiche devant un mur avec un graffiti.

Les membres de Nou Pap Dòmi dans l'une des manifestations de la dernière année à Port-au-Prince.

Photo : Avec l'autorisation de Nou Pap Dòmi

Quand on demande à la comédienne et humoriste Gaëlle Bien-Aimé si elle est une révolutionnaire, elle rit : « C'est prétentieux! »

Le mouvement de jeunes dont elle fait partie et qui anime la contestation en Haïti depuis des mois ne cesse de répéter qu’il faut changer le système, obtenir la démission du président de la République, Jovenel Moïse, et de tous les parlementaires, faire un grand procès pour tous les politiciens corrompus et réécrire la Constitution haïtienne.

Ces jeunes, qui se sont baptisés petrochallengers, ont été la bougie d’allumage du soulèvement populaire qui secoue Haïti depuis des mois.

Leur nom petrochallengers tire son origine d’un mégascandale de corruption, celui de la gestion d’un fonds spécial, le Fonds PetroCaribe. Celui-ci a été constitué par l’État haïtien grâce à une entente conclue en 2008 avec le Venezuela d’Hugo Chavez, qui lui permettait de bénéficier d’un rabais sur le pétrole. Les profits de la revente, de même que la possibilité de rembourser dans 25 ans, ont permis à Haïti de constituer une réserve de plusieurs milliards de dollars qui devait être consacrée au développement.

Or, après 10 ans de gestion de cet argent, les projets, réalisés ou non, se sont avérés des occasions de détournement de fonds, de stratagèmes et de pots-de-vin. La plupart des contrats ont été donnés de gré à gré, des factures sont introuvables, des centaines de millions de dollars se sont évaporés...

Le mouvement petrochallenger a pris naissance… à Montréal, pendant l’été 2018.

Le producteur de films et scénariste Gilbert Mirambeau Jr., Canadien et Haïtien, se trouvait dans la métropole québécoise lorsqu’il a eu l’idée de mettre sur Twitter une photo exprimant son indignation et demandant, en créole : Kot kob Petwo Karibe a? (Où est l’argent de PetroCaribe?)

Mon téléphone a commencé à exploser, relate de façon imagée Gilbert Mirambeau Jr. Trois jours plus tard, c'est devenu viral.

Rentré en Haïti, Gilbert Mirambeau Jr. et de jeunes professionnels, artistes ou étudiants, dans la trentaine pour la plupart, se sont réunis pour former Nou Pap Dòmi (Nous ne dormons pas), un groupe militant voué à la transformation profonde de la culture politique du pays.

Le manifestant tient une pancarte à l'écart de la foule.

James Beltis, à gauche, lors d’une manifestation de Nou Pap Dòmi

Photo : Avec l'autorisation de Nou Pap Dòmi

Selon James Beltis, un des leaders de Nou Pap Dòmi, le mouvement petrochallencher est un réveil de citoyens qui se soulèvent contre un système qui est basé sur la corruption, l'impunité et l'injustice sociale.

D’autres groupes de petrochallengers sont nés un peu partout en Haïti, parfois entre camarades d’un même quartier ou selon des affinités politiques.

Il est temps de mettre fin à l’impunité, dit Gerfrid Vertus, un militant d’un de ces regroupements, Nou Pap Konplis (Nous ne serons pas complices).

Ils ont pillé cet argent. Ils ont volé l’argent, alors que le peuple est dépourvu de tout. Les jeunes doivent constituer une force de pression.

Le manifestant Gerfrid Vertus

Car c’est bien un mouvement de jeunes qui est en marche en Haïti et qui, visiblement, réclame un changement et de génération, et de culture politique.

« Sur le béton »

Jusqu’ici, c’est sur le béton – c’est-à-dire en manifestant dans la rue – que ce mouvement s’est mobilisé.

Les premières actions, à l’été 2018, ont été faites de rassemblements et de sit-in devant le siège de la Cour supérieure des comptes et du Contentieux administratif. Ce corps judiciaire de l’État haïtien, chargé d’enquêter sur la gestion du Fonds PetroCaribe, tardait selon eux à publier son rapport à cause de présumées pressions politiques.

Vélina Élysée Charlier.

Vélina Élysée Charlier, lors d’une marche l’automne dernier.

Photo : Facebook

Nous, de Nou Pap Dòmi, on a dormi carrément devant la Cour supérieure des comptes pour exiger le rapport, raconte Vélina Élysée Charlier, une figure de proue du mouvement. Une fois la première de trois tranches de ce rapport rendue publique, en janvier 2019, l’ampleur des détournements a éclaté au grand jour : pendant 10 ans, de 2008 à 2018, des centaines de millions de ce fonds de quelque 3 milliards de dollars canadiens se sont évaporés.

Factures introuvables, travaux souvent non achevés, etc. Sous quatre présidents (René Préval, Michel Martelly, Jocelerme Privert et Jovenel Moïse) et six gouvernements, la gabegie administrative et la corruption ont entaché la gestion de ce fonds qui devait, en principe, servir au développement du pays.

Même l’actuel président Moïse est épinglé pour une pratique douteuse datant d’avant sa présidence, lorsqu’il était homme d’affaires et que deux de ses compagnies ont signé deux contrats presque identiques pour la construction d’une même route. Le rapport de la Cour des comptes ne mâche pas ses mots et parle de collusion et d’un stratagème de détournement de fonds.

Jovenel Moïse.

Le président haïtien Jovenel Moïse

Photo : Reuters / Andres Martinez Casares

Le président Moïse a nié ces allégations dans une lettre ouverte au quotidien américain Miami Herald en juillet, affirmant que son entreprise, Agritrans, avait effectué 85 % des travaux prévus au contrat, alors qu’elle n’avait reçu le paiement que pour 35 %.

Dans un courriel adressé à Radio-Canada, fin décembre, M. Moïse écrit : L’entreprise en question a déjà produit toute la documentation nécessaire. Chose curieuse, la Cour des comptes ne s’y est pas intéressée. Trop occupée, elle n’a pas non plus pris le temps d’interroger les dirigeants de l’entreprise. Avant d’accéder au pouvoir, je n’ai jamais travaillé dans l’administration publique. Homme d’affaires, j’ai exécuté des contrats régulièrement attribués suivant les lois haïtiennes.

La suite de la réponse de Jovenel Moïse se trouve dans notre texte « Le président haïtien se défend ».

Quoi qu’il en soit, ces allégations ont contribué à mettre le feu aux poudres au sein de la contestation. Dans un contexte déjà explosif, une population d’une grande pauvreté, qui voit son pouvoir d’achat miné par l’inflation des produits de première nécessité et par une augmentation du prix de l’essence, la colère s’est généralisée et, de la fin de l’été jusqu’en décembre, un mouvement de grève générale et de manifestations quasi ininterrompues s’est mis en marche.

Peyi lòk

Plusieurs jours par semaine, pendant tout l’automne, des manifestations ont bloqué les rues de Port-au-Prince, celles des villes régionales de même que les routes. C’est la tactique du peyi lòk – bloquer le pays – une forme de grève générale qui a entraîné la fermeture des écoles, des administrations publiques et de nombreux commerces. Des pénuries d’essence, de nourriture et de fournitures médicales ont été signalées partout.

Des milliers de personnes remplissent deux routes.

Des milliers de manifestants sont descendus dans les rues de Port-au-Prince le 20 octobre pour réclamer le départ du président Jovenel Moïse.

Photo : The Associated Press / Rebecca Blackwell

L’enjeu de ces perturbations – qui ont depuis marqué une pause en décembre – est d’obtenir la démission du président Jovenel Moïse (élu en 2017), mais aussi de tout le gouvernement. Ils veulent changer la Constitution et marquer une rupture avec la culture de corruption et d’impunité qui marque toute la politique haïtienne depuis deux siècles.

C'est la première fois que les Haïtiens réclament des comptes. Aujourd'hui, il y a quelque chose qui a changé dans le langage. Aujourd'hui, on parle de changer de système.

Gaëlle Bien-Aimé

Comment changer le système?

Les jeunes de Nou Pap Dòmi se savent à la croisée des chemins. Leur mouvement se voulait, à l’origine, distant de la politique.

Gaëlle Bien-Aimé.

La comédienne et humoriste Gaëlle Bien-Aimé

Photo : Radio-Canada / Catherine Varga

Ma génération, j'ai 32 ans, c'est la génération qui doit agir, croit Gaëlle Bien-Aimé. Mais il y a énormément de personnes de mon âge à ne pas vouloir investir l'espace politique, parce qu'en fait il y a une image très glauque. Ça fait peur.

Mais ont-ils le choix? C’est au coeur des débats qui animent ces jeunes.

Le mouvement prend une tournure beaucoup plus politique, observe James Beltis. Au départ, les "petrochallengers" n'étaient pas d'accord pour demander la démission du président. Mais quand la Cour des comptes a dit clairement que le président était épinglé, on a dit que, pour une question de morale publique, le président devait se retirer.

Et après? Au cours d’une réunion de l’état-major du groupe, en octobre dernier à Port-au-Prince, on discutait fort de la transition, de l’après-Jovenel Moïse. Comment s’impliquer pour que, advenant la démission du président et du Parlement, la société civile s’engage dans une réforme en profondeur du pays?

En ce moment, en Haïti, diverses coalitions se forment en vue d’éventuels états généraux chargés de la transition. Les petrochallengers s’inquiètent de voir des politiciens de la vieille garde récupérer la cause anticorruption et se présenter comme une solution de rechange, alors qu’ils ont été eux-mêmes partie prenante du système en place.

C'est exactement ce contre quoi on se bat!, tranche Vélina Élysée Charlier.

Notre dossier Haïti, dix ans après le séisme

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