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Envoyée spéciale

Harvey Weinstein devant les caméras et ses victimes présumées

Des journalistes de partout dans le monde se sont déplacés pour voir l’ancien magnat d’Hollywood entrer au palais de justice au premier jour de son procès pour viol.

Entourée de femmes, Rose McGowan prend la parole au micro.

L'actrice Rose McGowan s'est adressée aux médias après l'arrivée de Harvey Weinstein au palais de justice.

Photo : afp via getty images / JOHANNES EISELE

Deux collègues d’un grand réseau américain bavardent dans le petit jour devant la cour criminelle de New York. Elle et lui ont les mains collées sur des gobelets de café fumant. Ils sont habillés comme pour partir en expédition dans le pôle Nord. Le froid new-yorkais n’a rien de spectaculaire, mais il est insidieux et sans scrupule. Il vous pénètre jusque dans les os. Il faut donc être préparé si l'on veut faire le pied de grue pendant plusieurs heures dehors, à Manhattan.

Mais ce sont tous les deux de vieux routiers, ils se sont donc préparés en conséquence.

La réalisatrice me raconte qu’ils n’ont pas vu autant de journalistes devant le palais de justice depuis que le Français Dominique Strauss-Kahn, alias DSK, a été accusé en 2011 d’agression sexuelle sur une femme de chambre alors qu’il était président du Fonds monétaire international (FMI).

Son collègue lui fait remarquer qu'il y avait autant de monde à l’ouverture du procès de Martha Stewart, cette personnalité chouchoute des Américains, à qui elle donnait – à la télévision, dans ses livres et dans son magazine – des conseils de cuisine et de décoration. En 2004, l'animatrice a été accusée de délit d’initiée.

À DSK, la différence, c’est qu’il y avait beaucoup de journalistes étrangers parce que c’était un Européen. Aujourd’hui aussi, c’est fou combien il y a des journalistes de partout, constate la réalisatrice.

En effet, devant le tribunal, des centaines de journalistes forment une file d’attente digne d’une réunion de l’Organisation des Nations unies (ONU). On y parle en français, en italien, en allemand, etc. Certains sont arrivés dès 4 h afin de s’assurer d’obtenir l’une des 70 places disponibles à l’intérieur de la salle de cour.

Des gens font la file dehors.

Des centaines de journalistes de partout dans le monde attendaient l'ouverture de la salle de cour, lundi, à l'occasion du procès de Harvey Weinstein.

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

Parmi les premiers dans cette file se trouve un journaliste du magazine français Paris Match. C’est un événement qui intéresse nos lecteurs. C’est le monde du cinéma, des célébrités, et le mouvement #MeToo, bien sûr!

Voir la chute de près

De tout temps, de toutes époques et dans toutes les cultures, l’humanité a toujours été fascinée par le phénomène de la chute. Et plus elle est vertigineuse, plus elle fascine les gens. Les rois déchus, les potentats déboulonnés, les politiciens corrompus... Celui qui était au sommet et qui chute plus bas que bas hypnotise.

Harvey Weinstein régnait tout en haut de la pyramide sociale. Succès, gloire, argent : il vivait dans le monde des stars de cinéma, ce monde magique qui fait rêver les foules.

Et c’est cela que les centaines de caméras guettaient impatiemment, lundi : l’incarnation vivante de la chute; pouvoir saisir pendant quelques secondes le visage de la disgrâce; voir l’infamie parader devant leur objectif.

Mais, aux premières loges, il y avait certaines victimes présumées du producteur qui l’attendaient en brandissant des affichettes sur lesquelles on pouvait lire « justice pour les survivantes ».

Des femmes sont rassemblées dans une rue de New York, l'une d'entre elles tient une affiche sur laquelle on peut lire : « Listen to survivors ».

Une victime présumée tient une affiche, au moment de l'arrivée de Harvey Weinstein au palais de justice.

Photo : Reuters / Eduardo Munoz

La première arrivée : Rosanna Arquette, qui est aussi l'une des premières à avoir participé aux enquêtes journalistiques du New York Times et du New Yorker. Depuis ces enquêtes, plus de 80 femmes ont déclaré avoir été victimes des abus de Harvey Weinstein. Celle dont on se souvient pour ses rôles dans Le grand bleu et Recherche Susan désespérément (Desperately Seeking Susan) se tenait bien droite, emmitouflée dans son manteau rouge.

Weinstein, qui se déplace maintenant difficilement avec l’aide d’un déambulateur, était escorté par des policiers baraqués. Le producteur n'a accordé aucun regard à ses victimes présumées. Après qu’il eut traversé les grandes portes en bronze de la cour, certaines d'entre elles ont donné une conférence de presse de l’autre côté de la rue, à l’entrée d’un joli parc désert.

Ça avait l’air d’une scène d’un film de Martin Scorsese, a laissé tomber Rosanna Arquette, comparant l'arrivée de Weinstein à celle d'un mafieux. Un journaliste lui a alors demandé comment elle l'avait trouvé. C’est un homme défait, a-t-elle dit.

Il a des talents d’acteur cachés, a répliqué, cinglante, une autre victime présumée, l'actrice Rose McGowan, en référence à ses problèmes de santé.

Le producteur se déplace avec une marchette et est soutenu par des hommes en vestons-cravates et des agents de police.

Harvey Weinstein au moment de faire son entrée au palais de justice, le 6 janvier.

Photo : Reuters / Eduardo Munoz

Aucune place, ici, pour une quelconque empathie pour celui qui – elles l’ont toutes souligné – a eu une incidence délétère sur leur vie.

Pour que le monde change

Au-delà des témoignages, on sent que ces femmes – presque toutes très visibles depuis la sortie de l’affaire, en 2017 – se sont donné une sorte de mission didactique : elles veulent que le monde écoute et entende, mais, surtout, qu’il réfléchisse.

Elles veulent que toutes ces caméras et tous ces magnétophones présents retransmettent un message très simple. Ce procès a valeur de symbole : c’est celui de Weinstein, mais c’est beaucoup plus que ça. En l’essence, Rose McGowan a proclamé qu’aucun homme, désormais, ne pourra abuser des femmes en toute impunité, que le temps du silence est révolu.

Garder le silence est une sentence de mort pour l’âme.

Rose McGowan, actrice et victime présumée de Harvey Weinstein

Puis Louise Goldbold, qui affirme avoir été agressée par Weinstein, est arrivée à la tribune. Personne ne savait qui elle était. Les journalistes dans la mêlée se donnaient des coups de coude : Qui est-elle?

Je ne suis pas une vedette. Je suis une madame Tout-le-Monde, a-t-elle dit d'emblée. Vous ne me connaissez pas, mais je suis ici justement parce que je pense à madame Tout-le-Monde. Les prédateurs sexuels, il y en a dans toutes les couches de la société, et toutes les femmes doivent prendre la parole, dénoncer et ne plus avoir peur.

Les victimes présumées étaient accompagnées de bénévoles et de représentantes de divers organismes faisant la promotion du droit des femmes ou venant en aide aux femmes victimes d’abus et de violence.

Alors que je range mon enregistreuse, une passante m’arrête : Que se passe-t-il?

Je lui explique que c’est le premier jour du procès de Harvey Weinstein.

Elle lève les sourcils : Qui donc?

La New-Yorkaise n’est pas certaine de savoir qui il est.

Je lui dis alors que si elle regarde la télévision en soirée, elle risque d’en avoir une bonne idée.

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