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  • Envoyée spéciale
  • Sur les traces de Harvey Weinstein, les décors d’une histoire sordide

    À l’orée d’un procès très médiatisé qui devrait durer plusieurs semaines, notre reporter nous amène dans les lieux new-yorkais où le producteur a vécu, travaillé… et où il aurait abusé de nombreuses femmes.

    Gros plan de Harvey Weinstein, vêtu d'un veston et d'une cravate.

    Le procès de Harvey Weinstein s'ouvre à New York deux ans après un scandale qui a déclenché le mouvement #MeToo.

    Photo : afp via getty images / EDUARDO MUNOZ ALVAREZ

    158 Mercer Street. Un camion Mercedes s’arrête dans le brouillard. Un chauffeur en livrée contourne le véhicule pour en laisser sortir deux très jeunes enfants. Ils viennent rejoindre leur maman qui sort d’un essayage chez Dolce & Gabbana, les bras chargés de paquets. Sur ce coin de rue du quartier Soho à New York, tout respire l’argent, la gloire, la réussite.

    Au début des années 2000, Harvey Weinstein possédait un appartement de 4200 pieds carrés au 158 Mercer Street, un immeuble élégant de 12 étages construit en 1895 et typique de l’architecture élégante de l’époque.

    En septembre 2002, le roi du cinéma américain y aurait fait venir une adolescente. Elle, 16 ans. Lui, 50.

    La jeune mannequin rêve de devenir une grande actrice. Elle croit que Weinstein peut l’aider. Le producteur lui aurait donné rendez-vous pour un dîner d’affaires, mais le chauffeur de Weinstein l'aurait déposée, étonnamment, non pas devant un restaurant, mais devant le 158 Mercer Street.

    À l’intérieur de l’appartement, la seule chose au menu de ce repas d’affaires : une agression, selon les dires de la plaignante. Weinstein aurait demandé à la jeune fille de se déshabiller. Devant son refus, il lui aurait empoigné les seins et l’aurait forcée à toucher son pénis.

    Il a fallu 17 ans avant que cette scène soit racontée dans une poursuite déposée contre Harvey Weinstein, en décembre dernier, par la présumée victime Kaja Sokola, qui a aujourd’hui 33 ans. Pendant longtemps, Harvey Weinstein aurait utilisé son argent, sa gloire, son influence pour embrumer les crimes dont on l’accuse.

    Un édifice d'une dizaine d'étages

    Harvey Weinstein possédait un appartement au 158 Mercer Street, à New York.

    Photo : Radio-Canada

    Une bombe journalistique

    Le 5 octobre 2017, les journalistes du New York Times Jodi Kantor et Megan Twohey révélaient que pendant près de 30 ans, Harvey Weinstein a réussi à contraindre ses victimes au silence. De bons avocats, disposés à regarder ailleurs, faisaient signer des ententes de confidentialité aux plaignantes. Si elles résistaient, on les menaçait de les poursuivre elles, de mettre fin à leur carrière. Un scénario bien rodé, où les méchants étaient vêtus d’élégants costumes.

    Quelques jours après la parution de l’article du New York Times, Ronan Farrow signait dans le magazine New Yorker un autre article-choc dans lequel plusieurs victimes de Harvey Weinstein avaient décidé de rompre le silence. Depuis la parution de ces deux enquêtes, 80 femmes ont levé la main pour dire : moi aussi. Cela s’est passé à Los Angeles, à Cannes, à Toronto, à Londres et… à New York.

    Dans un témoignage recueilli par un des avocats des victimes présumées, une ex-employée de Weinstein racontait qu’au moins trois fois par semaine, une équipe de ménage devait nettoyer les taches de sperme dans le bureau du producteur.

    Dans l’industrie, les mains baladeuses de Harvey Weinstein étaient légendaires. Des femmes en mettaient d’autres en garde. Il y a eu des rapports aux ressources humaines de sa compagnie et une plainte à la police.

    Pourtant, pendant 30 ans, rien n’a enrayé la machine, et une stupéfiante cécité collective a perduré. Peut-être parce que Harvey Weinstein avait un flair extraordinaire pour le cinéma, une touche magique qui pouvait fabriquer d’immenses succès, donc d'immenses stars.

    Il a donné son envol à un certain cinéma indépendant, mais gagnant, avec sa compagnie Miramax, qu’il a fondée en 1979 avec son frère Robert. Il a produit des films marquants et primés. Sexe, mensonges et vidéo, Fiction pulpeuse, La vie est belle et Le patient anglais pour ne nommer que ceux-là. Il était admiré, il était craint, il avait du pouvoir.

    Un procès et le cynisme new-yorkais

    Devant la cour criminelle de New York, l’homme de 67 ans fait aujourd’hui face à cinq chefs d’accusation en lien avec deux événements distincts, dont viol et agression sexuelle avec prédation. L’un des événements remonte à 2006, l’autre à 2013.

    Au mois de décembre, Harvey Weinstein et le conseil d’administration de sa compagnie en faillite ont conclu une entente de principe avec des dizaines de victimes présumées. Une trentaine d’actrices et d’anciennes employées de Weinstein pourraient se partager 25 millions de dollars. En contrepartie, le producteur n’aurait pas à admettre d’acte répréhensible.

    Si l'entente était validée, le paiement des indemnités incomberait aux compagnies d'assurance de l'ancien studio Weinstein Co. Cette somme serait puisée dans les 47 millions de dollars qui doivent être versés en vertu d'un accord destiné à solder le passif du studio.

    Dans l’escalier du 158 Mercer Street, deux jeunes mannequins discutent. Elles ont 25 ans. Elles se prénomment Leo et Teuta. Elles sont magnifiques et désillusionnées.

    New York est une ville dure où les gens viennent pour réussir et sont souvent prêts à vendre leur âme pour y parvenir. Je suis persuadée que beaucoup de filles que je connais seraient prêtes à coucher avec quelqu’un qui peut leur amener la gloire, explique Teuta.

    Il faut aussi comprendre que pour ceux qui se trouvent en haut de la pyramide, ceux qui ont atteint le sommet, les aspirants ne comptent pas. Ils ne sont pas considérés comme des humains, alors on peut les consommer, en abuser sans problème.

    Teuta

    Je leur demande si l’affaire Weinstein fera son effet, si le mouvement #MeToo qu’il a déclenché saura prévenir les abus sexuels. Y aura-t-il vraiment un avant et un après?

    Les filles font la moue. Elles me racontent qu’il y a encore beaucoup d’abus sexuels dans le monde qu’elles connaissent, celui de la mode. Le #MeToo, tout ce que ça a changé, c’est que les prédateurs sont plus subtils. Je vous donne un exemple : il y a un photographe connu, l’autre jour, qui m’a donné un rendez-vous professionnel à minuit… et ce n’était sans doute pas juste pour me prendre en photo. Je lui ai répondu que je n’étais que disponible le jour et je n’ai plus entendu parler de lui, raconte Leo.

    Les filles sont convaincues que Weinstein va s’en sortir assez bien. L’argent et le pouvoir mènent le monde, me disent-elles avec un sourire sardonique.

    Deux jeunes femmes sourient à la caméra, assises dans un escalier.

    Leo et Teuta, toutes deux âgées de 25 ans, racontent qu'il y a encore beaucoup d'abus sexuels dans le milieu de la mode.

    Photo : Radio-Canada

    Il était désagréable

    De l’argent, Harvey Weinstein en a beaucoup moins qu’il en avait et a dû, en 2018, se départir de beaucoup de propriétés, dont sa maison de quatre étages qu’il habitait avec sa femme depuis 2006 dans le West Village, sise au 13 Bank Street. Prix de la vente : 26 millions de dollars.

    Devant la maison, je demande à un voisin s’il connaissait Weinstein. La réponse est succincte. Il n'était pas très sympathique et pas très ragoûtant…, me dit M. Ramirez. Sa femme était magnifique. Depuis le retentissant scandale, la femme de Weinstein, Georgina Chapman, a demandé le divorce.

    On me dira la même chose au Waverly Inn and Garden, une institution new-yorkaise située en face de la résidence de Weinstein. Dans cette grande salle, rappelant les brasseries parisiennes, l’atmosphère est feutrée. Un feu crépite dans l’âtre. Des célébrités viennent s’y sustenter depuis 100 ans! Bob Dylan et Truman Capote auraient fréquenté l’endroit.

    Au départ, le personnel discret refuse de parler de Weinstein. Mais au bout du deuxième café, on me dit qu’il était ici la veille de la sortie de l’article du New York Times, que c’était un habitué que les serveurs n’aimaient pas du tout, qu’il était désagréable.

    L’ancienne maison de Weinstein se situe à quelques rues d’un lieu mythique à New York, le Stonewall Inn.

    En 1969, ce bar fréquenté par des homosexuels est le théâtre d’une émeute lorsque la police y fait une descente. Les gais, les lesbiennes et les trans se soulèvent alors contre ce qu’ils considèrent comme du harcèlement et de l’homophobie de la part des autorités. Cela marque le début du mouvement de revendication pour les droits des personnes LGBTQ.

    Je demande à un membre du personnel du Waverly Inn si le mouvement #MeToo née de l’affaire Weinstein peut se comparer à ce tournant de l’histoire de la communauté LGBTQ, une révolution dans les mœurs? Certaines victimes de Weinstein l’ont affirmé. Le serveur me regarde avec étonnement. Hum, vous demandez à la mauvaise personne. Moi, je suis un véritable New-Yorkais et je n’ai pas beaucoup de foi en l’humanité!

    Devant les bureaux de la compagnie Weinstein dans le quartier de Tribeca où se seraient déroulées des dizaines d’agressions à des degrés divers, il vente à décorner les bœufs. J’entre dans un bistrot pour me réchauffer. Avec mon voisin de table, David, nous engageons la conversation.

    – Il fait froid! Oui. Il fait froid, mais moins froid que chez moi.

    – Vous venez d’où?

    Je lui réponds que je viens de Montréal, que je suis ici pour le procès de Harvey Weinstein et que je voulais voir ses bureaux tout à côté.

    – Ah bon! Vous allez penser que je suis cynique, mais je ne lis presque plus les journaux depuis que Donald Trump est au pouvoir. Avant, quand quelqu’un faisait un truc répréhensible, je me disais : la justice va s’en occuper et je lisais les journaux. Là, Trump, il s’en tire tout le temps, c’est indécent. Alors, Weinstein, je ne sais même pas si j’ai envie de le savoir.

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