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Chronique

Musique : où serons-nous en 2030?

Ariane Moffatt tend son micro à la foule

Ariane Moffatt en concert à Val-d'Or

Photo : Radio-Canada

De nombreux bilans de fin d’année de 2019, et même des années 2010, ayant été brossés au cours des dernières semaines, projetons-nous maintenant de 10 ans dans l’avenir. Où en sera l’industrie de la musique en 2030? Projections, prévisions et hypothèses en cinq thèmes.

Mise en garde : un peu comme les textes de prédictions dans le monde du sport, rien ne dit que tout ce qui suit va se confirmer. Ça pourrait même être le contraire. Mais l’exercice est diablement tentant. Alors voici.

De véritables redevances aux artistes?

Qui dit musique dit musiciens et musiciennes. Lors de la dernière décennie, on a probablement parlé autant de la précarité financière de nos artistes que de leurs œuvres, l’effondrement du marché du disque amorcé lors de la décennie précédente s’étant poursuivi à la vitesse grand V. Il y a péril en la demeure, disait-on déjà en 2010. Il y a désormais belle lurette que l’incendie fait rage, et il n’y aura plus grand-chose à sauver si les pompiers n’arrivent pas bientôt à la rescousse.

Redevances sur les appareils qui servent de plateformes à la diffusion de la musique, taxes pour les fournisseurs d’Internet, crédit d’impôt pour les artistes : plusieurs pistes de solutions ont été avancées, mais ce n’est pas demain que les créateurs et créatrices vont recevoir un chèque substantiel. On tarde, on tarde et on tarde encore en dépit des pressions faites depuis des années par l’ADISQ (Association québécoise de l'industrie du disque, du spectacle et de la vidéo), la SOCAN (Société canadienne des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique), et le RAM (Regroupement des artisans de la musique). Bref, les instances et regroupements pour lesquels la musique est à la fois un art et un métier.

Pierre Lapointe lors du tapis rouge du Gala de l'ADISQ.

Pierre Lapointe a profité de sa tribune lors de la présentation du prix de l’album pop de l’année au Gala de l'ADISQ 2019 pour demander aux politiciens d'agir contre les géants du web.

Photo : La Presse canadienne / Graham Hughes

Quelques jours avant d’être réélu, en octobre, à la tête d’un gouvernement minoritaire, le premier ministre Justin Trudeau disait que son gouvernement allait taxer les géants du web (GAFA) à la hauteur de 3 % de leur chiffre d’affaires canadien dès le 1er avril 2020. À la mi-décembre, il repoussait cette échéance en disant attendre les recommandations de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), qui devraient être officiellement dévoilées en juin 2020.

Les géants du web vont-ils accepter lesdites recommandations de l’OCDE? Les pays, dont le Canada, vont-ils véritablement légiférer en la matière? Les sommes prélevées vont-elles vraiment revenir aux artistes? Et quand? Pour plusieurs, il se fait tard. Pour d’autres, il est déjà trop tard.

Peu importe le fonctionnement et le mode de rétribution de ces nouveaux modèles, jamais ils ne vont compenser la perte de celui qui a prévalu – la vente de disques – durant des décennies. On va donc encore discuter de précarité des artistes dans 10 ans, pas de doute là-dessus.

Le prix des billets

La firme Pollstar a révélé cette année que le prix moyen du billet de concert en Amérique du Nord était passé de 25,81 $ US en 1996 à 91,86 $ US en 2019, une augmentation bien au-dessus du taux d’inflation. Et les grands noms de la musique le savent. Un billet ordinaire – pas VIP – au parterre pour assister à un concert des immortels du 20e siècle (Paul McCartney, Rolling Stones, Elton John, Madonna, U2) au Centre Bell coûte, selon l’artiste ou le groupe, de 300 $ à 600 $ CA. Pour un couple, c’est presque plus qu’un mois de loyer ou une mensualité d'hypothèque. Mais les artistes du 21e siècle (Rihanna, Taylor Swift, Lady Gaga, Bruno Mars, Kanye West) ne sont pas en reste. On approche – et parfois on dépasse – les 200 $ par billet dans certains cas.

La rareté des vedettes internationales sur nos scènes et les productions scéniques énormes qui les accompagnent expliquent l’écart dans les prix si l’on compare avec ce qu’il en coûte pour assister aux concerts de nos artistes, qui peuvent donner une trentaine de spectacles par année au Québec. Mais en définitive, c’est le portefeuille du même public qui est sollicité.

Lady Gaga, lors de sa prestation au Coachella Valley Music Arts Festival, à Indio, en Californie, le 15 avril 2017.

Lady Gaga, lors de sa prestation au Coachella Valley Music Arts Festival, à Indio, en Californie, le 15 avril 2017.

Photo : Reuters / Carlo Allegri

Si l’on dépense quelque 400 $ pour aller voir Lady Gaga et Bruno Mars, c'est autant de moins pour voir les artistes d’ici. Donc, oui, les prix exorbitants demandés par les vedettes internationales ont une influence, ne serait-ce que partiellement ou indirectement, sur la fréquentation en salle pour voir les artistes du Québec.

Est-ce que la courbe inflationniste cessera d’ici 2030? Non. Car ici, on parle d’offre, de demande… et de désir inconditionnel de voir ses artistes de prédilection. Et lorsque je vois les billets pour Billie Eilish – une artiste de 18 ans – s’envoler à plus de 200 $ US pour ses concerts prévus aux États-Unis dans les prochains mois, c’est clair que la génération du millénaire, la génération Z et celle du baby-boom logent toutes à la même enseigne.

Le marché du festival d’été est-il saturé à Montréal?

On l’a un peu oublié, mais lorsque l’année 2009 s’est terminée, le festival Osheaga sur l’île Sainte-Hélène était encore un événement qui cherchait ses marques dans la ville des festivals (Festival international de jazz, FrancoFolies, Juste pour Rire) qu’est Montréal.

Qui plus est, Osheaga ne durait que 48 heures. Ce n’est qu’en 2011 que le festival a été présenté pour la première fois durant trois jours, et seulement l’année suivante que l’événement a affiché complet. À l’époque, Heavy MTL n’avait été présenté qu’une fois, et le festival ÎleSoniq n’existait pas. Que de chemin parcouru depuis! Est-ce que ça va continuer ainsi durant 10 ans? Pas sûr. Plusieurs signaux d’alarme ont retenti ces derniers mois.

La scène de la Rivière est illuminée; des milliers de personnes regardent le spectacle.

Le spectacle de Travis Scott, au festival Osheaga

Photo : Gracieuseté evenko / Tim Snow

Pour la première fois depuis 2012, Osheaga n’a pas affiché complet l’an dernier (130 000 entrées). Un constat d’autant plus étonnant que le festival revenait sur un site agrandi et réaménagé à prix fort après deux ans d’exil sur l’île Notre-Dame. À qui la faute? Au nouveau site diablement efficace, mais moins chaleureux? À la programmation? Au fait que tous les festivals s’arrachent plus ou moins les mêmes têtes d’affiche durant la saison estivale, diluant ainsi l’intérêt? Probablement un peu de tout ça. Une évidence : concocter une affiche qui va rassembler 150 000 personnes durant un week-end va devenir une tâche de plus en plus colossale au fil des ans.

Il sera intéressant de voir comment le nouveau partenariat entre le groupe CH (evenko/Spectra) et Live Nation annoncé le 20 décembre va évoluer dans les prochaines années. Quant au festival désormais nommé Heavy Montréal, qui n’a pas été présenté en 2009 ni en 2017 et qui ne le sera pas non plus en 2020, il n’y a aucun doute dans mon esprit qu’il n’existera plus dans sa forme actuelle ou qu’il n’existera plus du tout dans 10 ans.

Le vinyle va-t-il consolider son succès?

Nous étions un grand nombre à nous dire il y a 10 ans que la renaissance du disque vinyle amorcée depuis 2007 allait être éphémère. Nous étions dans l’erreur. La popularité et la part de marché du vinyle n’ont cessé de croître.

De là à penser que la courbe ascendante va se poursuivre sans fin jusqu’en 2030, il y a un pas que je refuse de franchir. Entendons-nous, il n’y a aucune chance que le vinyle retombe dans l’obscurité des années 1990. D’autant plus que la nouvelle génération de mélomanes qui s’est acheté des platines va vouloir rentabiliser son achat, ne serait-ce que par l’entremise du marché de seconde main, fort populaire.

Des rangées de disques vinyles.

Le magasin général La Calvette de Landrienne.

Photo : Radio-Canada / Émilie Parent-Bouchard

Maintenant que les boomers et la génération X ont racheté tous leurs albums des Beatles, de Led Zeppelin et de Miles Davis, nous sommes en droit de nous demander si les ados et les jeunes adultes ont les moyens de s’offrir les disques des artistes d’aujourd’hui à plus de 30 $ pièce. Parfois plus.

Prévision : les ventes de vinyles vont plafonner dans la prochaine décennie, et il ne faudra pas attendre 2030 pour revoir de grandes zones de vente au rabais dans les magasins spécialisés, comme dans le temps du Discus au Carrefour Laval, en 1977.

Qui le Québec révélera-t-il?

Les Cowboys Fringants, Les Trois Accords, Arianne Moffatt, Pierre Lapointe, Marie-Mai et Dumas sont au nombre des artistes qui ont fait leur place au soleil dans les années 2000. L’armada d'artistes de rap queb (Alaclair Ensemble, Dead Obies, Loud, FouKi) ainsi que Les sœurs Boulay, Klô Pelgag et Hubert Lenoir ont fait la leur lors de la dernière décennie.

Qui va se révéler d’ici 2030? Je n’en ai sincèrement aucune idée parce que le nouveau Loud ou le prochain Hubert Lenoir de 2027 n’a peut-être même pas commencé à écrire des chansons ou à composer de la musique.

Hubert Lenoir devant un micro.

Hubert Lenoir en prestation aux prix Juno

Photo : Capture d'écran site de CBC

Je pense néanmoins que le tsunami hip-hop n’est pas près de se résorber et qu’il fera sentir sa présence de plus en plus sur les ondes radiophoniques – privées, publiques, radio satellite, web, musique en continu – au fur et à mesure que la génération qui a grandi avec cette musique va s’installer dans les postes de commande pour ce qui est de la diffusion.

Mais je crois aussi que le Québec musical de la prochaine décennie sera de plus en plus féminin, avec Ariane Moffatt toujours en chef de file, rayon originalité, et avec Les sœurs Boulay, Klô Pelgag, Salomé Leclerc, Marie-Pierre Arthur, Charlotte Cardin, Laurence Nerbonne, Rose, Lydia Képinski, Safia Nolin, Lou-Adriane Cassidy, Sarah Toussaint-Léveillé, Roxanne Bruneau et compagnie.

La parité musicale hommes-femmes au Québec d’ici 2030? Ça serait bien. Il serait plus que temps.

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