•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Un triathlète de Cornwall se défait de sa dépendance au sport

Pierre-Alexandre Nadeau sourit en entrevue dans un gym.

Pierre-Alexandre Nadeau profite maintenant davantage des plaisirs associés à la pratique du sport, après s'être remis en question.

Photo : Radio-Canada

Emmanuelle de Mer

Pierre-Alexandre Nadeau, un résident de Cornwall, a longtemps été un mordu de triathlon. Mais sa passion aurait pu lui coûter la vie, sans qu’il le sache.

Dans la vingtaine, l’ancien gardien de but – qui a notamment joué avec les Stingers de l’Université Concordia – a rangé ses jambières pour se mettre à la course à pied.

Avec son 1,86 m et ses 90 kg environ, Pierre-Alexandre n’avait pas nécessairement le physique de l’emploi. De 2004 à 2017, il a pourtant enfilé les courses.

Les demi-marathons se sont transformés en marathons... et les marathons, en triathlons. L’entraînement physique est devenu pour lui un style de vie.

« C’était tous les jours. Tout était planifié. Des objectifs personnels à atteindre. Tout était calculé. »

— Une citation de  Pierre-Alexandre Nadeau

Pierre-Alexandre reconnaît maintenant que cette passion s’est transformée au fil des ans en dépendance. Il n’écoutait plus son corps.

Je me levais très, très tôt le matin. Donc, j’hypothéquais mon sommeil pour être capable de placer un entraînement le matin avant que les enfants se lèvent, avant d’aller au travail, résume-t-il. Des fois, je m’entraînais en cachette, parce que je savais que c’était trop, mais je ne voulais pas me le faire dire.

Je réalise aujourd’hui que j’étais dépendant de ça. Je le suis encore. Mais dans notre société, être dépendant à l’activité physique, ce n’est comme pas un problème. On encourage ça, ajoute le sportif.

Pierre-Alexandre Nadeau vêtu d'un dossard court sur une route lors d'une compétition.

Pour Pierre-Alexandre Nadeau, la course était devenue « un style de vie ».

Photo : Gracieuseté de Pierre-Alexandre Nadeau

La dépendance au sport, encore méconnue

Le récit de Pierre-Alexandre Nadeau n’est pas unique. Une dépendance à l’exercice peut se développer chez les sportifs amateurs qui veulent notamment améliorer leurs performances, rapporte le président et codirecteur scientifique de l’Association québécoise des médecins du sport et de l’exercice, Luc De Garie.

On estime qu’environ 3 % de la population est susceptible d'avoir une dépendance, peu importe sa nature. Mais la dépendance à l’activité physique — aussi appelée « bigorexie » – reste méconnue, même de la part des spécialistes de la santé.

Il n’y a pas de critères diagnostiques clairs, résume le docteur De Garie, même si la dépendance au sport est décrite depuis les années 1970. De plus, il y a des effets bénéfiques à pratiquer une activité physique.

C’est difficile de dire : ''Il y a des bienfaits pour la population en général, mais pour quelques personnes, ça devient un problème'', résume-t-il.

« C’est difficile dans le cas des sports, un peu plus que pour l’alcool ou le jeu, d’être capable de bien déterminer quand ça passe d’un niveau de participation sain à un niveau plus malsain. »

— Une citation de  Luc De Garie, président et codirecteur scientifique de l’Association québécoise des médecins du sport et de l’exercice

Cependant, la dernière version du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5) – considéré comme la « bible » de la psychiatrie – souligne que la dépendance à l’exercice fait partie des diagnostics à explorer, ce qui pourrait faciliter le suivi des patients.

Frapper un mur en vélo

En 2007, un incident sert de prise de conscience pour Pierre-Alexandre Nadeau. Durant une compétition Ironman à Louisville, au Kentucky, il s’effondre alors qu’il file sur son vélo.

Je suis tombé. Je me suis évanoui. Et je me suis fait réveiller par des policiers, des ambulanciers. Je me suis ramassé en cardiologie cette journée-là, se souvient-il.

De retour chez lui, il reprend sa routine. Mais au fil du temps, son corps envoie des signes. Quelque chose semble clocher.

Au printemps 2019, Pierre-Alexandre passe un électrocardiogramme, notamment, après que des proches eurent insisté. La nouvelle tombe comme un coup de massue en octobre : il souffre d’une malformation cardiaque.

« C’est comme si on m’avait scié les deux jambes. [...] J’aurais pu mourir. Tout aurait pu arrêter là, sans le savoir pendant toutes ces années. »

— Une citation de  Pierre-Alexandre Nadeau

Je suis tombé à terre, parce que dans ma tête, j’étais en forme. J’étais en super forme, dit-il. Pierre-Alexandre se rend alors compte qu’il a joué à la roulette russe. Une sérieuse remise en question s’impose. L’homme de 41 ans doit apprendre à ralentir la cadence.

Pierre-Alexandre Nadeau est dans un lit d'hôpital, branché à des électrodes.

Après avoir passé un électrocardiogramme, Pierre-Alexandre Nadeau apprend qu'il souffre d’une malformation cardiaque.

Photo : Gracieuseté de Pierre-Alexandre Nadeau

C’est souvent une blessure qui sert de prise de conscience, confirme le docteur De Garie. Les professionnels de la santé devraient d’ailleurs poser des questions lorsqu’un patient se blesse en pratiquant un sport. Ça peut varier avec le surentraînement en même temps, donc ce n’est pas toujours facile de faire un diagnostic, nuance le médecin.

Un style de vie différent

Pierre-Alexandre reconnaît candidement préférer sa vie actuelle. Mon style de vie est plus lent. Je suis conscient un peu plus de tout ce qui se passe. Je suis capable de m’arrêter, de mieux profiter du temps avec mes enfants, résume-t-il.

« Quand je vais courir, je regarde la nature, j’apprécie l’environnement, l’air frais. »

— Une citation de  Pierre-Alexandre Nadeau

Pierre-Alexandre Nadeau ne regrette rien. Mais si c’était à recommencer, il prendrait davantage de précautions. Il encourage d’ailleurs les triathlètes débutants à faire ce qu’il dit et non ce qu’il a fait.

J’aurais commencé [par] aller chercher un peu plus d’expérience, dans des courses moins longues, moins ardues. J’aurais peut-être fait moins d’erreurs, reconnaît-il.

Malgré son état de santé, il demeure actif. Il s’est notamment découvert une nouvelle passion, qu’il partage avec ses proches : les courses de BMX. Sans surprise, Pierre-Alexandre est champion ontarien de sa catégorie.

Comment dire à un proche qu’il s’entraîne trop?

Les proches peuvent jouer un rôle dans la prise de conscience, même si c’est terriblement difficile comme démarche, estime le docteur De Garie. Le simple fait d’en parler, de nommer la situation peut aider – même si le déni est souvent la première réaction.

De telles démarches peuvent fonctionner. Ma famille, mon épouse, mes enfants, mon travail, toutes ces choses-là m’ont aidé à me recentrer, à me questionner sur ce que je voulais vraiment, soutient de son côté Pierre-Alexandre.

Il est également possible de diriger son proche vers un professionnel de la santé. Si ça vient de l’opinion de quelqu’un d’autre que leur conjoint, des fois, c’est un peu plus facile, résume le docteur De Garie.

Identifier les symptômes

Les symptômes associés à la dépendance au sport sont semblables à ceux de toutes autres dépendances, rapporte le docteur De Garie :

  • Développer une tolérance à l’activité physique pour obtenir le même plaisir, d’où le besoin de s’entraîner davantage
  • Ressentir des symptômes de sevrage quand on arrête de s’entraîner : irritabilité, tristesse, agressivité, maux de tête
  • Négliger le travail et la famille pour s’entraîner; développer un impact fonctionnel en lien avec l’entraînement intensif
  • Ignorer les blessures et autres signes corporels problématiques

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !