•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

20 ans à la tête du Kremlin

Nos anciens correspondants à Moscou reviennent sur le règne du président russe, Vladimir Poutine.

Plan rapproché de Vladimir Poutine, la tête appuyée sur ses mains jointes.

Vladimir Poutine est bien en selle pour son quatrième mandat.

Photo : AFP/Getty Images / OZAN KOSE

Lorsqu'il a pris la tête de la Russie, le 31 décembre 1999, presque personne ne le connaissait. Vingt ans plus tard, Vladimir Poutine est devenu un acteur incontournable des affaires internationales.

La fierté retrouvée

Quand Poutine est arrivé au Kremlin, c’était un inconnu, se souvient le journaliste Michel Cormier. L’ancien officier du KGB avait été adjoint du maire de Saint-Pétersbourg avant de devenir conseiller du président Boris Eltsine, en 1997.

Celui-ci l’a nommé directeur du service de sécurité, puis premier ministre, en 1999. Quand M. Eltsine, malade, a démissionné, le 31 décembre 1999, Vladimir Poutine est devenu président par intérim. Il a ensuite été élu dès le premier tour de la présidentielle de mars 2000 avec 53 % des voix.

Boris Eltsine et Vladimir Poutine se serrent la main.

Grâce à Boris Eltsine, l'ancien officier du KGB a connu une ascension fulgurante.

Photo : Getty Images / STR

La grande question – pas seulement pour les étrangers, mais aussi pour les Russes –, à l'époque, était de savoir si Poutine était un espion ou un démocrate, raconte Michel Cormier. Quand je suis arrivé à Moscou, à l'automne 2000, ça faisait neuf mois que Poutine était au pouvoir, et on se posait encore la question.

Vladimir Poutine n’a cependant pas tardé à montrer sa vraie nature, note M. Cormier, établissant un pouvoir « vertical » et n’hésitant pas à serrer la vis aux oligarques, qui avaient acquis d’importants privilèges pendant les années Eltsine. Il a également œuvré pour mieux contrôler l’information.

Il a mis au pas la presse en mettant la main sur les principaux réseaux de télévision et en évinçant ses principaux critiques, dont Vladimir Goussinski, propriétaire de Media-Most – qui diffusait notamment des reportages sur la Tchétchénie et sur la corruption dans l'appareil étatique [...] –, et Boris Berezovski, qui a dû chercher asile en Grande-Bretagne.

M. Berezovski à Londres en 2011.

L'oligarque russe Boris Berezovski, qui avait quitté la Russie peu après l'ascension au pouvoir de M. Poutine, a été retrouvé mort dans sa demeure du Berkshire le 23 mars 2013.

Photo : Reuters / Olivia Harris

En mettant la main sur les médias, sur le Parlement, en nommant les gouverneurs plutôt que de les faire élire, Poutine s'est assuré de contrôler tout le paysage politique.

Michel Cormier, correspondant de Radio-Canada à Moscou de 2000 à 2004

Vladimir Poutine a pris les commandes d’une Russie très affaiblie économiquement. Dès le départ, il s’est consacré à la restauration de l'image, de la force et de la réputation de la Russie en tant que grande puissance, relate Michel Cormier. Il a notamment demandé qu’on enseigne plus de patriotisme à l’école et déclaré que la plus grande tragédie de la Russie avait été l'effondrement de l'ex-Union des républiques socialistes soviétiques (URSS).

En misant sur la nostalgie de ses concitoyens, il a fait mouche. En Occident, on pensait que les Russes étaient heureux de la disparition du régime soviétique, croit M. Cormier. Mais, pour beaucoup d’entre eux, c’était le signal que la Russie avait perdu beaucoup de son influence, de sa grandeur et de son prestige. Ils avaient des sentiments partagés [...], et Poutine a su les exploiter de façon très habile.

Une nouvelle guerre froide

En 2004, Vladimir Poutine a été réélu président de la Russie avec 71,2 % des suffrages. Ce second mandat a été marqué par un affrontement avec les pays occidentaux, après le rapprochement qui avait caractérisé les premières années au pouvoir du président russe.

M. Poutine, accompagné de sa femme devant un groupe de micros.

Vladimir Poutine sort du bureau de scrutin avec sa femme, Lioudmila, après avoir voté, à Moscou, le 14 mars 2004. Le couple a divorcé en 2013.

Photo : Getty Images / MLADEN ANTONOV

Le refroidissement était dû en grande partie à l’élargissement vers l’est de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), qui a accueilli en 2004 sept anciens États du bloc soviétique, dont les pays baltes, frontaliers de la Russie. L'appui des États-Unis aux soulèvements populaires en Géorgie et en Ukraine a également contribué aux tensions.

Pour Vladimir Poutine, qui souhaitait être considéré comme un partenaire égal par les puissances occidentales, il s’agissait tout simplement d’une tentative d’ingérence inacceptable dans la région de « l’étranger proche ».

Les anciennes républiques soviétiques autour de la Russie sont une zone tampon vitale pour Moscou, explique Alexandra Szacka, qui a été correspondante à Moscou de 2007 à 2010.

Vladimir Poutine ne manque pas une occasion pour souligner l’importance vitale de cette zone pour la sécurité de la Russie.

Alexandra Szacka, correspondante de Radio-Canada à Moscou de 2007 à 2010

C’est en vertu de ce même principe qu'a été déclenchée, en 2008, la guerre de Géorgie, qui a permis à Moscou d’envahir puis d'annexer l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie.

L’administration Obama a tenté tout de même d’aplanir les différences. Souvenez-vous du fameux bouton rouge reset (remise à zéro) que la secrétaire d'État Hillary Clinton a apporté avec elle à sa première rencontre avec Sergueï Lavrov, l’indélogeable ministre des Affaires étrangères de la Russie, relate Alexandra Szacka. Washington espérait que ces relations passent en mode de coopération.

Hillary Clinton explique à Sergei Lavrov comment fonctionne le bouton de remise à zéro devant des drapeaux russe et américain.

Le célèbre bouton rouge présenté par Mme Clinton à son homologue russe symbolisait la volonté de la part de l’administration Obama d’améliorer les rapports entre les deux pays.

Photo : Getty Images / FABRICE COFFRINI

Malgré cela, les liens sont devenus si tendus que plusieurs analystes ont parlé d’une nouvelle guerre froide.

L’espoir et la désillusion

À l’élection présidentielle de 2008, puisque la Constitution ne lui permettait pas d’exercer un troisième mandat présidentiel consécutif, Vladimir Poutine a échangé sa place avec Dimitri Medvedev, son premier ministre, qui a été facilement élu pour un mandat de quatre ans.

Vladimir Poutine et Dimitri Medvedev discutent, penchés l'un vers l'autre.

Sitôt Dimitri Medvedev assermenté, Vladimir Poutine a été confirmé comme premier ministre à la Douma.

Photo : Getty Images / MIKHAIL METZEL

Les Russes semblent avoir aimé le fait que Poutine ait respecté la Constitution et qu'il ne se soit pas représenté pour un troisième mandat présidentiel, souligne Alexandra Szacka. Ils étaient beaucoup à croire que Dimitri Medvedev était un réformateur, un homme d’une autre génération, qui allait emmener la Russie vers la modernité.

Pendant cet intermède, une certaine détente s’est installée, raconte Jean-François Bélanger.

Du temps de Dimitri Medvedev, on voulait au moins donner l'impression que c'était libre. [C’est pour cette raison que] les gens ont eu l'autorisation de manifester, même si c'était très encadré. On disait : vous avez le droit de vous rassembler à tel endroit, dans tel square. Mais il y avait de la police et des clôtures tout autour.

Des gens agitent des bannières sous la pluie.

Des opposants manifestent au centre de Moscou le 26 novembre 2011 pour réclamer un « choix démocratique » lors des élections du 4 décembre.

Photo : Reuters / Anton Golubev

Pendant la campagne pour les élections législatives de décembre 2011, on a vraiment assisté à la naissance d’un mouvement de contestation, se rappelle l'ancien correspondant à Moscou. Depuis qu’il était au pouvoir, Poutine n’avait jamais été contesté.

La contestation n’était pas liée à un parti politique en particulier; il y a eu une coalition entre plusieurs mouvements, qui réclamaient d’abord et avant tout la tenue d’élections libres et démocratiques. Leur symbole était un ruban blanc et leur slogan, Pour des élections propres.

Il y avait une espèce d'effervescence et d'espoir. C'est un peu l'âge d'or de l'opposition russe.

Jean-François Bélanger, correspondant de Radio-Canada à Moscou de 2010 à 2014

Le mouvement a acquis de plus en plus de force. Au mois de décembre, il faisait -25 [degrés Celsius] et il y avait 100 000 personnes rassemblées à deux pas du Kremlin. On n’avait jamais vu ça.

Des gens agitent des ballons et des pancartes.

Dans les rues de Moscou, des manifestants ont brandi des pancartes invitant Vladimir Poutine à quitter le pouvoir, le 24 décembre 2011.

Photo : La Presse canadienne / Mikhail Metzel

Malgré la contestation, Russie unie, le parti de MM. Poutine et Medvedev, a remporté les élections, avec 49,32 % des voix.

Le coup a été difficile à encaisser pour les jeunes militants, souligne l’ancien correspondant. Ils se sont rendu compte que, malgré tous leurs efforts, la majorité des Russes ne voulaient pas le changement : ils voulaient la "stabilité". Pour eux, l'épouvantail absolu, c'était le chaos qui a suivi la fin de l'URSS, avec les oligarques qui s’en mettaient plein les poches et la corruption.

Dans la tête de beaucoup de Russes, pendant qu’Eltsine était au pouvoir, la Russie était l'ombre d'elle-même. Poutine a mis fin au chaos. Il a redonné aux Russes la fierté.

Jean-François Bélanger, correspondant de Radio-Canada à Moscou de 2010 à 2014

Quelques mois plus tard, en mai 2012, Vladimir Poutine a repris sa place. Élu au premier tour avec 63 % des voix, il a entamé un nouveau mandat présidentiel de six ans. L’étau s'est resserré à nouveau.

Pendant la courte période où Medvedev a pris le relais, beaucoup de Russes ont trouvé que la Russie n'en imposait plus à personne, souligne M. Bélanger. Ça déplaisait à beaucoup de gens. Poutine est revenu avec force, et le ton a immédiatement changé.

Après le retour au pouvoir de Vladimir Poutine, le mouvement de contestation s’est rapidement estompé.

Les quelques médias encore indépendants et les opposants ont eux aussi senti le joug s’alourdir. C’est à cette période que Boris Nemtsov, fer de lance des manifestations de l’automne 2011, a été assassiné.

M. Nemtsov, qui porte un ruban blanc à la boutonnière, agrippe le micro.

L'opposant Boris Nemtsov s'adresse à la foule lors d'une manifestation pour dénoncer le résultat des élections législatives, le 10 décembre 2011.

Photo : Radio-Canada / Alexey Sergeev

Les gens n'osaient plus sortir en grand nombre dans les rues de Moscou, affirme M. Bélanger. Ils ont perdu espoir et se sont dit : c'est ça, la Russie d'aujourd'hui; c'est la même que la Russie d'hier.

Les jeunes libéraux ont alors quitté le pays par milliers. Il y a eu une jeunesse désabusée qui a abandonné le navire en disant : notre rêve de moderniser la Russie, c'est fini, se souvient l'ancien correspondant.

La main de fer

Si Vladimir Poutine a bénéficié, pendant ses premiers mandats, d’une conjoncture économique favorable, la situation a changé à partir de 2014-2015, avec la chute des prix du pétrole et l’imposition des sanctions occidentales à la suite de l’annexion de la Crimée.

Tout à coup, l’économie est devenue stagnante, relate Raymond Saint-Pierre. Il y avait beaucoup moins d'accès à des produits étrangers et beaucoup moins de marchés pour les exportations. Cela a entraîné aussi une perte de services : les programmes sociaux ont été resserrés ou même éliminés.

Ce sont des années qui ont été difficiles, et les gens ont commencé à douter de Poutine.

Raymond Saint-Pierre, correspondant de Radio-Canada à Moscou de 2014 à 2017

En parallèle, le gouvernement russe a entrepris la modernisation de son arsenal militaire. Cette nouvelle force de frappe a permis à la Russie d’apporter son aide au régime syrien à un moment critique. Grâce à cette intervention, Bachar Al-Assad a repris du terrain, et la Russie s’est imposée comme une puissance incontournable au Moyen-Orient.

Si, au départ, cette offensive a stimulé la fierté nationale, les Russes se sont vite doutés qu’elle allait, à terme, leur coûter cher. Ç'a été le début d’un mouvement de contestation inusité, réunissant des insatisfactions diverses.

Je veux faire de la Russie un pays européen; je veux vivre libre, scandaient les jeunes dans les rues de Moscou.

C'est vraiment un phénomène qui en a surpris plus d'un, estime M. Saint-Pierre. Les jeunes, qui n'avaient connu aucun autre président que M. Poutine, descendaient dans la rue malgré les menaces de sanctions d'être expulsés de leur école ou de leur collège. Malgré les menaces de peine de prison très importantes, ils défiaient le pouvoir et allaient quand même dans la rue.

Des jeunes manifestent devant des policiers antiémeutes.

Des centaines de personnes se sont rassemblées dans le centre-ville de Moscou pour brandir des drapeaux russes et scander « La Russie sera libre! » et « Libérez Navalny! ».

Photo : Reuters / Sergei Karpukhin

En 2018, Vladimir Poutine a tout de même été réélu au premier tour de la présidentielle avec 76,7 % des voix.

L’échéance de 2024

La prochaine élection présidentielle aura lieu en 2024. La Constitution limitant la présidence à deux mandats successifs, Vladimir Poutine ne pourra plus se présenter. Mais plusieurs doutent qu’il soit prêt à vraiment lâcher le pouvoir.

Plusieurs hypothèses circulent sur la façon dont il pourrait s'y prendre. Il serait possible, dit-on, que M. Poutine procède à l’annexion de la Biélorussie pour ensuite prendre la tête de la confédération ainsi créée avec un mandat neuf. M. Poutine pourrait aussi s’inspirer de Noursoultan Nazarbaïev, l’ancien président du Kazakhstan, qui, même s’il a renoncé à la présidence, est toujours président du parti et contrôle l'appareil de sécurité de l’État.

Ce qui le préoccupe le plus, c'est de rester à l'abri de la justice, croit Jean-François Bélanger. Si, jusqu’ici, il ne s’est pas occupé d'assurer sa succession, il va falloir qu'il commence à s’en préoccuper et qu'il place un pion derrière lui qui va le protéger.

Il n'a pas préparé de relève, soutient aussi Raymond Saint-Pierre. Au contraire, il a plutôt eu tendance à éliminer ou à mettre de côté tous ceux qui auraient une chance d'être des rivaux pour lui.

Par contre, croit l’ancien correspondant, il y a, autour de lui, une « clique » qui souhaite qu’il demeure à la tête de l’État parce qu’elle tire profit de ses largesses.

Vladimir Poutine marche entre deux rangées de personnes qui l'applaudissent.

Vladimir Poutine a prêté serment pour son quatrième mandat à la tête de la Russie le 7 mai 2018.

Photo : Reuters / Alexander Zemlianichenko

Toute cette structure que Poutine a créée et qui le tient au pouvoir, ces gens-là vont avoir très peur si Poutine décide de s'en aller; il va donc y avoir une poussée de son entourage pour qu’il reste au pouvoir d’une façon ou de l’autre, poursuit Raymond Saint-Pierre.

Ils n'ont personne d'autre à mettre à la place et ils font partie d'une structure qui dépend d'une seule personne : Poutine.

Raymond Saint-Pierre, correspondant de Radio-Canada à Moscou de 2014 à 2017

Mais les Russes n’ont peut-être pas dit leur dernier mot. Après un été marqué par des manifestations réclamant des élections propres, le parti Russie unie de Vladimir Poutine a subi un important recul lors des élections locales en septembre.

Si les opposants ont été réprimés d’une main de fer, il n’en reste pas moins que le mécontentement se propage. Prochain test : les élections législatives de 2021.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !