•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Quatre raisons pour expliquer la résistance des Français à la réforme des retraites

Un homme tient une fusée d'urgence allumée, des gens tiennent des affiches derrière lui.

Les manifestants ont occupé les rues de Paris, place des Invalides, le 10 décembre.

Photo : Getty Images / Kiran Ridley

C’est un cliché : les Français aiment manifester, faire la grève. C’est un passe-temps national, un peu comme le hockey pour les Canadiens. L’hiver dernier, la colère était jaune, contre ces taxes qui rendent la vie plus chère. Cette année, la rue en a contre la restructuration des régimes de retraite.

Paradoxalement, les Français croient aussi au bien-fondé d’une telle réforme. Alors, pourquoi s'y opposent-ils, pourquoi une telle contradiction? Voici quelques pistes pour mieux comprendre l’état d’esprit de ces Gaulois réfractaires.

Un contenu vidéo est disponible pour cet article
Des gens rassemblés dans la rue tiennent des pancartes et crient des slogans.

Chaos dans les transports en France

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont-Baron

1) L'identité française remise en cause

Restons dans les clichés quelques instants. Les Français sont réputés pour être de bons vivants. Un art qui se pratique surtout à l’extérieur du travail. Les longs apéros, les passages en terrasse qui s’éternisent.

Le travail est donc incompatible avec cette façon de voir la vie, croit le philosophe Pascal Bruckner. Il croit que ses compatriotes voient le travail comme un très mauvais moment à passer, avant d’arriver à une oasis qui s’appelle la retraite, où l’on pourra enfin vivre, se détendre, connaître de vraies joies.

Mais si la retraite arrive après 64, 65 ans, ça veut dire qu’on a passé trente ou quarante ans de vie, de non-vie ou de survie, résume-t-il. D'où l'importance des régimes actuels, qui permettent un départ à la retraite dans la cinquantaine pour certains travailleurs.

Pour la plupart des Français, l’âge de la retraite est fixé à 62 ans. L’un des seuils les plus bas du monde occidental. Il est fixé à 65 ans en Allemagne et en Espagne. En 2030, il atteindra 67 ans en Belgique.

Le projet de réforme d'Emmanuel Macron prévoit repousser l'âge de la retraite à 64 ans en 2027. Chacun pourra continuer de prendre sa retraite à 62 ans s’il le souhaite, mais avec une pénalité sur la pension et, inversement, une indemnité pour ceux qui partent après.

2) Les Français se méfient du gouvernement

Le paradoxe dans ce conflit, c’est que les Français comprennent le besoin d’une réforme de leurs systèmes de retraite. Il y a de nombreux régimes spéciaux, propres à des professions particulières, avec des conditions distinctes.

Le gouvernement souhaite fondre tous ces régimes en un seul, plus équitable. Il est aussi question d’ajuster les méthodes de financement pour tenir compte du fait que les Français vivent plus longtemps, donc retirent davantage d’argent.

Et les Français sont majoritairement d’accord avec ces deux objectifs.

Il faudrait être débile pour ne pas s'apercevoir que notre régime n'est pas forcément adapté au 21e siècle.

Un gréviste rencontré lors de la dernière manifestation parisienne

Mais ils ne font pas confiance à leur gouvernement pour y arriver. Une méfiance qui provient de l’attitude et des paroles des élus. Des politiciens jugés incapables de bien comprendre la situation des gens qu’ils doivent servir.

Il s'agit d'un gros problème pour mener de grands chantiers qui visent le système de protection sociale, auquel les Français sont si attachés.

Professeur d’économie à la Sorbonne, Claudia Sénik rappelle que, pour négocier une réforme, les partenaires doivent se faire confiance.

Si on ne fait pas confiance à l'État ou à ce gouvernement pour réformer tout en préservant le système, à ce moment-là, c'est impossible.

3) Les Français se méfient aussi de leur président

La mobilisation regroupe des gens d’horizons divers, qui partagent aussi une méfiance envers leur président. Le mouvement social est aussi une révolte contre Emmanuel Macron.

L’étiquette de président des riches qui lui colle à la peau n’est pas étrangère à ce sentiment. Les gens le trouvent très arrogant, croit le philosophe Pascal Bruckner.

Portrait d'Emmanuel Macron devant l'Élysée.

Emmanuel Macron, le 19 décembre 2019

Photo : Reuters / Charles Platiau

Il a globalement tous les traits négatifs du yuppie[young urban professionnal ou jeune cadre urbain], comme on dit en anglais; du jeune homme riche, qui a tout réussi et qui prend les gens de haut. Il est très condescendant, et donc les gens protestent contre Macron.

Pascal Bruckner, philosophe, au sujet d'Emmanuel Macron

De cette image négative découle une perception : la réforme ferait surtout des perdants parmi les Français… et quelques gagnants déjà nantis.

C’est politique, s’exclamait Jean-Claude Herbé, un enseignant et directeur d'école à la retraite rencontré à l’heure de pointe à la gare du Nord. Cet avide partisan d’Emmanuel Macron croit que les syndicats ne cherchent qu’à miner sa présidence sans égards au bien-fondé de la réforme.

4) Les grèves, ces grandes pièces de théâtre syndicales

C’est une donnée qui a été perdue de vue à mesure que les problèmes de circulation ont empiété sur l’humeur des gens dans la grande région parisienne : les syndicats tentent un retour dans les sphères d’influence françaises.

Sous Emmanuel Macron, les syndicats semblent avoir moins de poids que sous ses prédécesseurs. La crise des gilets jaunes l’a confirmé, ils n’ont plus le monopole des grands mouvements ni des moyens de pression.

Dans le passé, syndicats et citoyens se sont mobilisés en masse contre d’autres projets de réforme des régimes de retraite. Cette fois, les syndicats ont une occasion de se faire de nouveau entendre.

La France, c'est le pays de la révolution, donc on ne peut rien changer sans faire un peu de théâtre social, de mobilisation, quelques grèves.

Dominique Andolfatto, politologue, au tout début du conflit

Le rapport de force, concluait-il, c'est une méthode de la réforme un peu particulière, un peu brutale. Loin de la recherche de compromis pratiquée dans d’autres pays.

Le président peut, lui aussi, se permettre un peu de théâtre. Après tout, il a été élu comme un réformateur qui ne cédera pas devant les grévistes et les groupes d’intérêts.

La professeure Claudia Sénik voit aussi dans cette mobilisation un moyen pour les Français de revenir à leurs racines.

Le fait de descendre dans la rue, de se mettre en scène comme ça, comme la France éternelle, celle de la Révolution française, de Mai 68, c’est une façon de montrer à nos propres yeux, et aux yeux du monde, qu’on est quand même "La France".

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !