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De quoi la vague de contestation mondiale est-elle le nom?

« Ma voix est sacrée comme ma dignité et ma liberté », peut-on lire sur une affiche brandie par une manifestant. « Un illettré honnête vaut mieux qu'un intellectuel malhonnête », peut-on lire sur une autre.

Des milliers d'Algériens ont manifesté en 2019 contre le système politico-économique en place.

Photo : Getty Images / RYAD KRAMDI

Radio-Canada

Que ce soit en Algérie, au Chili, à Hong Kong, en Haïti, en Irak, au Liban ou en France, des gens de partout dans le monde se sont mobilisés pour exprimer leur colère dans les rues en 2019. Ces manifestations ont-elles un dénominateur commun? Trois professeurs et observateurs de l’actualité internationale se sont prononcés à l'invitation de Céline Galipeau, au Téléjournal.

Ricardo Penafiel, professeur de sciences politiques à l’UQAM, a donné d'entrée de jeu une explication sur l’étincelle qui a provoqué la contestation. Il précise que le calme apparent au Chili était en réalité un calme de surface, un calme imposé.

Le Chili est un modèle de démocratie stable. À chaque fois que quelqu’un se mobilisait, on essayait de le contenir. Donc, l’explosion sociale, c’est comme la marmite. On a tellement mis le couvercle sur la marmite en criminalisant l’action collective, en présentant tout acte collectif comme délinquant. Et là, l’explosion est venue à partir de rien [l’augmentation des prix de billet de métro]. Cette fois-ci, ce n’est pas une lutte qui rallie toutes les autres, mais c’est toutes les luttes qui sortent en même temps. C’est un ras-le-bol généralisé.

Ricardo Penafiel, professeur de sciences politiques à l’UQAM

Mais existe-t-il des points communs à ces toutes ces révoltes?

Une marée humaine dans une rue

Plus d'un million de personnes ont manifesté dans les rues de Santiago, au Chili, le 25 octobre dernier.

Photo : The Associated Press / Rodrigo Abd

Les étincelles sont toutes différentes, mais […] on peut dégager des points communs. Ce sont des manifestants qui sont jeunes, les femmes jouent un rôle important […] il y a cette volonté des jeunes de s’exprimer contre des objectifs différents : les inégalités, les changements climatiques, la corruption. Dans tout ça, il y a un seul mot, c’est l’exclusion, l’exclusion du système économique, l’exclusion du système politique, l’exclusion du système de représentativité. C’est une forme d’oppression qui est dénoncée.

Élisabeth Vallet, directrice de l’Observatoire de géopolitique de la chaire Raoul-Dandurand, de l’UQAM

Pour Mme Vallet, le point commun est la réponse des États, qui est d’une violence inédite.

Elle explique qu’il y a un vide dans les structures depuis une dizaine d’années.

Ça a commencé avec les printemps arabes, on a vu Occupy Wall Street, on a vu Me too dans une certaine mesure. Pour elle, les structures peinent à répondre à ces mouvements, car on est coincé dans de vieux mécanismes politiques, économiques, dont on ne parvient pas à sortir.

Des manifestantes tapant sur des casseroles lors d'une marche dans le centre-ville de Beyrouth.

Les Libanaises participent activement au soulèvement contre la corruption et la classe politique en place dans le pays.

Photo : Getty Images / PATRICK BAZ

Dans le cas du Liban, Sami Aoun, professeur à l’École de politique appliquée à l’Université de Sherbrooke, indique que la colère remonte à quelques années en arrière.

Ce sont des jeunes nés après la fin de la guerre civile [1975-1990], ce sont des jeunes sécularisés, hautement éduqués et qui ont une prise de conscience de leurs droits individuels. Ils ne veulent pas réduire leur identité au clan ou à la communauté religieuse.

Sami Aoun, professeur à l’École de politique appliquée à l’Université de Sherbrooke

M. Aoun ajoute qu’il y a eu un ralliement autour du drapeau qui montre l’émergence d’une identité libanaise qui ne veut pas déléguer le pouvoir souverain du Liban à d’autres.

Sur un autre plan, Mme Vallet insiste sur la crise financière de 2008, qui est un facteur aggravant, selon elle.

Cet événement a relâché les forces de la mondialisation, l'universitaire explique qu’à partir de ce moment-là, les gens qui souffraient déjà d’inégalités se sont fait littéralement écraser par les politiques d’austérité.

M. Aoun renchérit sur ce point en donnant l’exemple du Liban, où la corruption devient un fléau institutionnel. Il indique que le Liban vient au troisième rang des pays les plus endettés du monde avec 30 % de pauvreté et 25 à 27 % de chômage.

Selon Sami Aoun, la révolte au Liban est un cri moral contre la corruption devenue illimitée. Cinq mille comptes bancaires au Liban représentent plus de 50 % des dépôts dans les banques, dit-il. C’est moralement inacceptable.

Des mouvements sans leaders

Un contenu vidéo est disponible pour cet article
Des centaines de manifestants, banderoles à la main.

La colère des peuples

Photo : Reuters / Jean-Paul Pelissier

L’autre point commun de ces révoltes est l’absence de leaders. Est-ce en raison du rôle des médias sociaux?

Selon, Ricardo Penafiel, c’est le reflet d’une culture libertaire, qui n’accepte plus les hiérarchies, qui n’accepte plus l’autorité des gens qui en ont abusé.

Il explique que les réseaux sociaux ont permis au Chili de faire connaître les abus des autorités à la différence de la période la dictature d’Agusto Pinochet, où les exactions n’ont pu être diffusées. Paradoxalement, M. Penafiel affirme que les manifestants qu’il a interrogés ignoraient ce qui se passait ailleurs dans le monde comme en Algérie ou à Hong Kong.

Pour Mme Vallet, il n’y a pas d’effet de contagion dans ces mouvements. Cependant, les réseaux sociaux ont eu la capacité de mobiliser un grand nombre de personnes.

M. Aoun souligne toutefois que les réseaux sociaux sont aussi utilisés par les pouvoirs en place, soit en les fermant complètement, soit en faisant de la contre-propagande.

M. Penafiel explique que l’absence de leader n’empêche pas la profusion d’initiatives de la société civile, comme au Chili, où l’idée d'une assemblée constituante fait son chemin. Il ajoute qu’il y a des assemblées auto convoquées dans tout le pays. Il existe également des assemblées thématiques, où les citoyens débattent de questions fondamentales.

Selon lui, cette coordination populaire sans leader est une révolution.

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