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Jolene Wilson, l'ex-itinérante qui donne une voix aux sans-abri

Téléjournal, 27 septembre 2019

Amélie David

Pendant une quinzaine d'années, Jolene Wilson a fait partie des milliers de personnes sans-abri à Winnipeg. Aujourd’hui employée dans un centre d’accueil, elle milite pour que les aides proposées répondent aux besoins des différents publics de la rue.

Le rire réconfortant de Jolene Wilson emplit les murs du centre d'accueil, le West Central Women's Resource Centre (WCWRC), situé avenue Ellice, à Winnipeg. Sur son chandail, les lettres « happy » s’inscrivent en grand, comme un cri du coeur. La quadragénaire remplit une tasse de café brûlant.

En ce mardi de la fin du mois de novembre, une fine couche de neige a recouvert les trottoirs de Winnipeg. La température tend vers le négatif. Pour Jolene Wilson, le froid agit comme une piqûre de rappel.

La quadragénaire, aujourd’hui rayonnante, a traversé 15 années de turbulence. Elle déroule le fil de son histoire. Elle enfile un chandail rouge à capuche en guise de manteau. La morsure du vent l'indiffère. Au rythme de ses pas sur un des trottoirs qui bordent Central Park, Jolene Wilson replonge plusieurs années en arrière.

Dans l'engrenage

Devenue mère à un jeune âge, sujette à des problèmes de santé, elle s’est vite retrouvée aspirée dans une spirale infernale de dépendances.

Et puis, il y a des traumatismes que je n’ai jamais vraiment surmontés. Toutes ces choses ont fait que je me suis retrouvée dans la rue au début de la vingtaine, soupire-t-elle.

À Winnipeg, le dernier recensement de 2018 a permis d'interroger 1519 personnes qui ont vécu une situation de sans-abrisme. Parmi elles, 474, soit 32,5 %, étaient des femmes. D'après le rapport, il y en a beaucoup plus qui vivent dans la rue, mais qui n'ont pas été interrogées.

Une femme avec un foulard gris autour du cou sourit.

Rebecca Blaikie, directrice des services communautaires de la clinique Mont-Carmel.

Photo : Radio-Canada / Radja Mahamba

Les femmes sont un peu plus invisibles. Elles ont plus tendance à aller chez quelqu’un, à coucher sur un divan, par exemple. Mais, souvent, cet accès au divan se fait dans des circonstances très dangereuses. Et ce n’est pas parce qu’elles ont accès à un divan qu’on peut considérer qu’elles ont un domicile, explique Rebecca Blaikie, directrice des services communautaires de la clinique Mont-Carmel.

D’après un sondage d'End Homelessness, publié en 2019 (Nouvelle fenêtre), sur 474 femmes itinérantes, près de la moitié ont répondu avoir déjà été agressées physiquement, et 43,6 % disent avoir été harcelées sexuellement, et 16,7 % indiquent avoir été agressées sexuellement ou violées, comparativement à 3,1 % des hommes.

L'instinct de survie

Jolene Wilson connaît trop bien ces chiffres. Elle confesse avoir elle aussi rendu des services pour éviter de dormir dehors.

D’une certaine manière, j’ai moi aussi dû compromettre mes valeurs morales. J’ai vendu de l’herbe pour ne pas avoir à vendre mon corps. Mais oui, j’ai bien eu des relations avec des gens pour avoir accès à un lit, avoue-t-elle, les joues s'empourprant légèrement.

Est-ce que c’était être payée d’une certaine façon? Je ne sais pas. Mais cela arrive. Et d’autres font bien pire parce que, quand tu vends une partie de ton corps, tu perds une partie de toi...

Jolene Wilson

Autre technique de survie : l’usage de drogue. La méthamphétamine permettait à Jolene Wilson de rester éveillée et alerte. Avec la meth, tu as moins faim et tu as moins de risques de mourir de froid pendant ton sommeil. Vagabonder dans les rues et dormir sous les ponts devient ainsi plus facile, explique-t-elle.

Pour autant, celle qui a passé 15 ans sans toit, entre abris de fortune, canapés crasseux et chambres surpeuplées, dit avoir été chanceuse. Mais elle a entendu plusieurs récits de violence.

La crainte des refuges

Plusieurs de mes amis, dont des hommes, ont été victimes de violences sexuelles dans les refuges. Donc, si ça leur était arrivé, cela pouvait m’arriver à moi aussi… C’est pourquoi je préférais rester dehors, à la vue de tous.

Jolene Wilson

Là, autour de Central Park, pour gagner quelques pièces en vendant de la marijuana et en restant dans les entrées d’immeubles. Ici, à Upper Fort Garry pour passer la nuit, perchée sur le haut mur en briques. De l’autre côté, sur les bords de la rivière Assiniboine, où elle avait installé son campement de fortune.

Une femme avec un pull rouge regarde vers le haut dans un parc de Winnipeg.

Quand elle était dans la rue, Jolene Wilson essayait de trouver le plus souvent des endroits abrités ou en hauteur pour assurer sa sécurité.

Photo : Radio-Canada / Radja Mahamba

Un jour, on a volé ma tente. Mais quelle que soit la personne qui a fait ça, elle n'a pas touché à mes affaires et, d’ailleurs, les a rangées encore mieux que je ne le faisais. Ona juste pris ma maison. Bien sûr, j’étais en colère quand je l’ai découvert, mais, en même temps, je me suis dit que j’avais encore mes affaires : mon sac, mes vêtements, les photos de mes enfants, ma brosse à dents. Qu’est-ce que je pouvais demander de plus à ce point-là?, dit-elle en riant.

Maman à la rue

Entourée d’autres itinérants, Jolene Wilson s’est construit au fil des années une communauté et une famille. Mais, parfois, elle devait chasser un sentiment de solitude qui naissait.

J’ai toujours été avec des gens, mais en même temps, c’est vraiment un espace isolé. Et puis, j’étais une maman dans la rue, je ne pouvais pas avoir de la visite.

Jolene Wilson

Silence.

La mère de famille de cinq enfants reprend, à la blague : Qu’est-ce que j’aurais pu dire aux services sociaux pour voir mes enfants? "Aujourd’hui, je vis au coin d'Ellice et McGee, venez me voir"? Le rire de Jolene Wilson s’évanouit dans les airs, emporté par le vrombissement d’une voiture.

Et puis, un jour, l’itinérante a appris qu’une de ses filles souhaitait venir vivre avec elle. C’est un déclic. Il fallait que je me remette d’aplomb vraiment rapidement, raconte-t-elle.

Jolene Wilson a réussi, en partie, à lutter contre ses démons et à se sortir de la rue. Elle a d’abord passé quelque temps avec sa fille dans un refuge. Puis, elle a trouvé un appartement. C’est là qu’elle a découvert le centre. Je suis venue ici, car un voisin m’avait dit que je pouvais y trouver du shampooing. En réalité, la Winnipégoise n’y a pas seulement trouvé des produits de première nécessité.

Reconnectée à la maternité

Jolene a pris part à un programme qui permet aux femmes de réapprendre les codes de la maternité. Le but était de nous aider à mieux comprendre notre situation et à nous aider à prendre de meilleures décisions. C’était, en quelque sorte, pour se reconnecter avec le lien maternel, ce qui peut être parfois difficile, résume-t-elle.

De cette occasion sont nées beaucoup d’autres. Cet endroit a vraiment été bien pour moi. Il m’a permis de voir des choses en moi que je ne pouvais pas voir. Comme, apparemment, le fait que j’ai des capacités, s’exclame, dans un rire, la coordinatrice d'un programme d'aide au WCWRC.

À travers cette mission, Jolene Wilson souhaite être une voix pour ceux et celles qui n’en ont pas. Ces deux dernières années, elle a participé à l’élaboration d’un rapport : Connecting the circle, connecter le cercle (Nouvelle fenêtre).

Le document se base sur les différentes situations vécues par les itinérants, comme les femmes, les membres de la communauté LGBTQ+, transgenres et bispirituels. Le but : mettre en lumière les failles du système, dans lesquelles tombent ces populations.

Il faut arrêter de les voir comme un chiffre ou un fichier de plus. Ce sont des humains. Le seul moyen de le faire est d’accorder de l’attention à chacun d’entre eux.

Jolene Wilson, ancienne sans-abri

Le rapport publié en septembre dernier recommande une approche plus spécifique pour les différents groupes de sans-abri, afin de leur apporter de meilleurs services.

Une aide plus ciblée

Nous, nous avons un centre d'accueil mais, malheureusement, il n’est ouvert que deux soirs par semaine, les dimanches et les après-midi. Mais ce n’est pas suffisant, explique Rebecca Blaikie, qui a elle aussi participé au rapport. On manque de centres qui seraient ouverts tous les jours, 24 h sur 24.

La directrice des services communautaires évoque aussi des règlements trop stricts qui empêchent plusieurs personnes de pouvoir s’y reposer.

Les gens qui ont bu ou qui ont utilisé de la drogue ne sont pas toujours les bienvenus dans ces centres. Or, la grande majorité des femmes qui se trouvent dans ces situations ont des problèmes de drogue ou d’alcool. Donc, on doit pouvoir créer des espaces où elles sont les bienvenues, remarque-t-elle.

Jolene Wilson estime aussi qu’il faudrait des espaces sécurisés pour les usagers de drogue. Les gens voient ça d’un mauvais œil, mais quelqu’un qui se pique en pleine rue, ce n’est sécuritaire pour personne, explique l’ancienne utilisatrice de drogues.

Maquiller les stigmates

Une femme montre ses deux tatouages en forme de papillon qu'elle a sur les avant-bras.

Les tatouages, deux papillons qui représentent ses jumeaux, recouvrent les scarifications de Jolene Wilson.

Photo : Radio-Canada / Radja Mahamba

Jolene Wilson remonte les manches de son chandail rouge. Sur ses avant-bras apparaissent des cicatrices inégales. Ces stigmates des années de souffrance sont couverts de deux tatouages colorés qui représentent des papillons, symboles de changement et de beauté pour Jolene.

Ma fille, qui est décédée, avait l’habitude de me caresser les bras et de me dire qu’elle regrettait que je me sois fait autant de mal. Elle était ma plus grande supportrice. Donc, j’ai décidé de me faire ces tatouages pour couvrir les cicatrices et pour honorer sa mémoire.

Jolene Wilson

C’est aussi à la mort de sa fille que Jolene Wilson a dit stop aux dépendances une bonne fois pour toutes. Quand elle est morte, cela m’a ouvert les yeux. J’ai décidé d’être plus forte, pour mes autres enfants aussi.

Et pour toutes les personnes qu’elle accompagne. Au centre, Jolene Wilson se revoit dans chacune d’elles qui passent la porte. Elle lâche : Je suis très passionnée par ce que je fais, parfois trop, on me l’a déjà dit. Mais c’est ma vie! Mon travail ici est basé sur mon histoire. C’est important de pouvoir montrer que, peu importe d’où tu viens, ta voix est importante et tu peux faire la différence.

Avec cette prise de parole, l'éternelle optimiste souhaite aussi faire évoluer les mentalités et changer le regard sur l'itinérance. Ce sont des êtres humains [les itinérants]. Donc, plutôt que de détourner les yeux, même si on n'a pas de pièce, il faut leur sourire. Un sourire peut faire beaucoup pour quelqu'un qui n'a pas eu de contact pendant plusieurs jours, qui va se dire : "Ça va aller, je suis toujours en vie, cette personne m'a vue."

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