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analyse

Le pari gagné de Boris Johnson

Boris Johnson au 10, Downing Street.

Boris Johnson aura les coudées franches pour aller de l'avant avec la sortie de l'Union européenne.

Photo : Reuters / Toby Melville

François Brousseau

Pari gagné pour le premier ministre britannique Boris Johnson. Avec un beau chiffre rond : 365 députés conservateurs élus à la Chambre des communes à l’élection du 12 décembre, soit 80 de plus que tous les autres partis réunis. Prélude pour une année 2020 qui sera celle de la concrétisation du Brexit, le divorce entre l’Union européenne et le Royaume-Uni décidé par référendum trois ans et demi plus tôt.

Enfin!, ont dû soupirer beaucoup de Britanniques en apprenant ce résultat – qu’ils soient des pro-Brexit passionnés ou simplement des citoyens lassés et pressés d’en finir.

L’habileté de M. Johnson, premier ministre depuis juillet 2019, aura consisté à tout miser sur un enjeu unique, obsessionnel : réaliser le divorce, tourner la page, pour pouvoir enfin passer à autre chose. En promettant qu’avec une nouvelle majorité conservatrice – après plus de deux ans de discussions qui tournaient en rond et confinaient à la folie – le Brexit serait enfin chose faite.

Pendant les cinq semaines qu’a duré la campagne, lorsqu’on lui demandait ce qu’il ferait par exemple du système de santé britannique, il répondait Brexit, Brexit, Brexit! Lorsqu’on voulait le faire parler des problèmes économiques du pays, il répondait Brexit, Brexit, Brexit! Même quand on lui demandait quel temps il faisait, c’était toujours Brexit, Brexit, Brexit!

Pour le meilleur ou pour le pire, Boris Johnson entrera dans l’Histoire comme l’homme qui a fait le Brexit. Le dernier jour de janvier 2020, après un vote de ratification aux Communes – qui devrait, cette fois, passer sans mal – cet objectif sera atteint.

Nous allons quitter l’Union européenne le 31 janvier, a-t-il juré. Il n’y a plus de "si", ni de “mais”. Il y a seulement la décision irréfutable, irrésistible et incontestable des Britanniques, par ce vote du 12 décembre, de tourner la page de l’UE.

Un second référendum de facto

Johnson aura donc totalement réussi à transformer, de facto, cette élection en référendum de ratification. Mais non pas, cette fois, avec la règle des 50 % plus une voix. Plutôt par un vote multipartite au scrutin uninominal, où la victoire se joue en sièges et non en pourcentages.

Dans ce système que nous connaissons bien, 45, voire 40 % des votes peuvent donner une solide majorité et conférer la légitimité à un gouvernement. Le Parti conservateur a obtenu 43,6 % des voix, auxquelles on peut toujours ajouter les 2 % du Brexit Party pour obtenir, au total, quelque 46 % de votes clairement pro-Brexit.

Toutes les autres formations importantes étaient soit ouvertement anti-Brexit et pro-Europe (verts, libéraux-démocrates, nationalistes écossais), soit mollement favorables à une reconsidération (travaillistes). Ensemble, ces formations totalisent entre 52 et 54 %... mais elles ont perdu la partie du fait de leurs divisions ou de leur indécision. Et parce que le scrutin uninominal est sans pitié.

Nonobstant le renversement (léger) de l’opinion publique britannique depuis juin 2016, qui est aujourd’hui à 52-48 contre le Brexit (dans son principe), alors qu’elle était à 52-48 en faveur lors du référendum, cette élection marque définitivement la fin de l’idée que le Brexit pourrait être renversé.

Malgré le grand paradoxe des chiffres cités ci-dessus, malgré « l’injustice » du scrutin uninominal et le fait que le Royaume-Uni reste divisé à 50-50 sur le fond… la cause est entendue.

Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’ennuis à l’horizon, pour le pays et pour Boris Johnson…

Le royaume désuni

La dynamique du Brexit, et bientôt sa réalisation effective, induit de profondes lignes de faille à l’intérieur du Royaume-Uni, un ensemble politique composé de quatre nations : Écosse, Pays de Galles, Irlande du Nord (partie de la nation irlandaise) et Angleterre (cette dernière ultramajoritaire, avec 85 % de la population totale du pays).

Or le Brexit est essentiellement « une affaire d’Anglais »… qui passe très mal ailleurs dans le royaume. En Écosse comme en Irlande du Nord, c’est le « non » au divorce qui l’avait emporté en juin 2016 : par 62 % en Écosse, par 56 % en Irlande du Nord.

Le 12 décembre, en Écosse, le Parti national écossais (SNP), qui est à la fois pro-Europe et indépendantiste, a raflé la mise avec 48 députés sur les 59 que la région envoie au parlement de Westminster (même si, encore, il faut souligner que le score en voix du parti dominant est moins spectaculaire : 45 % des suffrages exprimés… donnant 81 % des sièges).

Le soir de l’élection, la première ministre régionale Nicola Sturgeon a célébré à Édimbourg. S’appuyant sur la victoire éclatante de son parti, le SNP, elle a appelé à la tenue d’une seconde consultation sur l’indépendance nationale, un peu plus de cinq ans après la première.

Le SNP estime qu’il est en bonne posture pour « rejouer » le référendum de septembre 2014, alors perdu par le score de 55-45. Avec un argument nouveau, post-Brexit : se séparer du Royaume-Uni, cela signifie aujourd’hui qu’on entend rester dans l’Union européenne… l’UE que les Anglais veulent nous faire quitter contre notre gré!

Ainsi, l’antiséparatisme par rapport à l’Europe… alimenterait le séparatisme par rapport au Royaume-Uni.

L’Écosse… et l’Irlande

Autre endroit où le Brexit est vécu avec beaucoup d’angoisse et de contrariété : l’Irlande du Nord (Ulster), qui envoie 18 députés aux Communes.

Tout au long du feuilleton du Brexit, la question irlandaise a plané en filigrane sur les discussions. Pour des raisons qui tiennent autant à la paix sociale qu’aux facteurs économiques (la libre circulation, l’accès au marché européen), la hantise est grande, là-bas, de voir s’ériger de nouvelles frontières, soit entre les deux Irlandes, soit entre l’Irlande du Nord et le reste du Royaume-Uni.

Les craintes associées au Brexit permettent aujourd’hui à l’option de l’unification irlandaise sous chapeau européen – un siècle tout juste après l’indépendance de 1921 – de revenir dans le domaine du concevable.

Le soir du 12 décembre, le Parti unioniste démocrate (DUP) – anglais, protestant et très à droite – a perdu deux députés au profit des formations républicaines irlandaises, catholiques et de gauche (Sinn Féin, sociaux-démocrates).

À Belfast et à Derry, la démographie évolue au profit des catholiques favorables à la réunification de l’Irlande. Fort des derniers résultats, le Sinn Féin entend faire avancer sa demande de référendum sur cette question. Il est possible – ce qui serait tout à fait inédit – qu’une majorité émerge peu à peu en faveur de l’unification de l’Irlande, ou à tout le moins en faveur d’une consultation populaire sur ce thème.

L’indépendance de l’Écosse n’est pas chose faite, pas plus que l’unité de l’Irlande... ne serait-ce qu’à cause des fortes divisions locales sur ces thèmes difficiles, voire explosifs. Mais le divorce entre l’Europe et le Royaume-Uni remet ces questions à l’ordre du jour, de façon spectaculaire et sans doute inévitable.

Le politicien Boris Johnson a très bien joué tactiquement. Mais le Brexit – il va bientôt s’en rendre compte – a ouvert une boîte de Pandore. Non pas, comme on pouvait le croire il y a trois ans et demi, à l’échelle de l’Europe. Mais à l’intérieur même du pays d’Elizabeth II, qui n’en sortira sans doute pas indemne.

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