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Chronique

Mener sa Caravane au bout du monde

Quatre jeunes hommes se tiennent devant un paysage formé d'un lac avec une montagne enneigée en arrière-plan.

Dominic Pelletier (chant, guitare), Raphaël Potvin (basse), Guillaume Méthot (guitare) et William Duguay-Drouin (batterie) devant le mont Fuji, non loin de Tokyo, au terme de leur tournée en Corée du Sud et au Japon

Photo : Olivier Renault

TOKYO – Installé sur la petite scène, Dominic Pelletier fait une demande en anglais au technicien de son. Le regard interrogateur de ce dernier m’indique qu’il n’a peut-être pas compris du premier coup, ce qui ne serait pas anormal pour un Japonais. Après tout, ils ne sont pas légion, les groupes occidentaux qui se produisent dans des salles de spectacle à Tokyo.

Il est 16 h 30 en ce vendredi 6 décembre, et les gars de Caravane font leur test de son au Motion, où ils se produiront en tête d’affiche dans quelques heures. Un groupe rock francophone de Québec en tournée à Tokyo? Tout à fait. Et ce n’est même pas une première.

Ça a toujours été un peu le but, de voyager à travers tout ça avec la musique, d’où le nom : Caravane, explique le bassiste Raphaël Potvin une heure plus tard, lorsque les membres du groupe et le journaliste sont attablés dans un minuscule resto coincé entre les petites rues étroites et les immenses gratte-ciel aux néons éclatants de l'arrondissement de Shinjuku.

On faisait beaucoup de tournées, et quand on a eu des opportunités de venir en Asie, on s’est dit : "Pourquoi pas? On va aller voir". La première [en 2017] a eu lieu uniquement en Chine, et on a eu une réaction à laquelle on ne s’attendait pas. Lors de la deuxième, on a fait juste une date ici, à Tokyo, et on s’est rendu compte que le Japon, ça pouvait être intéressant.

Comme toujours dans ce genre d’entreprise, tout est lié aux contacts professionnels. La rencontre du producteur Olivier Renault lors de l’événement Rideau, à Québec, a cimenté la tournée 2019, durant laquelle Caravane s’est produit en Corée du Sud et au Japon.

Je les ai vus à Rideau, et c’est comme ça qu’est venue l’idée de les produire en Asie, explique le Français expatrié à Tokyo depuis une douzaine d’années. C’est le premier groupe québécois que je produis ici.

Un marché à développer

Le Motion est situé dans le microquartier de Kabukicho, à quelques pâtés de maisons de la gare de Shinjuku, où transitent trois millions de personnes au quotidien. Le club se trouve au cinquième étage d’un immeuble dont la devanture est occupée par un petit resto de kebabs. Il ne s’agit pas exactement de la marquise du MTelus ou de la façade du Palais Montcalm...

Un tableau noir sur lequel on peut lire le nom du groupe Caravane ainsi que celui des autres groupes à l'affiche lors du spectacle du 6 décembre 2019.

L'affiche du spectacle de Caravane, qui se tenait dans une petite salle de Tokyo le 6 décembre dernier

Photo : Philippe Rezzonico

La salle, intime et bigarrée – dont le plafond est si bas qu’il rappelle l’ancien Backstreet, à Montréal –, peut accueillir une cinquantaine de personnes au maximum. On comprend d’office que la tournée de Caravane en est une de défrichage.

Nous avons des aides pour le développement à la tournée [SODEC, Musicaction, Commercialisation internationale] qui existent au Québec et qui nous permettent d’être ici, précise Potvin, aussi agent de spectacles pour l’étiquette québécoise Coyote Records (Klô Pelgag, Alfa Rococo, Laurence Nerbonne, Lary Kidd). D’habitude, les groupes vont en France et espèrent que ça marche. Mais ici, ce n’est pas un marché tant exploité que ça, et il faudrait que ça le soit. Il y en a, du monde [le Grand Tokyo compte plus de 38 millions d'habitants], ici!

Il y a une place pour toutes les niches musicales, contrairement au Québec, où il y a de la place pour très peu d’artistes qui peuvent vivre de leur art et faire des shows. Ici, il y a tellement de sortes d’intérêts que je suis sûr qu’avec un certain travail de développement, on peut arriver à construire une certaine base d’amateurs.

Raphaël Potvin

Langue vs musique

Si la K-Pop (ou pop coréenne), issue de la Corée du Sud, a désormais un rayonnement international, dites-vous que la J-Pop (la pop japonaise) est reine à Tokyo, où les placards publicitaires de groupes d’ados plus éphémères les uns que les autres sont légion dans les quartiers très animés de Shinjuku et de Shibuya. Dans un tel contexte, y a-t-il un réel intérêt pour un groupe rock francophone au Japon?

Le pays est plus ouvert au monde qu’il l’était auparavant, assure Olivier Renault, qui présente des groupes français à Tokyo depuis des années. Et il y a bien sûr l’effet des Jeux olympiques de 2020. Il y a de plus en plus d’intérêt du public, et les groupes locaux adorent partager l’affiche avec des groupes étrangers.

Quiconque ayant mis les pieds dans la capitale nippone a pu constater que le grand public ne parle pas l’anglais, et encore moins le français. La barrière de la langue ne semble pourtant pas poser problème aux gars de Caravane.

On est un groupe rock avant d’être un groupe francophone. Beaucoup d’artistes se définissent par la langue. Nous, c’est le rock, donc ça peut vraiment être international. Peu importe la langue que tu parles, si tu donnes un bon show, tout le monde peut apprécier.

Dominic Pelletier, le chanteur du groupe

Le rock qui brasse un peu est très populaire ici. Et il y a un côté exotique à tout ça, souligne Potvin. On vient de loin. Quand on rencontre les groupes japonais avec lesquels on partage l’affiche, ils nous disent à quel point ils ont hâte de voir notre spectacle.

Démythifier la gloriole

Sur papier, une tournée en Asie, ça paraît fort bien. Mais pour ce qui est de la vie de « rockstars » à la Rolling Stones, on repassera. On ne réalise pas toujours l’investissement physique et économique qu’une telle démarche représente pour un jeune groupe.

C’est une affaire de perception, note Pelletier. J’ai des conversations avec ma famille, et [elle] pense que les subventions qui nous permettent d’être ici vont dans nos poches. Pour être ici, on avance l’argent de nos poches à 100 %. Après ça, les subventions nous remboursent seulement une partie des dépenses. La subvention ne sert qu’à réduire le coût de la tournée. Ce n’est pas un cadeau en or des gouvernements.

Aux yeux des gens au Québec, on a l’air d’avoir ben du fun et de faire un voyage, mais on vit des moments pas toujours faciles en tournée, ajoute Potvin. C’est un travail de longue haleine. On fait du train, on attend en masse et, parfois, on couche par terre. Ça passe vraiment par un changement de perception du public de ce qu’est la job de musicien. Tout le monde a en tête les Mötley Crüe et Led Zeppelin du passé, mais ce n’est pas ça, la réalité d’un groupe québécois.

À la rencontre du monde

L’un des aspects les plus séduisants de la démarche de Caravane se veut indiscutablement son parti pris d’ouverture sur le monde.

On ne se le cachera pas : l’offre musicale se multiplie, mais la demande n’est pas toujours là au Québec, soutient le bassiste. C’est bon de faire découvrir le talent de création musicale de chez nous dans d’autres parties du monde, parce que c’est plate de se refermer sur soi-même. C’est assez spécial de se faire dire par une Coréenne qu’elle n’avait jamais assisté à un spectacle aussi hot de toute sa vie, elle qui n’avait jamais vu un band de l’Amérique.

Il y a fort à parier que quelques-unes des personnes présentes au Motion n’avaient jamais vu un groupe d’Amérique. Durant les prestations du trio The Sleepflower, de Rip Van Winkle (excellent duo guitare-batterie comme The Black Keys) et de Jaded in Tokyo (un quatuor dense aux influences métal), le public japonais a écouté avec attention et applaudi chaleureusement les groupes locaux, mais avec la réserve qui caractérise ce peuple au quotidien. On parle d'un public calme, policé, qui bouge peu et qui va discrètement commander une bière ou un cocktail au petit bar de trois pieds carrés. Pas turbulents pour deux sous, ces gens-là.

Et puis les gars de Caravane ont pris place…

L’explosion

Conscient du public qui se trouvait devant lui, Pelletier a pris d’assaut la petite scène de plain-pied en chantant en français à s’en éclater la voix et en haranguant les spectateurs et spectatrices en anglais.

Tokyo! Approchez-vous! C’est le temps de pratiquer votre français!

Prendre d’assaut la scène, c’est aussi monter sur la barrière de sécurité, se tenir debout en équilibre sur cette dernière en mettant une main au plafond et plonger dans cette foule. Là, plus question pour le public japonais de se contenir…

De Boogie Baby à Minuit en passant par TDAH, Karma et Ma blonde va changer le monde, Pelletier, Potvin, le guitariste Guillaume Méthot et le batteur William Duguay-Drouin ont bombardé les spectateurs et spectatrices avec un volume de décibels proche de l’insoutenable. Sans le chanteur-guitariste de Jaded in Tokyo qui m’avait déniché des bouchons, j'aurais laissé mes tympans au Japon. Et la réserve collective n’avait plus sa place : des cris, de la danse et de l’énergie à revendre. Un gros délire collectif en compagnie d'un groupe qui a joué avec un abandon total.

Barrière de la langue? Forcément. Barrière musicale? Pas une seconde. Le rock dynamité a tout emporté sur son passage. J’avais vécu la même chose avec Malajube à New York, il y a plus d’une décennie : voir un groupe francophone être acclamé par un public en délire qui ne comprend pas la langue dans laquelle le chanteur s’exprime. Mais à Tokyo, c’était encore plus impressionnant.

Lorsque le silence est revenu, quand les gars de Caravane serraient la pince des gens du public et échangeaient avec les membres des autres groupes dans la lumière blafarde de la petite salle, je me disais que c’est pour des moments de partage comme ceux-là que les musiciens et musiciennes vivent.

Chez nous, ou au bout du monde.

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