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Quétaine ou pas, la musique de Noël?

Un homme portant un costume de père Noël chante devant un micro de style studio.

La musique de Noël est souvent perçue comme étant de mauvais goût. Voici pourquoi.

Photo : getty images/istockphoto / Cristiano Babini

Justine de l'Église

Les jours raccourcissent à un rythme aussi rapide que déprimant. Pour éviter les morsures glaciales du vent, vous prenez refuge dans une boutique. Vous vous traînez les pieds mouillés sur les carreaux, morose, quand un tintement résonne à vos oreilles. Le son est clair, joyeux. Des grelots. Ginette Reno raconte à travers les haut-parleurs avoir vu maman embrasser le père Noël. Vous n’en pouvez plus. Saint Nicholas embrasse maman, sans lui accorder une seconde de répit, depuis le premier novembre. Ça fait un mois et demi de baisers et de fausse barbe. Vous en faites de l’urticaire en forme de gui.

Joviale, indubitablement festive, la musique de Noël soulève la passion ou provoque plutôt des frissons d’horreur – surtout qu’elle arrive tôt dans la saison et reste scotchée aux ondes des semaines durant. Cette musique a une étiquette qui lui colle souvent : quétaine.

Nous nous sommes donné la mission de décortiquer pourquoi le répertoire musical de Noël est souvent perçu comme de seconde classe. Les réponses s’articulent autour de deux grands axes : la nature de la chanson, évidemment, mais aussi sa réception culturelle.

Des chansons superficielles, et démodées

D’après le professeur en philosophie spécialisé en musique à McGill Eric Lewis, une partie de la réponse réside dans les arrangements musicaux des chansons de Noël, qui sont conçus pour plaire au grand public. Nombre de chansons incluent des orchestres, mais dans une veine plus populaire. On pense à des arrangements de cordes sirupeux, notamment. Beaucoup de musique des Fêtes se sert de ce genre de patine orchestrale, et c’est quelque chose qu’on trouve souvent quétaine, analyse-t-il.

D’après lui, il y a même une réponse à trouver dans la commercialisation de la musique de Noël.

Plusieurs arrangements musicaux sont faits de manière à ce que la chanson puisse jouer dans les ascenseurs, dans les magasins à grande surface. Ce qui pourrait être un chef-d’œuvre, une bonne chanson de Noël, devient quétaine de par la manière qu’elle est mise en marché, arrangée et enregistrée. Il y a aussi des exemples d’arrangements musicaux quétaines très évidents, où on choisit d’ajouter des voix de chipmunks, une chorale de jeunes enfants, ou des chiens qui jappent les chansons…

Eric Lewis, professeur de philosophie spécialisé en musique

Les textes des chansons sont aussi responsables de leur perception négative, croit Eric Lewis. Il juge ceux-ci trop linéaires, narratifs, dénués d’un sens ironique, d'ambiguïté; en somme, qu’ils sont trop à prendre au pied de la lettre. Quand on fredonne Mon beau sapin, on chante réellement les louanges d’un sapin… qui est beau.

Eric Lewis trouve également que la musique de Noël tente de forcer un sentiment de nostalgie. La musique quétaine a plus tendance à parler d’un passé générique, qui n’était ni le mien ni le tien. T’es-tu déjà promenée en traîneau avec des cloches d’argent? Non, n’est-ce pas? La musique ne te demande pas ce que le passé signifie pour toi. Elle te le dit.

Pour bien comprendre la perception du répertoire musical de Noël, Chantal Savoie, qui est professeure en littérature à l’UQAM, croit qu’il faut aussi s’intéresser à la manière dont une chanson a vieilli.

Pour moi, la perception du quétaine est liée au style musical et le rapport à ce qui est encore un peu dans l’air du temps, en opposition à ce qui est un peu dépassé, qui n’est plus au goût du jour, qui est un peu has-been.

Chantal Savoie, professeure de littérature ayant une expertise en chanson

Les chansons de Noël tendent à traverser les générations, ajoute Eric Lewis. Pour les plus jeunes générations, ça, c’est toujours quétaine. Si ça sonne comme la musique que tes parents écoutent, ça va être étiqueté comme quétaine – et c’est le cas pour n’importe quelle génération.

Des menottes en guirlandes

Ce sont les mêmes classiques qui reviennent chaque année, à grands coups de gais grelots et d’effets sonores évoquant la magie. Mais ce que toutes ces chansons ont en commun, au-delà de leur univers musical, c’est d’abord qu’elles déboulent toutes à une même période. Eric Lewis y voit une preuve que cette musique n’est pas de grande qualité.

Le message que ça envoie, c’est que cette musique n’est pas assez bonne pour être jouée le reste de l’année. En quelque sorte, elle se présente comme étant quétaine, comme si elle disait “Je ne suis pas digne d’être écoutée tout le temps! Je suis de la musique de Noël.”

Eric Lewis

Et qui dit période de Noël dit surexpositions aux chansons. Il y a de magnifiques chansons de Noël qui deviennent quétaines parce qu’on les entend trop, soutient Eric Lewis. Il faut aussi préciser que le professeur n’est pas du tout un amateur de musique de Noël, étant d’origine juive et n’étant absolument pas religieux. Ouvrir la radio et y entendre – trop tôt – grelots et chorales d’enfants le fait sortir de ses gonds.

Je suis du genre à fermer la radio dès que j’entends une chanson de Noël, et à appeler la station de CBC/Radio-Canada et à demander “Qui veut vraiment écouter de la musique de Noël le 3 novembre?”

Chantal Savoie estime que notre perception de la musique de Noël est teintée par l’abondance de plateformes où elle est diffusée. Elle prend l’exemple d’Isabelle Boulay, dont les œuvres circulent normalement dans certains créneaux, certaines chaînes de télévision ou de radio.

Si on ne veut pas l’entendre, on peut l’éviter. À Noël, il y a comme un besoin de faire déborder ça de partout. Si, dans mon émission de musique favorite où d’habitude il n’y a pas Isabelle Boulay, elle apparaît soudainement, oh, là, je trouve ça quétaine! Mais elle est toujours pareille, Isabelle Boulay. Elle n’est pas plus quétaine à Noël!

Tout n’est pas de mauvais goût

La professeure Chantal Savoie refuse de voir la musique de Noël comme un bloc monolithique. Loin d’être une experte de musique des Fêtes, elle estime que bon nombre de chansons sont à l’épreuve de la terrible étiquette.

Par exemple, il y a tout ce qui touche à la nostalgie – la vraie, pas celle que l’industrie de Noël tente de fabriquer de toutes pièces. On parle ici d’un rapport très personnel, qui peut teinter notre appréciation de la musique. Tout à coup, il y a une grande palette de chansons de Noël qu’on juge correctes, parce que c’est associé à notre passé, avance la professeure. Pour moi, les chansons de Noël de Passe-Partout, ça ne veut rien dire. Spontanément, j’aurais peut-être tendance à les trouver quétaines; ce n’est pas ma génération. Mais pour quelqu’un qui avait l’âge de l’écouter, une chanson de Noël de Passe-Partout, c’est beau!

Certaines chansons ont aussi su durer à travers le temps, comme les pièces des crooners, ces chanteurs souvent masculins, à la voix profonde et chaleureuse, comme Bing Crosby. Ça, à la limite, les gens n’aiment pas, mais ils ne trouvent pas ça si quétaine que ça. C’est devenu une forme de classique.

Et il y a aussi des styles de musique qui sont plus « acceptables » que d’autres, juge la professeure, comme la musique classique. Noël, c’est une fête religieuse, et beaucoup de musique a été écrite pour la célébrer. Celle-là, on ne la trouve pas quétaine. À la limite, on se contente de ne pas l’aimer.

Elle ajoute que certains styles musicaux sont toujours d’actualité ou n’ont « pas trop vieilli », par exemple les pièces de jazz, des big bands, ou encore les chansons de Noël de Pink Martini, de Maryse Letarte ou le Christmas Hour des sœurs McGarrigle.

C’est un peu ce qu’Eric Lewis essaie de recréer avec son groupe de musique, The Free Jazz Messenger, qui a accepté de donner un concert de Noël dans un pub de quartier de Pointe-Saint-Charles la semaine prochaine. On essaie de jouer des versions… ironiques!, dit-il en s’esclaffant au bout du fil.

C’est quoi, une chanson ironique? Il faut jouer la chanson, et faire des clins d’œil en même temps, en quelque sorte!, explique-t-il. Les musiciens vont aussi improviser à même les mouvements harmoniques des chansons, ou bien les jouer dans des styles qui ne sont pas familiers. On va tenter une version ska de White Christmas! lance-t-il fièrement.

Quétaines? Arrêtez-moi ça!

Fredonner la hâte de découvrir les beaux joujoux sous le sapin, ou encore déclarer son amour pour le vent d’hiver, sur fond orchestral lyrique, ce serait donc de mauvais goût. Mais l’est-ce vraiment, dans le fond? Chantal Savoie en vient à questionner l’essence de ce qui est quétaine. Elle y voit d’abord et avant tout une forme de distanciation; avoir un plaisir coupable, c’est comme un aveu du chemin culturel qu’on a parcouru depuis le temps où on aimait quelque chose.

Pour moi, les chansons de Noël quétaines, c’est un peu une affaire intello. On se hisse d’une certaine manière dans la hiérarchie culturelle, sans renier complètement sa culture d’origine, ses goûts d’avant. Trouver une chanson quétaine, c’est une façon de marquer l’évolution de notre parcours culturel.

Chantal Savoie

Et puis, Noël, c’est un peu ça, dans le fond. La guirlande de plastique, le toc, ce qui brille d’une belle naïveté. Autant l’assumer, et laisser le mot « plaisir » se savourer sans l’ombre d’un « coupable ».

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