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Envoyé spécial

COP25 : à 30 ans, elle est la voix de Djibouti pour le climat

Rencontre avec Aicha Ahmed, négociatrice pour ce petit pays africain en première ligne des changements climatiques.

Aicha Ahmed souriant à la caméra.

Aicha Ahmed, négociatrice pour Djibouti

Photo : Radio-Canada / Etienne Leblanc

Dans la liste des émetteurs de la planète, Djibouti arrive au 173e rang sur 195. Il n'y a pas assez de décimales après le zéro dans les statistiques officielles pour qu'on puisse savoir précisément quelle est la part de ce petit pays dans les émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES). Chaque Djiboutien émet en moyenne 20 fois moins de GES qu'un Canadien.

Pourtant, ce petit pays de la Corne de l'Afrique est aux premières loges des changements climatiques. Il en subit les effets de plein fouet.

Aicha Ahmed est une scientifique de formation. Elle a été formée en biologie et en sciences de la Terre en France. Elle est titulaire d'une maîtrise en développement durable des pays du Sud. En 2017, l'ambassade des États-Unis à Djibouti lui a décerné le titre de « jeune leader africaine ».

De passage à Madrid pour la couverture de la conférence des Nations unies sur le climat (COP25), je l'ai rencontrée afin de discuter de la réalité climatique de ce petit pays très vulnérable.

Étienne Leblanc – Quels sont les principaux effets des changements climatiques dans votre pays?

Aicha Ahmed D'abord, il faut savoir que la population de Djibouti est essentiellement nomade. Les gens marchent pendant des jours pour trouver des espaces de pâturage pour leur cheptel.

Les points d'eau sont souvent asséchés, parce que les périodes de sécheresse sont de plus en plus longues et les saisons de pluie sont de plus en plus courtes. Cela fait en sorte qu'on ne peut pas avoir assez d'eau au niveau des points d'eau et des puits.

L'autre problème se situe au niveau des côtes. Djibouti a de longues côtes où on retrouve des mangroves et des coraux. Avec le réchauffement des océans, ces barrières naturelles sont très abîmées.

É.L. – Jusqu'à quel point les bouleversements du climat transforment-ils le quotidien des Djiboutiens?

A.A.  Tout le monde est affecté, mais ce sont surtout les femmes qui en subissent les conséquences. Ce sont les femmes qui font la corvée de l'eau.

Elles sont souvent obligées de marcher des kilomètres pour être capables d'avoir un jerricane d'eau à rapporter chez elles…

Pour leur famille, leur foyer, leur cheptel, leurs besoins quotidiens. C'est un effort considérable.

Aicha Ahmed et un groupe de personnes et d'animaux sont regroupés sur un rocher.

Aicha Ahmed (en noir, au centre) à Adailou, dans le district de Tadjourah à Djibouti

Photo : Courtoisie : Aicha Ahmed

É.L. – La situation se détériore?

A.A.  Oui. La période de sécheresse peut s'étendre désormais sur plusieurs mois. Presque huit mois! Et pendant un mois, on a un peu de pluie.

Et là, quand il pleut, il y a de grosses inondations. L'eau ne reste pas, elle dévale les collines, se jette dans la mer et emporte avec elle beaucoup de sédiments. Ça ne reste pas, l'eau n'a pas le temps de s'infiltrer pour recharger la nappe, ce qui pourrait être utile au niveau des puits pour les gens qui en ont besoin.

Donc, les femmes doivent faire encore de plus longs trajets, plus souvent, ça demande encore plus d'efforts pour avoir l'essence même de la vie, l'essence même de leurs besoins quotidiens, pour être en vie tout simplement.

É.L. – Qu'en est-il des côtes?

A.A.  Sur les côtes, les premières victimes des changements climatiques sont les pêcheurs.

À Djibouti, on pratique surtout la pêche traditionnelle, il n'y a pas vraiment de pêche industrielle. Les pêcheurs pêchent moins longtemps parce qu'il fait trop chaud, et le rendement est faible.

Aussi, à cause du réchauffement de l'eau, les écosystèmes coralliens se dégradent énormément.

É.L. – Et les mangroves?

A.A.  C'est la même chose avec les mangroves. Ce ne sont plus des écosystèmes adéquats pour permettre aux différentes espèces aquatiques de se reproduire.

Ces milieux sont la base même de la biodiversité marine. La vie marine commence au niveau des mangroves et des récifs coralliens, et si ces espaces-là ne sont pas protégés et préservés, toute la biodiversité marine se réduit incontestablement. C'est très dommage.

É.L. – Ce sont les femmes les plus touchées?

A.A.  C'est le cas et c'est triste de voir ça. Elles en subissent les effets, mais sont sous-représentées dans les comités villageois, dans les prises de décision.

Mais on constate qu'il y a de plus en plus de projets pour qu'elles participent aux solutions. Les hommes commencent à comprendre et à les intégrer.

É.L. – Quand vous êtes à la table de négociations, que demandez-vous essentiellement?

A.A.  On veut démontrer qu'on est prêts à faire notre part. Tout le monde doit participer à la solution et nous voulons le faire. Mais nous avons besoin aussi de financement pour nous adapter.

Les changements climatiques, ce n'est pas un truc dans l'avenir. On est en plein dedans, on a la tête dedans. Il faut agir sur tous les fronts. Les effets sont différents pour chaque zone, il n'y a pas une réponse simple.

Ça fait des années qu'on sait ce qu'il faut faire, mais on ne le fait pas. Certains pays n'admettent pas cela et prennent beaucoup de temps pour y répondre.

É.L. – Qu'est-ce qui est le plus frustrant quand on est négociateur pour un pays comme Djibouti?

A.A. Le plus frustrant, c'est que, parfois, on travaille sur un texte pendant plusieurs jours. On y va mot par mot, chaque virgule est scrutée à la loupe, on est enfermés pendant de longues heures. On peut passer des heures sur la même phrase. Et j'ai l'impression que, dans certains cas, nous perdons l'essence même de l'idée qu'on souhaite développer.

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