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Les érablières à la merci de la livrée des forêts

« Dans l’érable à sucre, à ma connaissance, c’est la première fois qu’on voit une mortalité aussi importante. »

Les explications de Rachel Brillant

Photo : Radio-Canada / Jean-Jacques Pierrisnard, d’Hélimistral.

Rachel Brillant

L’érablière de la famille Jetté, à Mirabel, venait tout juste de passer aux mains de la jeune génération quand une petite chenille indigène l’a brutalement frappée. Six des 76 hectares d’érables en production à la Mirablière ont été attaqués par la livrée des forêts.

C’est vraiment les journées les plus tristes pour un acériculteur, je peux vous dire. La dernière chose qu’on peut penser en achetant une érablière, c’est de couper à blanc, se désole Éric Fillion, copropriétaire des Sucreries Jetté, qui a dû se résoudre à abattre 1800 érables morts.

De manière inhabituelle, entre 2017 et 2019, des infestations de livrée des forêts dans des érablières du Québec ont détruit plusieurs centaines d’hectares d’érables à sucre.

L’érablière de la famille Jetté à Mirabel.

Éric Fillion, copropriétaire des Sucreries Jetté.

Photo : Radio-Canada

Les infestations sont localisées, mais elles sont sévères. Il s’avère que ce sont des conditions climatiques extrêmes qui ont aggravé la maladie des arbres défoliés et les ont précipités vers la mortalité.

Un ennemi familier

La livrée des forêts est bien connue. Présente partout sur notre territoire, elle est le plus important ravageur de feuillus au pays.

La livrée s’attaque d’abord aux feuilles du peuplier faux-tremble, puis à celles du chêne, du frêne, du bouleau blanc ou des érables à sucre.

Il y a toujours des populations de livrée des forêts, même quand on ne les voit pas.

Des chenilles sur une feuille.

La livrée des forêts.

Photo : Radio-Canada

Mais en moyenne tous les 9 ans, pour le peuplier faux-tremble, et tous les 13 ans, dans les érablières, ces populations commencent à augmenter et causent des épidémies.

À travers les inventaires du ministère québécois des Forêts, au moins six infestations importantes dans les forêts du Québec sont répertoriées.

  • de 1930 à 1939
  • de 1949 à 1954
  • de 1965 à 1968
  • de 1978 à 1982
  • de 1985 à 1995
  • de 1999 à 2004

Une défoliation de quelques années affaiblit un érable, mais n’est pas censée le faire mourir grâce, entre autres, au prédateur naturel de la livrée, une mouche parasite, la mouche sarcophage. Elle se développe dans le cocon de la livrée en dévorant la pupe.

La mouche sarcophage arrive en masse en fin d’épidémie de la livrée.

Mais cette fois-ci, la mouche parasite n’a pas eu le temps de faire son travail de répression naturelle. Les érables étaient déjà très malades ou morts.

Sur une feuille

La mouche sarcophage

Photo : Radio-Canada / Joseph Moisan-De Serres, MAPAQ

Des facteurs aggravants

Il arrive qu’un facteur prédisposant comme un mauvais drainage du sol puisse accélérer la mortalité des érables.

Sans que le propriétaire le soupçonne, les érables défoliés par la livrée se trouvent donc déjà affaiblis par un drainage du sol imparfait. L’impact de la livrée devient alors un stress supplémentaire pour l’arbre.

Et surtout, cette fois-ci, un autre élément déterminant s’est ajouté : le changement climatique.

Des épisodes de pluies abondantes sont survenus en 2017 et 2018 dans l'ouest du Québec. Des coups d’eau inhabituels se sont abattus sur des peuplements d’érables à sucre déjà fragilisés par la défoliation de la livrée.

Ces conditions climatiques extrêmes ont porté le coup fatal.

Dans l’érable à sucre, à ma connaissance, c’est la première fois qu’on voit une mortalité aussi importante.

Christian Hébert, chercheur au Service canadien des forêts
L’érablière de la famille Jetté à Mirabel

Christian Hébert, chercheur au Service canadien des forêts

Photo : Radio-Canada

Des peuplements d’érables à sucre défoliés par un insecte indigène se trouvent du coup doublement fragilisés par des conditions climatiques imprévisibles.

C’est justement le caractère imprévisible de ces extrêmes climatiques qui est inquiétant pour le chercheur.

Nos écosystèmes sont en train de sortir de leurs conditions où ils ont évolué historiquement. Et c’est pour ça que, pour les scientifiques, c’est difficile de prédire ce qu’il va se produire parce que le passé n’est plus garant de l’avenir, poursuit M. Hébert.

Les zones infestées s'étendent

L’inventaire annuel du ministère québécois des Forêts, de la Faune et des Parcs montre une augmentation des aires infestées par la livrée des forêts, à divers degrés.

En 2017, 305 655 hectares de forêts défoliées ont été observés. En 2018, la superficie totale atteignait 389 030 hectares.

Selon le ministère, ces superficies sont sous-estimées, car le territoire québécois n’a pas été survolé et cartographié en entier.

Les principales zones touchées répertoriées se situaient dans les Laurentides, l’Outaouais et l’Estrie.

D’autres foyers sont apparus dans Lanaudière, en Montérégie et au Saguenay-Lac-Saint-Jean.

Le Btk, une arme efficace, mais coûteuse

Certains acériculteurs aux prises avec la livrée des forêts dans leur érablière ont opté pour un arrosage à l’insecticide naturel, le Bacillus thuringiensis var. kurstaki.

Appelé le Btk, il s’agit du même insecticide utilisé au Québec contre la tordeuse des bourgeons de l’épinette. Employé contre la livrée, le traitement est cher et est aux frais du propriétaire, mais il peut s’avérer efficace.

Au ministère des Forêts, on soutient cependant que l’arrosage au Btk doit être une solution utilisée en dernier recours.

Éric Fillion a finalement dû abattre et transformer quelque 1800 érables en bois de chauffage.

Éric Fillion, copropriétaire des Sucreries Jetté.

Éric Fillion, copropriétaire des Sucreries Jetté, a dû se résoudre à abattre 1800 érables morts.

Photo : Radio-Canada

Pour la jeune relève de l’érablière Jetté, la vente du bois couvrira à peine la location de l’équipement pour l’opération de bûchage.

Et, surtout, elle ne compensera jamais les pertes financières de la vente du sirop, qu’ils estiment à 20 000 $ ou 25 000 $ par année.

L’érable à sucre met au moins 30 ou 40 ans avant d’atteindre 20 centimètres, soit le diamètre minimum pour un entaillage.

En santé et sans avarie, il peut donner sa sève sucrée pendant quelques centaines d’années.

Le reportage de la journaliste Rachel Brillant et du réalisateur Luc Rhéaume sera diffusé dans le cadre de l’émission La semaine verte  samedi à 17 h à ICI Télé.

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