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analyse

Greta Thunberg : une personne, un mouvement

La jeune militante suédoise a réussi à canaliser les craintes écologiques de sa génération pour les transposer en action politique.

Greta Thunberg participe à un événement de la COP25, à Madrid.

Greta Thunberg participe à un événement de la COP25, à Madrid.

Photo : AFP / Getty Images / CRISTINA QUICLER

Étienne Leblanc

Quand elle est arrivée à Madrid pour la COP25, Greta Thunberg a jeté une douche froide sur tous ses pairs. « Nous n'avons rien accompli », leur a dit celle qui a été nommée mercredi personnalité de l'année par le magazine Time.

Elle parlait de cette année exceptionnelle de mobilisation populaire au cours de laquelle les jeunes de partout dans le monde sont descendus par millions dans les rues afin d'exiger de leurs décideurs politiques qu'ils en fassent plus, beaucoup plus, pour lutter contre les changements climatiques.

C'est là un des traits de la personnalité de Greta Thunberg qui explique son succès : sa grande franchise.

Elle dit toujours la vérité, froide et brutale. Des mots simples, toujours précis, souvent tranchants.

Quand elle dit « Nous n'avons rien accompli » à ses partisans, elle provoque, mais elle voit clair.

Malgré une mobilisation populaire sans précédent, le ton des responsables politiques qui décident de l'avenir climatique à la COP25 n'a pas vraiment évolué.

Ils sont assis par terre.

Greta Thunberg avec un groupe de jeunes à la COP25 de Madrid

Photo : Radio-Canada / Etienne Leblanc

La situation est grave, nous répètent les scientifiques, jour après jour. La crise appelle à des changements radicaux, à des décisions audacieuses, à des alliances improbables, à des compromis sans précédent.

Ce n'est pas du tout ce qui se passe à Madrid. De nombreux pays s'accrochent à leurs acquis, travaillent très fort pour que les choses ne changent pas trop, se convainquent que ce qu'ils font est déjà beaucoup.

C'est ce que Greta Thunberg dit : malgré tout ce que nous avons fait (les jeunes), les choses ne changent pas.

C'est avec cette franchise et cette lucidité que la jeune Suédoise a d'abord attiré l'attention.

Le discours de Katowice

Il y a un an à peine, elle était une quasi-inconnue. Depuis août 2018, elle faisait la grève pour le climat chaque vendredi devant le Parlement suédois.

L'ONU l'a remarquée et l'a invitée à la COP24 de Katowice, en Pologne, pour prononcer un discours. Rien de spectaculaire dans ce geste. Les Nations unies invitent aux conférences sur le climat des dizaines de citoyens ordinaires qui ont quelque chose à raconter.

J'étais à Katowice pour la COP et je n'avais alors jamais entendu parler de Greta Thunberg, même si je suis de très près le secteur de l'environnement.

Quand elle a prononcé son discours, il était presque minuit, la salle était pratiquement vide. Une ado de 15 ans qui parle de ses craintes sur le climat, blablabla.

C'était sans compter sur l'arme la plus efficace de Greta Thunberg : les mots. Leur justesse, leur franchise, leur vérité.

Dès le lendemain matin, des jeunes Polonais ont commencé à partager le discours sur les réseaux sociaux. L'effet boule de neige a été mondial. C'est ce discours de Katowice qui l'a projetée sous les feux de la rampe.

Que disait-elle? La dure vérité.

Vous répétez le sempiternel discours de la croissance verte parce que vous avez peur d'être impopulaires [...] Vous n'êtes pas assez adulte pour dire les choses telles qu'elles sont, pour constater le désastre que vous laissez à nous, les enfants [...] Vous dites que vous aimez vos enfants par-dessus tout, et pourtant vous volez leur avenir sous leurs yeux.

Greta, c’est l’adolescente à la maison qui, frustrée, dit à ses parents leurs quatre vérités, sans détour : Vous m’aviez promis ceci, mais vous faites le contraire!

On n'aime pas ça, mais on sait qu'elle a raison.

C’est ce à quoi font face les politiciens aujourd’hui. Ils sont au fait de la réalité scientifique, ils savent qu’il faut agir. Mais depuis quelques mois, ils sont comme les parents qui ont rompu leurs promesses et qui se font rappeler la vérité crue par leurs ados.

Debout derrière une table, ils discutent.

Greta Thunberg avec d'autres jeunes activistes à la COP25 de Madrid

Photo : Radio-Canada / Etienne Leblanc

Vedette mondiale contre son gré

À son grand détriment, Greta Thunberg a été propulsée sur la scène mondiale en tant qu'égérie des changements climatiques. Du jour au lendemain, toute l'attention a été focalisée sur elle.

Elle ne s'est pas cachée. Elle a pris son baluchon, ressorti ses mots, prononcé d'autres discours dans les écoles, dans les hôtels de ville, à Davos et au siège des Nations unies à New York.

Petit à petit, les manifestations du vendredi se sont multipliées, d'abord en Europe, puis en Amérique, puis partout dans le monde.

Les écoliers se sont mis à questionner les professeurs sur Greta Thunberg. Les enfants en ont parlé aux parents, les employés aux patrons, les voisins aux voisins, les citadins aux ruraux, ou vice-versa.

Corde sensible

Si elle a beaucoup marqué l'année (c'est un des critères principaux du Time pour être admissible au titre de personnalité de l'année), c'est qu'elle a réussi là où les scientifiques ont un peu échoué : elle a communiqué une émotion réelle.

Ça fait plus de deux décennies que les scientifiques tirent la sonnette d'alarme sur le climat. Et pourtant, leurs rapports n'ont visiblement pas suscité l'émotion nécessaire pour encourager l'action.

Par ses mots, Greta Thunberg a touché une corde sensible mondiale que les scientifiques n'ont jamais vraiment réussi à trouver.

Quelques minutes après l'annonce du Time, mercredi, à Madrid, j'ai croisé une grande vedette du monde de la science climatique : Jean Jouzel, glaciologue de formation, conseiller de multiples gouvernements français. M. Jouzel est un pionnier, il a commencé à faire de la recherche sur les anomalies climatiques dans les années 70.

Mon regret, c'est de ne pas avoir eu de Greta Thunberg dans les années 2000, parce que justement, on n'a pas réussi à se faire entendre. L'alerte a déjà été donnée il y a une trentaine d'années, mais on n'a pas réussi à se faire entendre.

Jean Jouzel

Dans le cas de Greta Thunberg, des millions de personnes l'ont entendue. Des enfants, des parents et des grands-parents qui ont tous forcé, à leur façon, un débat public sur les changements climatiques.

Trop d'attention?

Certes, on a reproché à l'ado suédoise de capter trop d'attention. Très rapidement, le débat sur l'environnement s'est transformé en référendum sur Greta Thunberg : pour ou contre la jeune fille au visage grave, au sourire narquois et aux paroles tranchantes?

Elle polarise, elle devient une cible parfaite pour tous ceux qui ne veulent pas changer.

Ce culte a-t-il nui au mouvement? Peut-être. Mais c'est un malheureux effet collatéral de l'enjeu.

Elle ne cherche pas la lumière, mais elle accepte d'aller au front et manger les coups. En apprenant la décision du magazine Time, elle s'est empressée de partager les honneurs avec tous les participants aux grèves pour le climat du vendredi.

Le message en anglais mentionne son désire de partager l'honneur avec ses partisans.

Tweet de Greta Thunberg

Photo : Capture d'écran

On parle de la « personnalité » de l'année. Mais au fond, il faudrait parler du mouvement de l'année.

Seule, Greta Thunberg n'est pas grand-chose.

Le fait est que tous les mouvements de changement ont besoin de messagers.

Greta Thunberg est une messagère très efficace qui fait le pont entre les enfants et les adultes qui prennent les décisions.

Comme l'a écrit si bien l'écrivain français J.M.G. Le Clézio dans un portrait qu'il a fait de la jeune militante : Il lui faut du courage, à Greta, pour affronter le sourire ironique des adultes.

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