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Deux psychiatres dénoncent le fonctionnement en vase clos de la protection de la jeunesse

Un adolescent vêtu d'un coton ouaté à capuchon.

Une fois que les jeunes atteignent leur majorité, les interventions de la DPJ cessent.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Anne Marie Lecomte

À la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, mercredi, les psychiatres Louis Morissette et Martin Gignac ont recommandé qu'un dossier unique soit créé pour tous les enfants d'une famille lorsqu'un signalement est retenu, de manière à assurer un suivi dans les services.

La prévention, c'est la base, c'est la clé, affirme Louis Morissette, psychiatre responsable de l'unité des adolescents à l'Institut Philippe-Pinel qui témoignait, mercredi, devant la commission.

Il était en compagnie de Martin Gignac, psychiatre, également rattaché à l'Institut national de psychiatrie légale Philippe-Pinel.

Les adolescents que traitent ces deux spécialistes montréalais viennent de tous les coins de la province et sont parmi les plus problématiques, reconnaît le Dr Morissette.

Devant ces jeunes qui, à 16, 17 ans, sont en fin de parcours, le réseau est quelquefois hésitant à intervenir, dit pour sa part le Dr Gignac. C'est qu'une fois ces jeunes arrivés à l'âge de la majorité, les interventions doivent cesser.

Ces jeunes, pris en charge à l'Institut Philippe-Pinel, reçoivent des services en vertu de la Loi sur la protection de la jeunesse (LPJ) ou de la Loi sur le système de justice pénale pour les adolescents (LSJPA). Deux lois qui fonctionnent selon deux philosophies bien différentes, affirme le Dr Gignac. Mais les jeunes, eux, ont les mêmes besoins, et ce, qu'ils reçoivent des services en fonction de l'une ou l'autre loi.

Ruptures et discontinuité

Aux experts et aux élus qui composent la commission spéciale, les psychiatres ont expliqué que la réalité de leurs patients adolescents est faite de ruptures et de discontinuité dans les services. Un même dossier peut être fermé par un intervenant puis rouvert, des mois ou des années plus tard, par un autre, à la suite d'un nouveau signalement. Chaque étape donne lieu à de nouvelles évaluations qui sont mises au dossier sans être reprises, si bien qu'elles en deviennent inutiles.

Le système actuel fait en sorte que les gens qui évaluent, et les gens qui mettent en place certaines recommandations après l'évaluation, ne sont pas les mêmes personnes, explique Louis Morissette.

Le Dr Morissette au micro.

Le Dr Louis Morissette, psychiatre, lors de son passage devant la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, à Montréal.

Photo : Radio-Canada

Dans ce contexte, les membres d'une même famille seront exposés à différents intervenants et pris en charge par des personnes différentes. Dans ce système qui fonctionne en vase clos, l'information ne circule pas.

Les principes de confidentialité, auxquels on adhère tous, compliquent la prise en charge et l'évaluation, dit le Dr Morissette.

Il y a aussi une pression des intervenants pour que le dossier soit fermé le plus rapidement possible, dit encore Louis Morissette.

Les psychiatres recommandent que, pour une famille :

  • un dossier unique soit créé pour tous les enfants qui en font partie;
  • que l'information circule;
  • qu'un même juge soit appelé à se prononcer d'une fois à l'autre pour un jeune et sa famille, tant pour la LPJ que la LSJPA;
  • et que des intervenants soient désignés dès l'évaluation des signalements pour prendre en charge tous les enfants.

Les ressources destinées aux 16-17 ans étant peu nombreuses, il arrive qu'on suggère à des parents ou au milieu scolaire de déposer une plainte aux policiers pour que le jeune soit pris en charge par le système de justice pénale, explique le Dr Morissette.

Mais ce système a pour but le contrôle et la protection du public, fait valoir le psychiatre. Il ne vise pas à offrir des services, comme c'était le cas de l'ancienne loi sur les jeunes contrevenants.

Résultat, ces adolescents ne reçoivent pas les services dont ils ont besoin et sont pris en charge pour un temps limité. La moitié des peines reçues par les adolescents sont des probations, explique Louis Morissette. Seuls 10 à 15 % des cas font l'objet de placements dont la durée moyenne est d'un mois.

Le droit à la fugue

Devant leur adolescent devenu hors de contrôle, certains parents souhaitent que ce dernier soit placé en centre de réadaptation, explique le Dr Gignac. Cependant, avec des unités ouvertes et le droit à la fugue, il y a des intervenants qui vont reconduire le jeune à la porte lorsque le jeune demande à fuguer, décrit le psychiatre.

Le parent qui voulait mieux encadrer son enfant ne comprend pas le rationnel en arrière de ça, poursuit le Dr Gignac. Et on doit vous dire qu'au plan clinique, on se questionne beaucoup sur cette approche-là [...].

Parmi ces jeunes fugueurs, certains vont prendre des risques, consommer de la drogue et même se prostituer.

Les unités ouvertes ne conviennent pas aux jeunes qui fuguent à répétition, ont expliqué les psychiatres à la commission.

Quant aux unités d'encadrement intensif, elles ont des critères d'accès restrictifs et elles offrent des séjours de courte durée. D'une région à l'autre, l'application de ces critères peut varier grandement, ont constaté les deux médecins.

Les Drs Morissette et Gignac suggèrent que ces jeunes nécessitant un encadrement soutenu et serré puissent accéder à des unités fermées pour des périodes prolongées.

Protéger, sans brimer

À cette recommandation, le commissaire Jean-Marc Potvin a rappelé que, devant la commission, de jeunes adultes avaient raconté avoir été traités, de leur point de vue, de façon très abusive en isolation dans ces unités fermées de centres de réadaptation.

Certes, a répondu le Dr Gignac en substance, dans ces situations, on va mettre en primauté du droit le fait que le jeune a besoin d'être protégé contre lui-même. Il ne faut pas attendre que le geste ait été posé pour choisir l'encadrement intensif, soutient le psychiatre : Il faut voir si, pour ces jeunes qui présentent beaucoup de facteurs de risques, l'encadrement intensif pourrait être utilisé comme en prévision, en prévention, en protection.

Le Dr Gignac au micro.

Le Dr Martin Gignac, lors de son témoignage devant la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse à Montréal

Photo : Radio-Canada

C'est sûr que l'expérience des individus qui traversent ces périodes-là est certainement difficile, reconnaît Martin Gignac. Lorsqu'ils sont envoyés en encadrement intensif, ils sont dans un état de détresse, aussi. Alors je ne peux pas croire que, pour eux, leur souvenir a été positif de ce milieu-là.

Mais, est-ce le centre lui-même ou la détresse ressentie par l'adolescent qui est difficile à supporter? interroge le psychiatre. Il faut balancer au plan éthique comment on protège ce jeune-là sans brimer ses droits.

Mais le droit d'être protégé quand on a en bas de 18 ans, c'est aussi un droit important. Et les jeunes qui fuguent à répétition, on voit dans quel état ils reviennent, aussi. À un moment donné, c'est une question de vie ou de mort, là.

Martin Gignac, psychiatre

Ces jeunes, qui sont encadrés de manière intensive dans les centres jeunesse, devraient faire l'objet d'une évaluation pédopsychiatrique, affirme Martin Gignac, notamment parce qu'ils peuvent présenter des symptômes de dépression.

Quelle aide pour les parents?

La présidente de la commission, Régine Laurent, a rappelé que des témoins avaient exprimé leur désir de voir plus de services offerts aux parents, en prévention.

Qu'avez-vous à proposer pour les parents qui auraient besoin d'un psychiatre?, a-t-elle demandé.

Selon Louis Morissette, il faut que les gens qui sont adressés par le réseau de la protection de la jeunesse soient traités en priorité. Mais souvent, ce dont ont besoin les parents, ce sont d'interventions en service social ou en psychologie, a-t-il poursuivi.

À cet égard, il faudrait implanter un programme d'entraînement aux habiletés parentales dans les services de première ligne, conseille Martin Gignac. Ce programme servirait aux parents d'enfants qui présentent des troubles de comportement précoces.

Et même, selon ces psychiatres, le Québec tout entier devrait se doter d'un programme national d'entraînement aux habiletés parentales. Il serait offert partout sur le territoire à tous les parents.

À l'Université de Montréal, a expliqué le Dr Morissette, des programmes se sont révélés efficaces pour intervenir auprès de jeunes enfants afin de prévenir la délinquance à l'adolescence.

Et la meilleure prévention, ce pourrait être celle qui s'exerce auprès de la jeune fille enceinte, a souligné Louis Morissette. Car plus on intervient tôt, mieux c'est.

Avec les informations de La Presse canadienne

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