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Faut-il prendre le Wexit au sérieux?

Le mouvement pour l’indépendance de l’Ouest canadien a vu ses appuis grimper sur les réseaux sociaux depuis les élections fédérales, mais peut-il vraiment s’imposer?

Bridgit Frostad et sa soeur Victoria Santin ont décidé de se porter bénévoles, au rassemblement du Wexit, à Red Deer.

Photo : Radio-Canada / Laurence Martin

Laurence Martin

« Dépêchez-vous, dépêchez-vous, bientôt il n’y en aura plus. » Derrière sa table pliante, Bridgit Frostad écoule ses casquettes Make Alberta Great Again comme des petits pains chauds.

La mère de famille de 37 ans, dont les cheveux blonds rappellent ses ancêtres norvégiens, a du mal à suivre le rythme : C’est fou. Quinze minutes et elles sont toutes vendues.

On est au troisième grand rassemblement du Wexit depuis la réélection de Justin Trudeau. Après Edmonton et Calgary, c’est au tour de Red Deer — une plus petite ville au centre de la province — d’accueillir des centaines d’Albertains insatisfaits, désireux d’en découdre avec le Canada.

J’aimerais vraiment qu’on acquière plus d’indépendance, dit Bridgit, qui est bénévole pour l'événement.

Elle s’inquiète des coûts de la souveraineté et elle croit que les prochaines années pourraient être plus difficiles pour les habitants de l’Ouest s’ils se séparent, mais il faut aussi penser à long terme.

Je me préoccupe de l’avenir de mes enfants, pas du mien, dit-elle.

D’ailleurs, l’histoire de sa province l’inspire : Quand on regarde dans quelles conditions les fermiers de l’Alberta ont dû travailler pour défricher les terres au moment de la Confédération, il y avait des marécages, c’était très, très dur. Les Albertains ont travaillé très fort [...] Pour nous, [le Wexit], ce n’est qu’un autre défi.

Un partisan du Wexit porte une casquette sur laquelle on peut lire le slogan « Make Alberta Great Again ».

L'un des slogans du Wexit, « Make Alberta Great Again », rappelle le « Make America Great Again » de Donald Trump, utilisé lors de la campagne présidentielle de 2016.

Photo : Reuters / Todd Korol

À côté d’elle, Collin Germain, qui porte fièrement son tee-shirt du Canadien de Montréal, semble encore plus convaincu du réalisme du projet. Les organisateurs du Wexit ont fait leurs devoirs, lance-t-il.

Pourquoi s’est-il déplacé? Comme tout le monde ici, Collin est frustré et en beau maudit.

Si l’Ouest se sépare, il devra peut-être se trouver une autre équipe de hockey, mais au moins, la Belle Province ne pourra plus regarder de haut l’Alberta. On va avoir plus de pouvoir sur le développement de nos ressources naturelles, croit-il.

C’est aussi ce que croit Ernest Hagglund, un jeune de 20 ans qui travaille dans le secteur pétrolier. Il rêve de pouvoir enfin libérer l’Alberta du joug des provinces de l’Est : Avec tous les chèques qu’on envoie en ce moment au Québec [et qu’on n’enverra plus], ça devrait nous donner assez d’argent pour la séparation.

Ernest Hagglund est assis sur une chaise, entouré de sa soeur et de son père.

Ernest Hagglund, au centre, entouré de sa soeur et de son père. Les trois appuient le Wexit.

Photo : Radio-Canada / Laurence Martin

Ernest aime beaucoup l’un des slogans du Wexit —Make Alberta Great Again —, qui lui rappelle les idées de Donald Trump, aux États-Unis.

On veut remettre notre nation au travail, encourager les entreprises locales plutôt que de favoriser les importations de l'étranger.

Ernest Hagglund, pro-Wexit

Sur quoi exactement serait fondée cette hypothétique nation de l’Ouest?

Le chef du Wexit, Peter Downing, nous donne quelques indices : Les gens dans l’Ouest sont honnêtes, travaillants et ils ne veulent pas profiter de la richesse des autres.

En gros, si le souverainisme québécois se réclame d'une langue et d'une culture distincte, le Wexit, lui, est basé sur la discipline au travail dite exemplaire des habitants des Prairies.

Officiellement, le Wexit prône l’indépendance de quatre provinces, du Manitoba jusqu’à la Colombie-Britannique. En pratique, le discours pro-pétrole et anti-péréquation du mouvement séduit surtout des Albertains et des Saskatchewanais. On voit mal comment il pourrait trouver écho dans les rues de Vancouver.

Un chef déterminé

Un chanteur avec un chapeau de cow-boy chante, un micro à la main.

Le chanteur du groupe Prairie Dogz interprète « Western Strong », la chanson thème du Wexit, lors du rassemblement à Red Deer.

Photo : Radio-Canada / Laurence Martin

Au rassemblement de Red Deer, le groupe Prairie Dogz réchauffe la foule avec Western Strong — la chanson thème du Wexit — jusqu’à ce que le chef du mouvement monte sur scène sous une pluie d’applaudissements. Peter Downing est l’un des rares dans la salle à porter un veston, une façon de signaler qu’il doit être pris au sérieux, même si l’absence de cravate et le bouton de col détaché montrent bien qu’il est connecté aux vrais travailleurs albertains.

Vous êtes les meilleures personnes sur la planète Terre, lance Peter Downing à ses partisans.

L’ancien soldat de 38 ans n’en est pas à sa première expérience politique. En 2015, il s’était présenté comme candidat pour le Parti de l’héritage chrétien à Edmonton. Il avait recueilli 285 voix.

Peter Downing se tient debout en habit de la GRC. Derrière lui, on aperçoit un drapeau canadien.

Le chef de Wexit Canada, Peter Downing, a servi plusieurs années dans la GRC, avant de faire le saut en politique.

Photo : Collection privée de Peter Downing

Peter Downing a aussi travaillé comme policier pour la GRC, mais il a quitté la police fédérale en 2015, de nombreuses années après avoir été reconnu coupable d’avoir proféré des menaces contre son ex-femme. Un épisode dont il n’aime pas beaucoup parler en entrevue.

Ce n’est pas vrai que je l’ai menacée, répond-il du tac au tac. Le juge a cru à ses mensonges.

Peter Downing, lors d'un rassemblement du Wexit.

Peter Downing, le chef de Wexit Canada, dit vouloir offrir aux habitants de l'Ouest canadien, ce que le Bloc québécois offre aux électeurs de la Belle Province.

Photo : Reuters / Todd Korol

Ce dont Peter Downing aime parler, par contre, c'est de toutes les façons dont les provinces de l’Ouest, comme l’Alberta, pourraient améliorer leur sort en se séparant. Et l’ancien policier a une réponse à tout, même s’il est parfois un peu difficile à suivre.

– Comment allez-vous convaincre les résidents de Vancouver de se rallier à votre mouvement [pro-pétrole]?

– Bien des gens en Colombie-Britannique ont déjà parlé de s'unir avec l’Oregon et l’État de Washington. Laissons-les partir, dit-il. Les gens ont le droit à l’autodétermination.

– D’accord, mais si l’Alberta et la Saskatchewan seulement appuient le Wexit, comment le pétrole albertain aura-t-il un meilleur accès au Pacifique?

– Nous allons profiter des traités internationaux qui garantissent aux pays enclavés, comme la Suisse, de pouvoir acheminer leurs ressources aux côtes, répond-il.

– Oui, mais il faut quand même négocier. Ce n’est pas automatique et les pays près des côtes peuvent s’y opposer.

– C’est vrai, dit-il, mais dans ce cas-là, nous pourrions bloquer l’accès de l’Est du Canada au Pacifique.

Peter Downing ne vous laissera jamais avoir le dernier mot.

Un mouvement représentatif?

Peter Downing regarde au loin. Il pose devant l'Assemblée législative provinciale à Edmonton.

Le chef du Wexit, devant l'Assemblée législative à Edmonton. Peter Downing a déjà été candidat du Parti de l'héritage chrétien en 2015.

Photo : Radio-Canada / Laurent Pirot

Le 22 octobre, au lendemain de l’élection fédérale, des dizaines de milliers d’électeurs ont aimé tout d’un coup la page Facebook du Wexit. Peter Downing, lui, s’est mis à rêver grand. Il a enregistré le mouvement auprès d’Élections Canada pour obtenir le statut de parti officiel à Ottawa. Il a commencé à recueillir des signatures pour créer des ailes provinciales du Wexit, du Manitoba jusqu’à la Colombie-Britannique.

En réalité, par contre, les chiffres ne sont pas si encourageants. Selon un sondage réalisé en ligne par Abacus Data à la mi-novembre, 25 % des Albertains voteraient en faveur de la souveraineté. On est loin des 75 % des Albertains qui pensent être traités injustement par le reste du pays, toujours d’après le même sondage.

Pour le politologue et spécialiste de la droite albertaine Frédéric Boily, il faut distinguer le sentiment de frustration, très répandu en Alberta, du mouvement séparatiste lui-même, plus marginal.

Ce mouvement peut rapidement disparaître [...] à partir du moment où il y a des améliorations économiques.

D’ailleurs, le Wexit n’a pas, selon lui, de racines intellectuelles profondes, comme c’est le cas avec le mouvement nationaliste québécois, où l’on peut identifier des penseurs.

Il existe quelques écrits, mais c’est disparate et très peu étoffé.

Des partisans du Wexit assis lors d'un rassemblement à Calgary.

Des partisans du Wexit

Photo : Reuters / Todd Korol

En attendant les écrits, les discours, eux, tirent à leur fin, au rassemblement de Red Deer. Les militants écoutent maintenant Tom Manley, un autre ancien militaire, qui a un message pour Yves-François Blanchet, le chef du Bloc québécois.

Quand nous allons nous séparer, nous aurons encore notre pétrole, mais c’est certain que vous n’aurez plus notre argent, lance-t-il.

Des dizaines de partisans se lèvent, applaudissent. Tom Manley descend de la scène. On échange quelques mots. Et puis, soudainement, le doute s’installe. Après la confiance sur scène, il me dit : Je ne sais pas si le Wexit a assez d’appui pour que ça fonctionne.

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