•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Les mèmes : un langage qui laisse sa trace sur la dernière décennie

Une femme passe un homme en entrevue à la caméra.

En 2012, Momo devient une figure populaire de l'Internet francophone lorsqu'il prononce les mots « Tequila, Heineken, pas l'temps d'niaiser! ».

Photo : YouTube/Hi-Def Media Solutions

Mugoli Samba
Prenez note que cet article publié en 2019 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

La décennie tire à sa fin et avec elle, des millions de moments éphémères privés et publics, immortalisés en 15 secondes ou moins, seront emportés dans les recoins de l’Internet. Selon certains, ces mèmes ont fait émerger un nouveau langage qui n'est pas près de s'éteindre.

« [Les mèmes] ont été au coeur de toute la décennie. »

— Une citation de  Adel Iskandar, professeur associé, communication internationale, Université Simon Fraser

Professeur associé en communication internationale à l’Université Simon Fraser, Adel Iskandar, s'est penché sur le phénomène qui met en relief certains comportements humains.

C'est quoi, un mème?

Le Petit Robert donne deux définitions du mème.

  • Idée, représentation mentale ou élément culturel qui se propage d'un individu à l'autre, par imitation, dans une même société;
  • Image, vidéo ou texte humoristique se diffusant largement sur Internet, notamment sur les réseaux sociaux, et faisant l'objet de nombreuses variations.

Pour sa part, Adel Iskandar croit que les mèmes sont des artefacts culturels qui sont le produit d’un moment précis de l’histoire.

Un GIF montrant trois différentes définitions d'un mème. Selon Le Petit Robert, un mème serait une « idée, représentation mentale ou élément culturel qui se propage d'un individu à l'autre, par imitation, dans une même société ». Le GIF montre également les définitions d'Adel Iskandar et de Grace Chiang.

Il existe plusieurs manières de définir un mème.

Photo : Radio-Canada / Mugoli Samba

Un mème ne pourrait exister sans le geste original pris en photo, la blague créée puis transcrite, la danse filmée et ensuite transformée en GIF, explique-t-il.

En réalité, le geste [que l’on pose] est le mème en tant que tel, dit-il, raison pour laquelle il croit qu'un mème peut être n'importe quoi.

Les mèmes et le langage

Pour Catherine Zaw, étudiante en médecine détentrice d’un baccalauréat en linguistique, les mèmes servent en quelque sorte de raccourci mental en permettant de résumer par une simple image une idée plus complexe à décrire.

Elle est l'une des nombreuses personnes qui choisissent aujourd'hui, consciemment ou non, de décrire un mème à voix haute en pleine conversation pour exprimer une émotion très complexe qui demande plus que cinq ou six mots.

Un homme marche avec sa petite amie tout en regardant une autre fille, qu'il trouve séduisante

Quelle émotion associerez-vous à ce mème populaire?

Photo : iStock / Antonio Guillem

Elle peut, par exemple, décrire le mème d'un homme marchant avec sa petite amie tout en regardant une autre femme pour exprimer la distraction qui engendre la colère, l'infidélité qui dérange, déçoit.

Le folklore de l'Internet

Au-delà de ce raccourci intellectuel, l’utilisation de mèmes dans notre langage signale également nos appartenances à des communautés distinctes, avec leurs propres blagues et références culturelles, explique la linguiste Gretchen McCulloch dans son livre Because Internet: Understanding the New Rules of Language, sur les nouvelles formes de langage à faire irruption grâce au monde de l’Internet.

Selon elle, un langage empli de mèmes enrichirait notre folklore collectif.

Ce langage devient des types de références dans la culture populaire au même titre que : "Il était une fois" ou "Toc toc, qui est là?", explique-t-elle.

Une femme assise sur un lit, portant des lunettes de soleil.

Ce mème d'une photo de Tiffany Pollard est très populaire au sein de « Black Twitter », comme est surnommée la communauté noire du réseau social Twitter.

Photo : Capture d'écran - Youtube / CrayBray / You

Pour sa part, Adel Iskandar croit que ces artefacts culturels bâtissent une archive collective, permettant de documenter des moments marquants de notre société, de contribuer à l’histoire culturelle humaine et d'ajouter à notre folklore collectif.

Un visage dessiné en noir et blanc.

Si les mèmes créent leur propre genre de folklore numérique, le fameux « troll face » serait considéré comme l'une des origines légendaires.

Photo :  Capture d’écran - YouTube / Behind The Meme

« Les mèmes nous permettent de comprendre [...] comment les gens se souviennent de leur histoire, comment ils la réinventent et se l’approprient. »

— Une citation de  Adel Iskandar, professeur associé, communication internationale, Université Simon Fraser

Les mèmes en politique

Les mèmes sont si populaires qu’ils occupent aujourd’hui une place en politique. Il suffit de penser à Jagmeet Singh, grand utilisateur de l'application TikTok lors de la campagne électorale fédérale.

Ou l’attaque d’Andrew Scheer lancée vers Justin Trudeau concernant ses deux avions de campagne.

Grace Chiang, étudiante en science politique à l’Université de la Colombie-Britannique, croit que les mèmes peuvent poser de sérieux inconvénients pour les débats politiques. Elle a fait part de ses inquiétudes dans un article dont elle est la co-auteure.

Certaines personnes craignent que les mèmes n'aient remplacé des débats nuancés et nécessaires à une démocratie saine, écrivent les auteurs.

En entrevue, Grace Chiang explique que les mèmes se servent de blagues ou de références pour faire passer un message, mais qu’ils sont si uniques à des communautés en particulier qu’ils risquent d’exclure un public plus large.

Je crois qu’il y a de bons mèmes et de mauvais mèmes, dit-elle. Je crois que les gens doivent être plus conscients des messages véhiculés par les mèmes et de ce qu’ils en décodent.

Un homme tient un cartable.

Lors d'un débat présidentiel télévisé en 2012, le candidat Mitt Romney déclare qu'il a des « cartables remplis de femmes » plutôt que des cartables remplis de curriculum vitae de femmes qualifiées. Plusieurs mèmes ont été créés dans les heures suivant le débat.

Photo : Radio-Canada / Infoman

La nature virale des mèmes leur aurait peut-être même permis de changer le cours de l'histoire. Ces images, servant souvent de réponse à des évènements politiques ou sociétaux, deviennent parfois si populaires qu'elles influencent l'opinion publique.

Aux États-Unis, les mèmes au sujet des « cartables remplis de femmes » de Mitt Romney lui auraient coûté sa campagne électorale, selon Adel Iskandar.

Les mèmes ont également servi de véhicule pour le commentaire social ou la revendication politique au courant de la décennie. En Saskatchewan, le compte Instagram @frskmemes (Nouvelle fenêtre) parle des réalités de francophones vivant en milieu minoritaire. Au Québec, les mèmes ont permis aux citoyens d’exprimer leurs frustrations face à un traversier reliant Matane à la Côte-Nord.

Quel avenir pour les mèmes?

Tout bon mème est aussi vite arrivé que disparu. Où est passé Momo qui nous disait qu’il n’avait pas l’temps d’niaiser?

La nature éphémère du mème ne diminue pas pour autant son importance, explique Adel Iskandar.

Nous croyons toujours qu, si quelque chose est transitoire, il va cesser d’exister, exploser et disparaître. Mais ce n’est pas vraiment le cas, affirme-t-il.

Ces objets culturels que l'on crée, s'approprie, interprète, diffuse et partage avec les membres de nos réseaux s'inscrivent plutôt dans la tradition du savoir humain, de nature cumulative.

Tout le savoir que nous avons est en fait très cumulatif. Alors un mème qui est ici aujourd’hui et disparu demain n’est pas effacé à jamais. Il est tout simplement au repos jusqu’à ce qu’il devienne à nouveau utile.

Une femme prend un escalier en tenant un sac sur son dos.

Cette image créée par l'artiste Peniel E. Apenteng en 2014 est rapidement devenue un mème signalant le Nouvel An. Il revient depuis, d'une manière ou d'une autre, chaque année.

Photo : Radio-Canada / Capture d'écran

Il se peut [que le mème] ne redevienne jamais utile. Mais son influence, ressentie à [un] moment précis, qu’elle soit linguistique ou folklorique, politique ou comique vit beaucoup plus longtemps que le mème lui-même, conclut Adel Iskandar.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !