•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Stéphanie Lapointe | Le vrai luxe du 21e siècle

Portrait en couleur de Stéphanie Lapointe sur fond blanc. La jeune femme a des cheveux lâchés châtains avec les pointes blondes. Elle sourit et regarde l'objectif. Elle porte un haut noir, des boucles d'oreilles et un pendentif autour du cou.

Stéphanie Lapointe a reçu un deuxième Prix littéraire du gouverneur général en 2019 dans la catégorie Littérature jeunesse - Livres illustrés pour son livre Jack et le temps perdu, illustré par Delphie Côté-Lacroix

Photo : Julie Artacho

Radio-Canada

« Autour de nous, tout roule à folle allure. Il nous faut nous faire une tête, sur tout, et vite. Réagir, pour enflammer le web de nos opinions, à défaut d’être pris pour des gens qui n’ont, bêtement, rien à dire », écrit l'autrice Stéphanie Lapointe. Et si on prenait le temps, collectivement, de mieux réfléchir, d’écouter et de lire, avant de dire?

Cette série donnant carte blanche aux lauréates des Prix littéraires du Gouverneur général 2019 a été développée en partenariat avec le Conseil des arts du Canada (Nouvelle fenêtre). Les opinions exprimées par les autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada.

Le vrai luxe du 21e siècle

On m’a dit :

— On aimerait que tu écrives un texte. On demande ça aux auteurs qui ont gagné le GG cette année.
— Un texte?
— Oui. Un texte. Quelques centaines de mots. Un texte sur n’importe quoi. T’es libre! Libre de parler de ce qui te plaît, ici, sur la tribune de Radio-Canada.

Je me suis assise. Toute seule, devant mon ordinateur.
J’ai enfoncé mes écouteurs sur ma tête.
Je fais toujours ça.
Je peux pas écrire sans musique.
Je peux pas penser, sans musique.

Mais ce matin, je comprends vite que même Alexandra Stréliski, Charles Bradley pis Desjardins ne pourront rien pour moi.

Wow.
L’absence de barrières, ça peut être vertigineux.

J’ai le luxe de pouvoir écrire, d’avoir une tribune.
Je dois l’honorer. Alors j’écris.

— Je pense que…
— Je voudrais dire que…
— Vous devriez savoir que…

Et j’efface.
Et je me trouve vide.
Niaiseuse.

Sans couleurs.

Ce matin, je voudrais être Fanny Britt.
Je voudrais être Laferrière.
Robert Lalonde.

Je voudrais être Patrick Lagacé.

Je voudrais que tombe sur mon clavier une pluie de mots qui me font sentir intelligente, bruyante, incisive. Qui me font croire que j’ai ma place.

Je voudrais être digne d’une tribune à Radio-Canada.

Mais il me manque un truc.
Le truc.
Cette chose qui donne envie de s’insurger publiquement, et fort. Qui donne envie de se battre, de réagir, de crier pour être entendue.

Je chuchote, devant mon clavier : « Merde, Steph. T’as juste trente-cinq ans. Tu peux quand même pas être déjà… usée? Tu sais pourtant le faire, dans ta vie privée; dénoncer, débattre de tes idées.

N’as-tu, aujourd’hui, vraiment rien envie de dire? … Non. SVP. Non. »

Je chuchote encore. « Ça doit être la faute des enfants. La faute des matins tornades : crier à trois kids de se dépêcher, jour après jour, corder leurs boîtes à lunch et réussir l’exploit de se mettre du mascara dans le reflet du frigidaire tout en ramassant à quatre pattes le huitième verre de lait échappé de la semaine, c’est sûr que ça rend fou. »

Tes cheveux, ma belle! Voyons, t’as mouillé toutes tes manches là! Merde, mon amour! On a oublié de partir le lave-vaisselle hier soir! Eille toi! On a dit : pas de télévision, le matin! Non, même pas Passe-Partout! Enweye, mets tes bottes!

Non. Ça peut pas être ça.
L’amour, ça enlève rien.

C’est peut-être juste que ma vie est devenue trop… confortable?
Que je suis trop égoïste? Trop à l’aise? Trop bien?
Le confort, y paraît que ça engourdit.

OK. Donc, si je n’ai pas la fougue de m’insurger publiquement ce matin, ce serait la faute de mes REER, d’IKEA, pis de mon beau plancher en chêne blanc qui a coûté trois fois le prix de l’autre au Rona?

Ouache.
Si c’est ça : je donne tout.

Robert Lalonde disait : « J’écris pour cesser de savoir et pour commencer d’apercevoir et de sentir. »

Il dit souvent des choses vraies, Robert Lalonde.

Oui, parce que, plus je vous écris, plus je cesse de savoir, et plus je… sens.

Et je crois que je saisis mon doute. J’en perçois les contours, du moins.

Autour de nous, tout roule « à folle allure », comme le disait Christian Bobin.
Il nous faut nous faire une tête, sur tout, et vite.
Réagir, pour enflammer le web de nos opinions, à défaut d’être pris pour des gens qui n’ont, bêtement, rien à dire.

J’ai des millions de choses à dire. Mais, la vérité, c’est qu’il y a trop de voix dans ma tête. Celles de la radio, de Facebook, des journaux, de Netflix. Les voix de mes amis, de ma famille. Je me suis noyée dans l’avalanche de phrases-chocs que j’ai lues sur Twitter, dans le flot d’images incessantes que j’ai vues sur Instagram; feu roulant de bonheurs fakes.

Mais j’ai aussi été happée par certaines des voix qui se sont levées cette année pour se perdre, je le crains, dans le trop-plein de bruit; Pierre Lapointe, Greta Thunberg, les prisonniers ouïgours en Chine.

Des voix, des voix.
Des voix.

Parfois belles, nécessaires, éclairantes.
Parfois tristes, encombrantes, polluantes.

Du genre de celles de Trump et des crasseux dans son genre.
Je l’haïs, Trump.

Mais j’aime la vie. Et j’adore réfléchir. Créer. Réfléchir en créant.

C’est juste que là, ce matin, je me demande quoi ajouter de plus à cette musique qui joue dans nos oreilles. Quoi ajouter au bourdonnement du monde.

Je me dis que, peut-être, on devrait prendre le temps, collectivement, de mieux réfléchir, d’écouter et de lire, avant de dire.

De toute façon, si c’était ça, le vrai luxe du 21e siècle?
Prendre… le temps.


C'est d'abord comme chanteuse et actrice que Stéphanie Lapointe a fait sa marque sur la scène culturelle québécoise. Elle travaille actuellement à titre de réalisatrice-documentariste pour la télévision et est l’autrice de la série jeunesse Fanny Cloutier (Les Malins). Son premier album jeunesse, Grand-père et la Lune (Quai no 5), a remporté en 2016 le Prix littéraire du Gouverneur général dans la catégorie de la littérature jeunesse (livres illustrés). En 2018, elle a signé un nouvel album jeunesse, Jack et le temps perdu, illustré par Delphie Côté-Lacroix, qui a valu aux deux créatrices un Prix littéraire du Gouverneur général dans la même catégorie en 2019.

    Vos commentaires

    Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !

    Livres

    Arts