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Dominique Demers | Faire fleurir les mots

Portrait en couleur, sur fond noir, de Dominique Demers, souriante, buste tourné de trois-quarts. Elle est blonde, a les yeux clairs, porte des boucles d’oreilles et un haut noir avec un liseré fleuri.

L'autrice Dominique Demers a remporté le Prix littéraire du Gouverneur général 2019 dans la catégorie Littérature jeunesse – texte pour son livre L'albatros et la mésange

Photo : Martine Doyon

Radio-Canada

Enfant, Dominique Demers rêvait d'être journaliste d'enquête. À 20 ans, son futur patron lui dit : « Vous avez peut-être du talent, mais vous ne savez pas écrire. » Loin d'éteindre sa passion, cette expérience l'a aidée à comprendre que « les mots exigent qu’on trime fort et longuement avant de fleurir ».

Cette série donnant carte blanche aux lauréates des Prix littéraires du Gouverneur général 2019 a été développée en partenariat avec le Conseil des arts du Canada (Nouvelle fenêtre). Les opinions exprimées par les autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada.


Enfant, je rêvais de devenir journaliste d’enquête. À cause d’Alice Roy, l’héroïne d’une série vedette dans la Bibliothèque verte chez Hachette. À dix-sept ans, j’ai quitté les rives de l’Outaouais pour déménager à Montréal. De bonnes âmes m’avaient prévenue. Impossible de se tailler une place dans l’univers médiatique hautement compétitif de cette métropole à moins de connaître quelqu’un d’important. « Ou de te prostituer », avait glissé une de mes tantes, le plus sérieusement du monde. J’ai donc renoncé au journalisme et me suis inscrite en lettres à l’université. Trois ans plus tard, désespérément sans emploi, je me suis souvenue de mon rêve initial.

Je décide alors de téléphoner au grand patron de L’actualité afin de lui proposer mes services. C’est facile! Son nom et le numéro de téléphone de la rédaction apparaissent en petits caractères au début du magazine. Je compose le numéro sans me soucier de l’heure. Il est 12 h 15. La secrétaire de L’actualité est en pause et Jean Paré – c’est lui, le grand patron – attend un appel de son épouse. Il répond à la première sonnerie. Je déballe aussitôt mon sac : je veux être reporter pour L’actualité; j’ai déjà de l’expérience puisque j’ai collaboré à l’hebdomadaire de ma ville natale.

– Vous voulez écrire pour L’actualité? m’interrompt-il brusquement.

– Exact!

– Trouvez-vous un sujet et apportez-moi votre texte. S’il est bon, je le publie. Sinon, je le mets à la poubelle.

Je redépose lentement le combiné, un peu sonnée. Puis je m’installe à la bibliothèque centrale de Montréal pour lire des numéros de L’actualité dans l’espoir de comprendre comment on s’y prend pour écrire un reportage. Mon sujet est trouvé : l’école privée vaut-elle mieux que l’école publique? Je venais de découvrir avec stupéfaction qu’à Montréal, il existait deux systèmes, un gratuit et l’autre pas.

J’amorce une recherche. Sans Internet, parce que ça n’existe pas encore. Au bout de six semaines, je remets un texte à la secrétaire de Jean Paré. Douze feuillets tapés à l’aide de ma vieille Underwood avec les accents aigus ajoutés à la main. Dix jours plus tard, Jean Paré m’appelle. Il veut me rencontrer. Yabadabadou! Il compte m’offrir un emploi, c’est sûr. Je pourrais peut-être m’acheter un « joli cabriolet » comme celui d’Alice dans la série culte.

Jean Paré me reçoit dans son bureau. Me fait signe de m’asseoir. Sort mon texte. Misère! Catastrophe! Il est criblé de rayures et de vilains barbeaux. On dirait même qu’il y a encore plus d’encre rouge que de noire sur les pages.

– Vous avez peut-être du talent, mais vous ne savez pas écrire, déclare le grand patron.

Dans ma petite tête, je songe : Espèce de vieux singe! Mais je n’ai pas d’emploi et je sais que des tas de journalistes rêvent d’écrire pour L’actualité. Alors je ravale mon orgueil et je repars avec les douze feuillets. Armée de dictionnaires, je corrige, je reformule, je questionne, j’approfondis, je précise, j’ajoute de la couleur, je dynamise… Puis je retape le reportage parce que les traitements de texte n’existent pas encore. Je livre une deuxième version à Jean Paré, qui s’empresse de couvrir les feuillets de traits rouges.

Je retourne à ma vieille Underwood en grognant et je réécris le tout, ajoutant à la main, en plus des accents aigus, les points sur les « i », car la touche s’enfonce mal. Je suis à moitié K.-O. lorsque Jean Paré annonce que mon texte fera la une du magazine.

J’ai collaboré quinze ans à L’actualité. J’y ai vécu des aventures bien plus palpitantes que ce que j’avais imaginé à la lecture des romans de Caroline Quinn. Le métier de journaliste m’a comblée… jusqu’à ce qu’un de mes trois rejetons m’inspire un roman pour enfants. Puis que j’ose m’attaquer à un roman pour adolescents.

J’ai abandonné le journalisme parce qu’écrire de la fiction me rend encore plus heureuse. Il m’arrive d’être terrorisée par l’ampleur du défi à relever, un peu comme le randonneur devant un sommet vertigineux. Mais je ne changerais de vie pour rien au monde. Écrire m’oblige à vivre en situation perpétuelle d’exploration, étourdie par les exigences de ce fabuleux métier. L’écriture de fiction m’accorde aussi de brefs instants bénis, éclairs d’émerveillement ou de grâce, alors que j’ai l’impression de participer à quelque chose de bien plus grand et plus noble que moi.

Je me demande parfois… Mon tout premier roman aurait-il été publié si je n’avais pas d’abord appris à jardiner un texte? À couper ici, à transplanter là, bêchant, désherbant, engraissant? Si je n’avais pas appris à être éternellement insatisfaite, animée par une foi inébranlable en mon projet et morte de peur à l’idée de ne pas être à la hauteur? Serais-je qui je suis, passionnée par mon métier, si un mentor ne m’avait pas aidée à comprendre que les mots exigent qu’on trime fort et longuement avant de fleurir?


Écrivaine, conférencière et formatrice, Dominique Demers a signé plus de 70 œuvres de fiction pour enfants, adolescents et adultes. Titulaire d’un postdoctorat en littérature jeunesse, elle a été journaliste à L’actualité, enseignante à l’Université du Québec à Montréal, critique littéraire au journal Le Devoir, scénariste de longs métrages et conteuse à la télé de Radio-Canada. C’est plus de métiers que sa célèbre Mademoiselle C.! Ses œuvres ont de plus fait l’objet de quatre longs métrages, d’une pièce de théâtre et d’une prestation avec l’Orchestre symphonique de Montréal. Dominique Demers a par ailleurs remporté de nombreux prix aussi bien en journalisme qu’en littérature. Reconnue pour son engagement à défendre l’importance de la lecture auprès des enfants, comme en témoigne son ouvrage Au bonheur de lire, Dominique Demers a obtenu les prix Raymond-Plante et Eureka et a été décorée de l’Ordre du Canada.

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