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Anne-Marie Voisard | Homo Rationabile ou la raison dévoyée

Portrait en couleur, en extérieur, d'Anne-Marie Voisard. La jeune femme sourit, bouche fermée. Elle porte des lunettes et une veste noire.

Anne-Marie Voisard a été Responsable des affaires juridiques d’Écosociété de 2008 à 2013, pendant l’affaire Noir Canada. En 2019, elle a remporté le Prix littéraire du Gouverneur général dans la catégorie Essais pour son livre Le droit du plus fort .

Photo : Nathalie Carrier

Radio-Canada

« Soyez rai-son-na-bles. » C'est l'injonction juridique des temps modernes. Et si, pour une fois, on disait non? Une fable contemporaine signée Anne-Marie Voisard.

Cette série donnant carte blanche aux lauréates des Prix littéraires du Gouverneur général 2019 a été développée en partenariat avec le Conseil des arts du Canada (Nouvelle fenêtre). Les opinions exprimées par les autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada.

Homo rationabile ou la raison dévoyée

« RAISONNABLE ». Le mot tombe comme un couperet.

C’est l’injonction paradoxale des temps présents : soyez tout ce qu’il vous plaira, pourvu que vous soyez rai-son-na-bles.

Sous nos latitudes juridiques, la norme acquiert force de loi.

C’est ce qu’on appelle la « personne raisonnable ».

Fiction d’entre les fictions, la « personne raisonnable » est ce critère de référence à l’aune duquel on est en droit de vous juger, tandis que l’on vous met en demeure de coïncider avec elle.

Certains s’y sont frottés.

Mais de quoi la personne raisonnable est-elle le nom?

Dans un effort de conceptualisation qu’il faut saluer, la Cour d’appel a estimé que la personne raisonnable était – je cite – « moyennement intelligente, moyennement sceptique et moyennement curieuse ». Proposition qui, outre le fait qu’elle en dise long sur la psyché canadienne, suppose corollairement de bien vouloir concéder que la personne raisonnable soit en fait moyennement niaise, moyennement crédule et moyennement blasée.

Ainsi, la personne raisonnable, c’est monsieur madame Tout-le-Monde; monsieur, surtout. C’est le citoyen ordinaire. Le consommateur moyen. L’honnête contribuable. Le bon père de famille. Le justiciable lambda. Le « vrai monde ».

Cette« majorité silencieuse » qui « travaille et n’a pas le temps de manifester » (Martin Coiteux, 2015). Celle-là même qui « croit au mérite et à l’effort » et « dont on ne parle jamais, parce qu’elle ne se plaint pas, parce qu’elle ne brûle pas de voitures » et « parce qu’elle ne bloque pas les trains » (Nicolas Sarkozy, 2006).

Homo œconomicus

La personne raisonnable trouve en elle-même les supports de son autonomie. Elle s’autoréalise, s’autogère, s’autoévalue, s’auto-mate.

Fervente entrepreneure d’elle-même, en toute chose, elle s’investit.

Imaginaire taylorisé, corps à flux tendu, affects rentables et éthique souple.

Le capital humain embringué dans la course folle de la valorisation marchande.

Stable émotionnellement, résistante au stress, tolérante à l’ambiguïté, op-ti-mis-te. La personne raisonnable thinks big, keeps cool, lives straight and sleeps tight. Flexible, maniable, adaptable. Elle est l’élastique qu’on peut étirer indéfiniment sans qu’il nous pète au visage, pète les plombs ou pète au frette.

Homo juridicus

Éprise des apparences plus que de vérité, soucieuse de réputation plus que de mérite, la personne raisonnable n’a que le calcul égoïste pour toute vertu et la poursuite de ses intérêts pour seule loi.

Ainsi jouit-elle à ciel ouvert et à bon droit de son bien comme de ses droits.

Le droit, entre autres, de rejeter dans les bas-fonds de la déraison autant de façons de penser qui portent en elles la promesse d’autres façons de vivre.

Homo numericus

Le secret est la prérogative des maîtres du monde (et l’on sait quelles représailles guettent celles et ceux qui osent lever le voile sur leurs dissimulations et leurs faux-semblants).

Mais au commun des mortels, l’impératif de transparence est vendu tel un rêve.

Ainsi, la personne raisonnable tweet, google, snap et post des selfies. Sous la surveillance panoptique d’un complexe industriel sécuritaire de masse, elle s’exhibe passionnément.

Et qu’aurait-elle à craindre, au juste? La personne raisonnable n’a rien à cacher. L’intégralité de son activité cérébrale consciente et inconsciente se déploie dans l’horizon étroit du licite, du pensable et du dicible, par-delà lequel toute parole contraire est mise au ban, toute pensée dissensuelle, confinée hors-champ, toute insurrection sensible, violemment réprimée.

Homo loquens

Les temps présents requièrent de la personne raisonnable qu’elle « soit parlée » plutôt qu’elle parle.

D’entre les mots qu’elle a faits siens, à force qu’on les lui eût répétés, il n’en est plus un qui ne travaille contre l’idée qu’il est censé exprimer.

On ne sait quel tabou lui interdit de percevoir qu’une langue lisse et anesthésiante enrobe chaque jour les propositions les plus abjectes.

Il faut dire qu’elle-même sait donner du style à ce qui n’a aucune allure.

Homo politicus

La personne raisonnable ne se laisse pas distraire par les « bruits » de « la rue » (Jean Charest, 2012). Ce qui doit inéluctablement advenir, elle l’a compris, « ne se fera ni à droite, ni à gauche », mais se fera « point à la ligne » (Pierre-Karl Péladeau, 2015). « Ni pour, ni contre, bien au contraire » (Sam Hamad, 2015), elle s’en remet tout entier au règne du « gros bon sens » (François Legault, 2019).

En parfaite concordance avec son temps, la personne raisonnable adhère sans en éprouver le moindre vertige aux prétentions de l’époque, coïncide point à point avec le réel, se fait l’incarnation d’un présent si plein de lui-même qu’il ne saurait être contesté. 

Tout se passe comme si la personne raisonnable ne sentait rien périr. Nulle extension du désert ou dévastation du vivant pour lui nouer le ventre. Nulle avancée de l’inhumain, dans un climat de psychose froide, pour lui arracher un cri.

Délestée de ses passions anciennes, confortablement repliée dans la cage d’acier du réel, la personne raisonnable a renoncé à toute contemplation de possibles non advenus et d’aspirations défaites. Et tandis que sonne le glas de l’histoire, elle jouit de la satisfaction gratifiante d’incarner la dernière des utopies.


Anne-Marie Voisard a été responsable des affaires juridiques d’Écosociété de 2008 à 2013, pendant l’affaire Noir Canada. Professeure au Département de sciences humaines du Cégep de Saint-Laurent et détentrice d’une maîtrise sur la répression judiciaire de la liberté d’expression, elle poursuit ses travaux dans le champ de la théorie critique du droit ainsi que sur la censure dans le monde du livre. Le droit du plus fort est son premier essai.

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