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Mishka Lavigne | Fatiguée

Sur cette photo en noir et blanc, une femme aux longs cheveux foncés et portant un haut noir sans manche regarde la caméra le visage tourné vers la droite.

Mishka Lavigne a remporté le Prix littéraire du Gouverneur général 2019 dans la catégorie Théâtre pour sa pièce Havre

Photo : Jonathan Lorange

Radio-Canada

« Créer, c’est épuisant. Sur le papier, sur la toile, sur la scène, on laisse des morceaux de nous-mêmes. » Pour la dramaturge Mishka Lavigne, on ne parle pas assez de la fatigue des artistes.

Cette série donnant carte blanche aux lauréates des Prix littéraires du Gouverneur général 2019 a été développée en partenariat avec le Conseil des arts du Canada (Nouvelle fenêtre). Les opinions exprimées par les autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada.

Fatiguée

Je suis fatiguée.

Je suis fatiguée comme la grande insomniaque que je suis qui n’arrive pas souvent à dormir une nuit complète. Je suis fatiguée comme une personne qui a vu quatre, cinq shows de théâtre en une semaine. Je suis fatiguée comme une personne qui navigue entre les aléas du travail autonome et tout ce que ça implique. Je suis fatiguée comme une personne qui en fait trop et qui n’arrive jamais vraiment à en faire moins, comme une personne qui dit oui quand elle devrait parfois dire non.

Mais surtout, je suis fatiguée artistiquement, je suis fatiguée créativement. Et ça, on ne semble jamais vraiment avoir le droit d’en parler.

Je suis fatiguée et ça fait que je n’ai plus d’idées.
Je suis fatiguée et ça fait que je doute de tout ce que je fais, de chaque mot que je couche sur le papier, de chaque phrase que je prononce devant des comédiens et des metteurs en scène en salle de répétition, de chaque description de projet que j’écris dans une demande de subvention.
Je suis fatiguée et ça fait que j’ai juste envie de procrastiner.
Je suis fatiguée et mon syndrome de l’imposteur revient en force.

Je suis fatiguée et ça fait que j’ai l’impression que je ne serai plus jamais capable d’écrire.

Je dramatise, je sais.
Peut-être un peu.
Déformation professionnelle.

On parle peu de la fatigue créative. Créer, écrire, demande énormément d’énergie, d’émotions, de place dans la tête; demande énormément de travail, point barre. On ne parle pas souvent de la fatigue créative qui survient après un gros projet. Et quand les gros projets s’enchaînent, se superposent même, c’est comme s’il n’y avait plus de bouton reset. Pas le temps de remettre les pendules à zéro et de repartir sur des nouvelles bases. On ne redresse jamais le sablier. Et la créativité se vide petit à petit, grain de sable par grain de sable.

On parle peu de la fatigue créative, parce que pour en parler, il faut dire qu’on travaille trop. Et dans le milieu des arts, dire qu’on travaille trop, c’est se plaindre le ventre plein. « Ah, tu travailles trop? Moi, je n’ai pas eu de contrat depuis six mois / je n’ai pas de production cette saison-ci / mon projet est repoussé, faute de financement… » Alors on n’ose pas souvent aborder la question avec d’autres artistes qui seraient certainement en mesure de comprendre.

On m’a appris à être reconnaissante. Et je le suis. Je suis reconnaissante des projets que je fais qui me passionnent, des gens avec qui je travaille qui sont incroyables, des occasions de rencontres fascinantes que m’a apportées mon travail dans les dernières années, des honneurs que j’ai reçus (incluant ce Prix de la Gouverneure générale, j’en tremble encore un peu). Je suis reconnaissante d’être ici, fière de faire partie de cette communauté. Je suis reconnaissante de faire ce que j’aime. Je. Suis. Reconnaissante.

Mais aussi, je suis fatiguée. La reconnaissance et la fatigue ne sont pas mutuellement exclusives.

Créer c’est épuisant.
Sur le papier, sur la toile, sur la scène, on laisse des morceaux de nous-mêmes.
Blood, sweat and tears, comme on dit.

On crée avec nos idées, nos idéaux, nos rêves, nos visions du monde, nos traumas à régler, nos peurs inavouées, nos petites et grandes joies, nos passions et nos secrets. On tisse des fils invisibles pour relier tout ça et on espère que ça donne quelque chose qui parle aux gens. On crée pour bâtir des liens avec les autres. Pour parler aux humains. On crée avec ce que nous sommes comme personnes, avec ce que nous sommes comme humains. Et c’est épuisant.

Et on n’en parle pas assez.


Mishka Lavigne a écrit Cinéma, produit en 2015 par le Théâtre la Catapulte et le Théâtre Belvédère et publié aux Éditions L’Interligne; Vigile, produit en 2017 par le Théâtre Rouge Écarlate en collaboration avec le Théâtre du Trillium; et Havre, créé par la Troupe du Jour de Saskatoon, joué au POCHE/GVE à Genève et publié aux Éditions L’Interligne en 2019. Elle signe aussi un texte en anglais, Albumen, produit à Ottawa en mars 2019 dans le contexte de la série TACTICS. Son texte Copeaux sera produit en mars 2020 par le Théâtre de Dehors, appuyé par le Théâtre la Catapulte et de Créations In Vivo. De plus, elle a signé plus d’une douzaine de traductions de théâtre et de poésie, tant en français qu’en anglais.

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