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Catherine Leroux | Choisir ses mots

Portrait en couleur sur fond noir. La jeune femme ne regarde pas l'objectif, elle a le visage tourné de trois-quarts vers la droite. Elle porte un haut noir et des cheveux châtains au carré lâchés.

Catherine Leroux a remporté le Prix littéraire du Gouverneur général 2019 dans la catégorie Traduction pour Nous qui n'étions rien, la traduction en français de Do Not Say We Have Nothing de Madeleine Thien

Photo : Audrée Wilhelmy

Radio-Canada

« Maman, qu’est-ce que c’est, un vocabulaire? » Pour Catherine Leroux, les mots que nous employons sont une fascinante radiographie de la société et, surtout, de l'époque. Et si on réinventait notre lexique?

Cette série donnant carte blanche aux lauréates des Prix littéraires du Gouverneur général 2019 a été développée en partenariat avec le Conseil des arts du Canada (Nouvelle fenêtre). Les opinions exprimées par les autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada.

Choisir ses mots

En faisant des recherches pour un roman en cours, j’ai récemment eu le bonheur de me plonger dans un ouvrage intitulé Mots choisis : trois cents ans de francophonie au détroit du lac Érié1. Le livre regroupe les expressions typiques des communautés francophones du Michigan et du sud de l’Ontario, puisant abondamment dans le lexique ancien et remontant jusqu’au début du 18e siècle. Certains termes se retrouvent au Québec (il me semble en avoir entendu un bon nombre dans Le temps d’une paix), d’autres m’étaient totalement nouveaux.

Non seulement ce glossaire m’a-t-il permis de découvrir des expressions si délectables qu’elles ne demandent qu’à être remises à la mode (par exemple : dur à déneiger pour parler de quelqu’un de passif, ou clairté, comme une version absolue de la clarté), mais il constitue une fascinante radiographie des préoccupations d’une société, et surtout, de toute une époque.

Ainsi, on trouve une foule d’expressions relatives à l’agriculture (un plant qui minote, une choque de blé, envaillocher du foin), à l’élevage (voir éclorer des œufs, un jeune apecia, la soue à couiche-couiche), à la météo (rafaler, brumasser; un temps épris ou sombreux, sans oublier le toujours populaire y fait cru!), et d’innombrables termes liés à la faune et la flore.

Côté santé, les premiers francophones du sud de l’Ontario étaient, à en juger par cet ouvrage, peu alarmés par le rhume et la grippe. Ils disposaient toutefois d’un impressionnant arsenal pour décrire les soucis cutanés et digestifs qui les affligeaient, que je vous épargnerai ici.

Plusieurs mots désignent spécifiquement un enfant gâté (pichou, piauleux, fanfan) et ses jérémiades (morvailler, faire le cagou). D’enfants sages, point de trace. L’ivrognerie possède son lexique coloré (prendre un sirop, être interbolisé ou à la voile, faire un adieu de coquin), tout comme les fêtes (bouillon, assemblée, barattage). On trouve beaucoup de termes pour évoquer les femmes de mœurs légères, mais aussi une grande quantité d’expressions relatives aux coureurs de jupons – courir l’allumette, faire le carodet, avoir une face de cheval… Très peu de mots, toutefois, pour désigner les couples mariés et la vie conjugale.

Le lexique parle autant par ce qu’il inclut que par ce qui en est absent. J’ai cherché, dans Mots choisis, des termes précis liés aux enjeux de mon roman, mais rencontré peu ou pas de synonymes pour « bandit », « révolte » ou « deuil ». Difficile d’imaginer que ces réalités n’existaient pas; sans doute relèvent-elles plutôt de l’innommé.

J’ai par ailleurs croisé relativement peu de mots concernant la religion, à ma grande surprise. Comme pour l’enfant sage et les époux fidèles, peut-être ne sentait-on pas le besoin de verbaliser la normalité. En matière de croyance, je préfère de toute manière la compagnie des fi follets, dames blanches, bêtes à cornes et autres loups-garous.

*

« Maman, qu’est-ce que c’est, un vocabulaire? »

La question fait suite à une phrase entendue à la radio, où on évoque le langage employé de manière stratégique par un parti politique. Une belle occasion de réfléchir au fait que le vocabulaire n’est pas seulement un ensemble langagier neutre, mais aussi, le titre du livre cité plus haut en fait foi, les mots que l’on choisit. Ceux que l’on met en évidence, pour façonner l’histoire ou l’opinion publique.

À ce titre, je me demande si les simples citoyens que nous sommes devraient eux aussi mettre de l’avant leur propre lexique. Un vocabulaire à honorer dans nos conversations, à faire proliférer dans la rue, dans les cuisines, jusqu’en haut lieu. Bienveillance, solidarité. Amitié et compassion. Mais aussi, de plus en plus nécessairement : désobéissance, résistance. Courage et vérité. Décroissance, sacrifice, urgence. Espoir, engagement, rébellion. Survie. Clairté.

1 Bénéteau, Marcel et Halford, Peter W., Mots choisis, Ottawa, 2008


Catherine Leroux est une romancière et traductrice née en 1979. Avec Corps conducteurs, sa traduction de Us Conductors de Sean Michaels, elle a reçu le prix John-Glassco, et Nous qui n'étions rien (traduction de Do Not Say We Have Nothing de Madeleine Thien) a remporté le Prix littéraire du Gouverneur général 2019 en traduction. Ses romans La marche en forêt, Le mur mitoyen et Madame Victoria ont également reçu plusieurs prix et nominations. Catherine Leroux vit à Montréal où elle travaille à l’écriture de son quatrième roman ainsi qu’à de nombreux projets littéraires.

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