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Céline Huyghebaert | Forcer la voix

Portait en couleur sur fond gris foncé d'une femme ayant des cheveux auburn au carré et portant un coton ouaté couleur moutarde.

Céline Huyghebaert a remporté le Prix littéraire du gouverneur général 2019 dans la catégorie Romans et nouvelles pour son livre Le drap blanc

Photo : Le Quartanier, Justine Latour

Radio-Canada

« Nous sommes de plus en plus nombreuses à faire éclater les codes. Tu peux te joindre à nous. » Le langage est une affaire de pouvoir, et Céline Huyghebaert refuse de se taire.

Cette série donnant carte blanche aux lauréates des Prix littéraires du Gouverneur général 2019 a été développée en partenariat avec le Conseil des arts du Canada (Nouvelle fenêtre). Les opinions exprimées par les autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada.

Forcer la voix

Cher W.,

Je t’écris d’une voix faible et douce, la voix que personne n’écoute. Je sais que tu n’as pas répondu à mes dernières lettres, et que tu ne répondras probablement pas à celle-ci, mais je voulais te raconter que j’ai rêvé de toi cette nuit. C’était très étrange, crois-moi, parce que je te ressemblais. J’avais tes cheveux, ta barbe, ta voix. J’étais bien moi sous cette barbe, avec mon visage et mes pensées, mais tout le reste avait changé. Les gens aussi changeaient de comportement. Et ça me faisait me sentir plus puissante que d’habitude. À présent, je me demande ce que j’aurais pu en faire, de cette puissance, si je ne m’étais pas réveillée; je me demande ce qu’il faut en faire.

Je sais ce que tu vas me dire. Tu trouves que j’en jouis déjà, d’une telle puissance, en prenant tout le temps la parole, en t’écrivant toutes ces lettres. Mais tu te trompes, et ces lettres en sont justement la preuve. Je t’écris parce que le langage est une affaire de pouvoir. Je t’écris parce que ma voix ne porte pas; que ni mes paroles ni mes silences ne sont pris au sérieux. Je t’écris parce qu’on part trop souvent du principe que je pense mal et que je suis stupide comme le sont toutes les personnes qui parlent comme moi. Tu te demandes probablement ce que signifie « parler comme moi » et si je n’extrapole pas un peu le sens de ce rêve.

Il paraît que les femmes utilisent trop de modélisateurs pour que leurs idées soient convaincantes : elles croient; elles ne sont pas sûres; elles se demandent si; elles doutent que. Un soir, je n’ai pas pu terminer une phrase, car je l’avais commencée par « Je crois que ». L’homme avec qui je parlais s’est mis à grogner si fort que le bruit a avalé mon idée. Ensuite, il s’est penché au-dessus de mon visage et m’a demandé, d’un ton intimidant : « Tu crois ou tu sais? » Il a répété plusieurs fois la question, mais elle ne m’était plus vraiment destinée; en tout cas, elle n’était plus adressée qu’à moi. Ce soir-là, non seulement je n’ai pas répondu, mais je me suis forcée à sourire quand cet homme m’a dit au revoir. Je me suis forcée à être polie, comme quelqu’un qui compte si peu qu’il ne peut exister qu’en étant gentil et bien élevé. Aux yeux de cet homme, tout cela faisait de moi une ignare. À mes yeux, pour d’autres raisons, j’étais effectivement une imbécile.

Je ne compte plus les anecdotes comme celle-là. Parfois, je me dis qu’il me faudrait en faire un livre : dresser l’inventaire de toutes les fois où on s’adresse à l’autre comme à quelqu’un qui ne vaut rien. Mais voilà, W., je crois que je suis lasse. Je suis lasse de prendre la parole pour dire qu’on ne nous la donne pas. Je suis encore plus lasse d’essayer de prouver que je vaux quelque chose en faisant semblant d’avoir une grosse voix et des certitudes. Je n’ai pas de solution précise, mais je ne vais pas me taire. Et je ne vais pas cesser de croire au doute ni d’utiliser des peut-être. Nous sommes de plus en plus nombreuses à faire éclater les codes. Tu peux te joindre à nous. Je crois qu’ensemble nous allons faire une révolution à laquelle nous pensions ne jamais assister.

Ce texte contient des extraits d’un journal d’Audre Lorde, d’une discussion d’Annie Ernaux, de lettres d’amour de Chris Kraus, d’une danse de Latifa Laâbissi et d’une conversation entre femmes dans un café un samedi de novembre.


Née en 1978 dans les Yvelines, en France, Céline Huyghebaert est artiste. Elle vit à Montréal depuis 2002. Ses œuvres, où se rencontrent arts visuels, langage et littérature, ont été exposées en France et au Canada, notamment à la Fonderie Darling, à DareDare, à la Toronto Art Book Fair et au Centre canadien d’architecture. Le drap blanc, paru au Quartanier en 2019, est son premier livre.

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