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Faire son doctorat sur Kim Thúy… en Inde

La jeune femme sourit.

La doctorante Néha Jain

Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Justine de l'Église

C’est l’histoire du coup de foudre littéraire d’une étudiante indienne pour Kim Thúy. Une histoire d’ouverture sur le monde, à une époque où la culture voyage et s’épanouit sans effort de Longueuil à New Delhi.

La scène se déroule lors d’une conférence donnée par Kim Thúy à la Bibliothèque et Archives nationales du Québec. Durant la période de questions, une jeune femme prend le micro et annonce qu’à plus de 11 000 kilomètres de là, en Inde, elle a entrepris de faire son doctorat sur l’œuvre de l’écrivaine québécoise d’origine vietnamienne.

Tonnerre d'applaudissements, cris de surprise de l’auteure, excitation et fierté dans la salle.

Les deux femmes prévoient alors de se rencontrer ultérieurement. Radio-Canada s'est immiscée dans leur univers, ponctué d’éclats de rires et de réflexions sur l’identité et la culture.

Rencontre au café

Nous nous étions donné rendez-vous dans un petit café de Longueuil. À mon arrivée, les deux femmes de lettres sont déjà bien installées devant cafés et pâtisseries. La doctorante vient de poser une série de questions à Kim Thúy pour alimenter ses recherches. Déjà, leur complicité est évidente. L’auteure, les yeux pétillants et le sourire aux lèvres, commence par expliquer à la blague qu’elle essaye de s’inviter chez Néha, en Inde.

Néha Jain est arrivée au Québec le 22 septembre grâce à la bourse Gaston-Miron, octroyée par l’Association internationale des études québécoises (AIEQ). Cette bourse lui permet d’étudier ici – et d’écumer nos bibliothèques – durant trois mois.

La doctorante a développé une passion pour la littérature québécoise par l’entremise d’un enseignant de Trois-Rivières, Alex Noël, qui a donné un séminaire de maîtrise à New Delhi. Il l’a initiée à l’œuvre de Gabrielle Roy, à L’hiver de force de Réjean Ducharme, au Survenant de Germaine Guèvremont, aux Belles-sœurs de Michel Tremblay.

Depuis la fenêtre du café, on aperçoit l'étudiante qui regarde l'auteure parler avec un sourire.

Néha Jain et Kim Thúy sont toutes deux passionnées de culture québécoise.

Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Les belles-sœurs étudié à New Delhi! Ça n’a aucun sens! s’exclame Kim Thúy en ponctuant sa phrase d’un de ses nombreux éclats de rire.

On s’y reconnaît, explique Néha Jain, parce que cette opposition entre la ville et ce qui est hors de la ville, ça existe même en Inde.

Néha raconte avoir été charmée par la teneur des œuvres d’ici. La littérature québécoise a cette qualité de résilience et d’espoir qu’on ne retrouve pas dans la littérature française contemporaine. Quand on lit Beigbeder ou Houellebecq, on a envie de se jeter par la fenêtre, estime-t-elle, ce qui a pour effet de déclencher une explosion de rires chez Kim Thúy.

Eux-mêmes veulent se jeter par la fenêtre! renchérit l’auteure. Non mais c’est vrai, ils sont plus déprimants, un peu. Ou fatalistes.

Sur une table est posé un paquet de feuilles couvertes d'écriture cursive.

Quelques notes prises par la doctorante Néha Jain

Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Pour Néha Jain, qui a grandi dans une culture qu’elle décrit comme très conservatrice, ancrée dans la tradition, la littérature québécoise a ouvert un monde de possibilités, de nouvelles perspectives sur la vie.

Comme la première fois où on lui a présenté une des œuvres phares de Dany Laferrière. On ne savait pas c’était qui, et Alex a dit qu’il avait écrit Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. Et on était bouche bée. On se disait “C’est vraiment un livre?” se rappelle-t-elle en riant.

Surtout dans un pays où le mariage est encore arrangé! ajoute Kim Thúy. On part de loin. C’est deux cultures complètement contradictoires. Juste le titre frappe.

Coup de foudre pour Kim

En 2014, Kim Thúy a rendu visite à la classe de Néha Jain, en Inde, vêtue d’une robe jaune à motifs de cerisiers. Elle est entrée comme le printemps de ma vie, se rappelle l’étudiante, le sourire aux lèvres. De toutes les œuvres québécoises qu’a étudiées Néha, c’est Ru qui a trouvé en elle l’écho le plus fort – à cause des personnages, mais aussi de certains détails.

Elle a décrit une scène où, quand elle était petite, sa mère lui faisait porter des grelots pour la retrouver plus facilement si elle s’égarait. Ma mère a fait la même chose! Je n’y croyais pas! raconte-t-elle.

La figure de mère autoritaire l’a aussi profondément marquée. Elle explique y trouver des ressemblances frappantes avec la culture indienne, avec sa mère « trop forte » à elle. Il reste que c’est sa mère exigeante qui a défendu son choix d’étudier les langues, parce qu’elle est douée – elle parle d’ailleurs l’hindi, l’anglais, le français, l’allemand, le sanskrit et le tamoul. Elle a même entrepris de traduire Ru, son roman préféré de l’œuvre de Kim Thúy, du français à l’hindi.

Je ne peux pas dire si j’aime Kim plus que ses livres, depuis! C’est difficile à dire, dit-elle en posant ses yeux brillants sur l’auteure.

Les deux femmes rigolent autour d'une table de café.

Kim Thúy et Néha Jain partagent un moment de complicité, alors que l'auteure gribouille dans sa copie de «Vi».

Photo : Radio-Canada / Denis Wong

C’est ce coup de foudre pour Ru qui l’a menée à faire son doctorat sur l’auteure québécoise née au Vietnam, un choix qui n’a pas été facile à défendre. Sa directrice de recherche s’y opposait, jugeant que ce n’était « pas de la littérature sérieuse ».

Ben oui, c’est vrai! lance Kim Thúy, dont le premier roman fête tout juste ses dix ans. Je n’ai pas fait l’épreuve du temps, quand même!

Ils sont toujours très traditionnels », précise Néha, sourire en coin, à propos du corps professoral en Inde. « Tu dois travailler sur Sartre, ou Camus, ou des auteurs morts, surtout. Moi, je leur ai dit que non, j’aime trop ça, je vais travailler sur la littérature québécoise.

C’est ainsi qu’elle s’est lancée dans une thèse sur l’œuvre de Kim Thúy – mais pas uniquement sur la sienne. La doctorante s’intéresse à des plumes québécoises et françaises d’adoption qui ont dû quitter leur pays natal en raison des mêmes conflits historiques. Ces écrivains et écrivaines de l’ère contemporaine personnifient selon elle la capacité à « s’enraciner dans l’errance » – ou « l’enracinerrance ». Un paradoxe qui, selon Néha, est une manière de survivre à la précarité de notre époque. L’idée séduit Kim Thúy.

Comme concept, c’est magnifique, dit-elle, le visage lumineux. Ça explique parfaitement tous ces auteurs qui viennent d’ailleurs, qui voyagent beaucoup. On a appris à vivre avec l’éphémère, donc on s’enracine très rapidement.

S’enraciner pour mieux rayonner

Kim Thúy est la première à s’étonner que son œuvre puisse être étudiée, rayonner à l’étranger. Quand la doctorante lui apprend qu’un exemplaire de Ru a été trouvé dans un marché aux puces à Madras, dans le sud de l’Inde, elle crache presque sa gorgée de café sur la table.

Oh non! C’est vrai? À Madras! Ça n’a aucun sens. On voit comment un livre voyage. C’est très mystérieux. Madras! Je me sens très hot! affirme fièrement l’auteure.

J’ai toujours dit à quel point le Québec rayonne à l’étranger, et on ne le réalise pas, enchaîne-t-elle. Quand on y pense, on n’est que sept millions sur sept milliards. Ce n’est rien, c’est une goutte d’eau dans l’océan. Et pourtant, notre culture est assez particulière, assez unique pour qu’elle puisse exister ailleurs.

À l'écoute de Néha Jain, l'auteure semble pensive.

L'auteure Kim Thúy

Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Elle insiste sur le fait que le rôle de l’AIEQ, l’organisme qui a octroyé la bourse d’études de trois mois à Néha Jain, est essentiel, car il permet d’avoir, à travers l’autre, une meilleure compréhension de notre culture.

Il faut un comparatif pour apprécier ce qu’on a. On a besoin de la vision des autres sur nous pour faire le portrait de notre identité. C’est pour ça que c’est important d’aller jusqu’en Inde, en Roumanie, au Japon. Pour parler de nous, mais aussi pour recevoir la perception des autres sur nous. Ça vient nourrir les racines, et c’est comme ça qu’on devient vivants.

Kim Thúy, auteure

Je le vois comme un arbre : il faut des branches qui vont ailleurs, pour recevoir toute cette lumière, tout ce soleil, illustre Kim Thúy.

Les racines, les deux femmes en ont beaucoup parlé. Du poids de la tradition, de l’ancrage d’une culture. Et leur regard sur la société québécoise est rafraîchissant. Néha Jain perçoit notamment le Québec comme une société forte, qui a su demeurer authentique malgré de fortes influences américaines et canadiennes-anglaises.

J’ai des amis en Inde qui ne savaient pas qu’il y avait une communauté francophone au Québec depuis le 15e siècle. J’ai dû leur expliquer qu’il y a des gens qui ont conservé leur langue, leur culture, à travers le temps. Et ils s’étonnent toujours : “Comment c’est possible, avec les Anglais?” – parce qu’on a été colonisés par les Anglais. On sait très bien ce que c’est que la colonisation.

L'auteure sourit en écoutant attentivement une personne qui n'apparaît pas sur la photo.

L'auteure Kim Thúy

Photo : Radio-Canada / Denis Wong

Leur regard détonne un peu du fait qu’ici, lorsqu’on parle d’identité, on évoque souvent une crise identitaire, le long débat sur la laïcité. Pour Kim Thúy, ce sont plutôt des symptômes de la vitalité de notre société.

Que cette question-là soit bonne ou pas, il y a débat. Ce sont ces débats qui nous font grandir. Je trouve qu’on s’autoflagelle beaucoup au Québec, alors qu’on est magnifiques. Quand on regarde avec un peu de recul, on voit la force de cette société, parce que c’est une société qui se permet de se poser des questions.

Kim Thúy

Le Montréal de Néha

C’est fascinant de voir le Québec à travers les yeux de Néha – Montréal, du moins. Dans la voiture qui nous ramène vers le métro, elle explique à quel point elle est fascinée par les rues vides de Montréal, si différentes de celles où se côtoient cochons, vaches, voitures et motos en Inde. J’avais l’impression de me promener dans un jeu vidéo, dit-elle. Elle s’étonne aussi du métro, le métro silencieux de Montréal, si différent des transports en commun de New Delhi.

Il faut venir d’ailleurs pour voir ainsi la métropole. Les personnes qui ont le nez collé dans l’heure de pointe montréalaise ne qualifieraient pas d’abord le métro de « silencieux », les rues de « vides ». Ou encore ne diraient peut-être pas que notre air est pur. Mais Néha, qui connaît la pollution et le smog de la capitale indienne, a l’impression de voir en haute définition.

Ses proches ont même cru que ses photos des couleurs d’automne, prises depuis le mont Royal, étaient retouchées. Mais non. Le rouge, le jaune et l’orange étaient vibrants pour de vrai.

Montréal est merveilleuse à travers les yeux de Néha Jain. Au moment de se quitter, le ciel déverse des torrents de pluie sur la chaussée. Je suis contente qu’il pleuve. Ça veut dire qu’il va neiger demain, se réjouit-elle.

Ah bon? Puis le lendemain matin, une fine couche de neige recouvre le sol.

Décidément, Néha comprend très bien le Québec.

À noter qu'une version précédente de ce texte mentionnait que la conférence à la BANQ avait eu lieu pour souligner les 10 ans de Ru. Il s'agissait plutôt d'un des événements organisés dans le cadre du 25e anniversaire du Conseil des arts et des lettres du Québec.

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