•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

« Tu ne sais jamais quel fou va vouloir te tuer »

Un homme dépose des fleurs sur une plaque commémorative.

De nombreuses personnes étaient réunies à Polytechnique Montréal, vendredi matin, à l'occasion d'une cérémonie à la mémoire des 14 femmes tuées sur les lieux, le 6 décembre 1989.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Julien McEvoy

Alors que de nombreuses cérémonies ont lieu pour honorer la mémoire des 14 femmes assassinées à Polytechnique Montréal le 6 décembre 1989, Espaces autochtones a recueilli, 30 ans après les faits, le témoignage d’une femme autochtone qui était présente sur le campus de l’Université de Montréal le soir du drame.

Yvette Mollen, 24 ans à l’époque, en était alors à sa troisième année au baccalauréat en études françaises. Quand je suis sortie de mon cours, vers 16 h, je me rappelle des lumières rouges des voitures de police et des ambulances. Et du bruit, raconte celle qui vient d’Ekuanitshit, près de Mingan, sur la Côte-Nord.

Yvette Mollen, enseignante.

Yvette Mollen, en 2018

Photo : Radio-Canada / Priscilla Plamondon Lalancette

Chaque fois, le 6 décembre, je me rappelle de ce qui s’est passé, surtout des lumières de police.

Yvette Mollen

La jeune étudiante, qui enseigne aujourd’hui l’innu en tant que chargée de cours à l’Université du Québec à Chicoutimi ainsi qu’à l’Université de Montréal, habitait dans les résidences mixtes de l’université, au 17e étage.

Dès qu’elle y est arrivée, l’effervescence était à son comble. Les téléphones sonnaient sans cesse, des proches inquiets s'enquéraient au bout du fil. Les étudiants discutaient, tout le monde cherchait à comprendre ce qui se passait.

Perchés au 17e étage, on voyait tout, toutes les ambulances qui partaient et qui arrivaient. On regardait par la fenêtre, on voyait, puis on regardait les nouvelles à la télévision en même temps, se remémore-t-elle.

Et c’est là qu’elle a compris que quelqu’un [venait] de tuer des personnes à la Polytechnique. Elle a parlé à sa mère, heureuse de savoir sa fille en vie, mais pas rassurée pour autant. Mes parents ont eu peur pour moi, par la suite, ils me disaient toujours de "ne pas aller là où il ne faut pas", relate Mme Mollen.

Ses parents n’étaient pas les seuls à s’en faire. « Après, quand quelqu’un me suivait dans la rue, j’arrêtais et je le laissais passer. Je ne me sentais pas en sécurité. Ça a duré quelque temps comme ça, avant de revenir à la normale, mais pas tout à fait. La tuerie était associée à la grande ville et je ne me sentais plus en sécurité, en tant que femme, dans la grande ville. »

Le lendemain de la tuerie, Yvette Mollen a pris part à une veillée aux chandelles. On essayait de se réunir entre étudiants, de se dire que ce n’était pas dangereux.

Mais ce n’était pas ce qui la dérangeait le plus. La veille, elle était elle-même sur les lieux du drame, un souvenir encore très vif aujourd’hui.

On était allé manger une poutine à la cafétéria de la Poly avec une petite gang de six personnes, cinq filles et un gars, on jasait, il y avait beaucoup de monde. Je me rappelle très bien d’avoir vu, aux nouvelles, la photo d’une fille accotée à la fenêtre de la cafétéria, où elle avait été tuée. Je me rappelle de cette image-là. La veille, on était là, en train de manger de la poutine. Si le tueur était venu la veille, j’aurais probablement tout vu.

Des traces du passé

Cette soirée du 6 décembre 1989 a donc, comme chez beaucoup de Québécois, laissé de profondes traces chez Yvette Mollen.

Si bien que, près de 20 ans plus tard, quand se produit un autre drame dans sa vie, elle est automatiquement replongée dans les émotions vécues ce soir-là.

Le 27 janvier 2007, son frère Jean-Mathieu a été abattu par un voisin, à Ekuanitshit. Ça m’a rappelé les événements de Polytechnique, c’est le même stress. J’ai ressenti encore cette crainte-là, l’angoisse, le stress, évoque Mme Mollen.

La vie est tellement fragile, tu ne sais jamais ce qui peut arriver, quel fou va vouloir te tuer.

Yvette Mollen

Et fait-elle un lien entre le massacre antiféministe du 6 décembre 1989 et la situation des femmes autochtones au Canada, qui sont l’objet d’un « génocide », selon le rapport final de l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées?

Il y a des réflexions à avoir sur la violence faite aux femmes, mais aussi aux femmes autochtones. C’est une réflexion que toute la société doit avoir, même s’il y a beaucoup d’interventions, beaucoup de travail qui se fait, il faut encore travailler et informer les gens pour que ça ne se reproduise plus. Il faut en parler, en discuter, conclut Yvette Mollen.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !

Autochtones

Société