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Comment le massacre de la Poly est « devenu » antiféministe

Il est écrit sur le panneau : « Cette place a été nommée en mémoire des 14 femmes assassinées lors de l'attentat antiféministe survenu à l'École polytechnique le 6 décembre 1989. Elle veut rappeler les valeurs fondamentales de respect et d'égalité, et condamner toutes les formes de violence à l'encontre des femmes. »

Le nouveau panneau de la place du 6-Décembre-1989. Il aura fallu 30 ans pour reconnaître l'attentat de Polytechnique comme une attaque antiféministe.

Photo : Radio-Canada

Alison Northcott

Quand Jim Edward pense à sa sœur Anne-Marie, il se souvient d'une jeune étudiante dynamique qui avait tout un sens de l'aventure.

Une de ses amies disait qu'il est plus facile de décrire un tourbillon que de décrire Anne-Marie, explique M. Edward, qui était récemment de passage à la place du 6-Décembre-1989, un parc commémoratif dédié à sa sœur et aux autres victimes du massacre.

Très courageuse, spontanée, heureuse, vivante, très aventureuse, dit-il. Cette partie d'elle me manque.

Anne-Marie Edward était une étudiante en génie chimique de 21 ans lorsqu'elle a été tuée par balle avec 13 autres femmes à l'École polytechnique, le 6 décembre 1989, un événement qui a laissé un sentiment persistant de traumatisme chez de nombreux Québécois.

Ambulance devant l'entrée principale de l'École polytechnique

L'attentat antiféministe survenu à l'École polytechnique de Montréal le 6 décembre 1989 a fait 14 morts, que des femmes.

Photo : Radio-Canada

Cette année, 30 ans après l'attentat, la Ville de Montréal a modifié le libellé de l'enseigne du parc pour qualifier cette tuerie d'« attaque antiféministe », plutôt que d'« événement tragique ». L'ancien panneau ne mentionnait pas que des femmes étaient visées, ni même le nombre de victimes.

Pour M. Edward, le changement de ces quelques mots est très important. C'est une étape importante pour nous rappeler pourquoi ça s'est produit et comment faire pour que ça ne se reproduise pas, croit-il.

Le tireur a exprimé sa haine pour les féministes

Lorsque Marc Lépine, 25 ans, est entré dans une salle de classe pleine d'élèves de l'École polytechnique ce jour-là, il a séparé les hommes des femmes. Vous êtes toutes féministes et je déteste les féministes, a-t-il crié, avant de commencer à tirer.

En moins de 20 minutes, il a tué 14 femmes sur le campus, pour la plupart des étudiantes en génie, avant de retourner son arme contre lui.

La lettre de suicide trouvée sur son corps démontrait tout son mépris pour les femmes. Il blâmait les féministes d'avoir ruiné sa vie.

Je me souviens m'être dit : "Mon Dieu, comme nous avions été naïfs", lance la journaliste Francine Pelletier, qui était chroniqueuse à La Presse à l'époque.

La lettre du tireur comprenait une liste de féministes éminentes qu'il aurait tuées s'il avait eu plus de temps. Mme Pelletier figurait sur la liste.

Ce n'est qu'à ce moment-là que j'ai réalisé à quel point tout le mouvement des femmes, tout le féminisme de la deuxième vague, s'était déroulé sans incident, insiste Mme Pelletier.

Nous avions eu beaucoup de facilité et nous avons confondu cette facilité avec le fait que tout le monde était de notre côté, en quelque sorte. Nous n’avions pas vu tout le ressentiment que cela avait pu créer.

Francine Pelletier

La tuerie de Polytechnique vue de l’extérieur du Québec

Changer de vision

Mme Pelletier explique que pour de nombreuses années après la tuerie, certains Québécois résistaient à y voir plus qu'un simple geste isolé d'un homme troublé et résistaient à reconnaître l'évidence : femmes et féministes étaient visées.

Dans les articles de journaux et les éditoriaux, particulièrement au Québec, dit-elle, on était axé davantage sur Lépine que sur les aspects politiques de son crime.

Je pense qu'il y avait une grande résistance à dire que même si nous avions fait du Québec l'endroit le plus progressiste au Canada, le massacre de Polytechnique pouvait se produire ici, pense-t-elle.

Au fil des ans, la vision de ce qui s'est passé a changé, poursuit la journaliste, et l'enseigne du parc commémoratif en est un symbole.

Il a fallu beaucoup de temps pour que la Ville [de Montréal] le fasse. Nous allons donc revenir en arrière et réécrire les choses comme elles se sont réellement passées. Et malheureusement, cela aura pris toutes ces années.

Francine Pelletier

Lorsque la Ville a confirmé que l'enseigne serait changée, Sue Montgomery, mairesse de l'arrondissement de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce, a déclaré : Nous avons juste pensé qu'il était important de lui donner un nom, et c'est une attaque antiféministe.

Une nouvelle génération

Au lendemain de l'attentat de 1989, les journalistes se sont efforcés de comprendre ce qui s'était passé et l'énormité de ce que cela signifiait, pense pour sa part Julian Sher, qui était producteur à CBC News à l'époque.

Le fait que Marc Lépine ait délibérément ciblé les femmes et les implications de son attitude antiféministe et antifemme, cela a pris un certain temps à être assimilé par les gens, dit-il.

Aujourd'hui, avec le mouvement #MeToo et la croissance du mouvement féministe, ce serait beaucoup plus évident. Mais je pense qu'il a fallu du temps pour que les gens comprennent ce qui se passait, et ce que cela signifiait pour notre société.

Julian Sher

Pour Diane Lamoureux, professeure agrégée à l'Université Laval qui a étudié le féminisme et l'antiféminisme au Québec, le discours a changé progressivement.

L'idée qu'il existe une forme de violence à l'égard des femmes dans notre société est maintenant plus acceptable, ajoute-t-elle. Un tournant s'est opéré lors des commémorations du 20e anniversaire, remarque-t-elle, avec l'émergence d'une nouvelle génération de leaders et de nouvelles idées.

C'était une autre génération de politiciens et ils ont commencé à accepter qu'il s'agissait d'une attaque antiféministe et que les femmes étaient clairement la cible.

Diane Lamoureux, professeure de l'Université Laval

Polytechnique aujourd'hui

Aujourd'hui, à Polytechnique Montréal, les femmes représentent environ 28 % des étudiants, contre 17 % en 1989. Plusieurs de celles qui sont sur les bancs de l'école aujourd'hui n'étaient pas nées en 1989. Mais l'attaque reste une partie indéniable de l'histoire de l'école.

Je pense [que la tuerie] n'a pas réveillé que les femmes. Tout le monde a compris que nous devrions en tirer des leçons, pense Victoria Houle, une étudiante en génie mécanique de 21 ans. Nous sommes revenus à la raison et nous reconnaissons ce qui s'est réellement passé.

Pour Éloïse Edom, 27 ans, une étudiante française à la maîtrise en mathématiques appliquées, il y a encore un sentiment d'incrédulité.

C'est tellement incroyable pour moi de penser que quelqu'un dit : "D'accord, je vais tuer ces gens." Pourquoi? Parce que ce sont des femmes.

Éloïse Edom

Elizabeth Roulier, 21 ans, qui étudie en génie industriel, avance que l'antiféminisme est encore une réalité aujourd'hui.

François Paradis remet un coffret à une femme.

Le président de l'Assemblée nationale, François Paradis, a remis la Médaille de l'Assemblée nationale du Québec aux proches des 14 femmes assassinées lors du massacre de Polytechnique, le 6 décembre 1989.

Photo : Radio-Canada / Sylvain Roy Rousell

Elle souligne, par exemple, l'attaque meurtrière d'une fourgonnette de Toronto en 2018, et les liens présumés de l'accusé avec la sous-culture « incel », une communauté en ligne d'hommes qui sont en colère contre leurs tentatives ratées d’entrer en relations amoureuses avec des femmes, et qui expriment souvent cette colère par la haine et la misogynie.

Nous devons parler de ce qui se passe, parce que certaines personnes ne savent même pas que cela existe, insiste la jeune femme.

Pour Victoria Houle, il est important de préserver la mémoire des femmes tuées dans son école, et d'essayer de prévenir davantage de violence.

C'est bien de se rappeler qui étaient ces femmes, dit-elle. Chacune d’elles avait une identité.

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