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Faut-il avoir peur du vapotage?

« C’est l’un des débats les plus sanglants que j’aie vus en santé publique. »

Une jeune femme adossée à un mur vapote. Elle porte une tuque et un manteau d'hiver.

Les cas de maladies associées au vapotage se multiplient aux États-Unis et au Canada.

Photo : iStock / AleksandrYu

Les chiffres n’ont rien de rassurant : chaque semaine depuis la fin de l’été, les Centers for Disease Control (CDC, Centres de contrôle des maladies) américains revoient à la hausse le nombre de cas répertoriés de maladies pulmonaires graves associées au vapotage. À ce jour, 2291 cas ont été rapportés, dont 48 décès. Huit cas ont aussi été recensés au Canada.

Pour l’instant, le seul coupable identifié est l’acétate de vitamine E, un additif présent dans certains produits de vapotage dérivés du cannabis. Cependant, les CDC n’écartent pas la possibilité que d’autres produits chimiques soient impliqués.

Ces maladies ont ravivé un débat houleux parmi les scientifiques : celui de l’innocuité – ou non – de la cigarette électronique. Ce débat porte essentiellement sur trois grandes questions.

1. La cigarette électronique est-elle dangereuse?

Contrairement à la cigarette traditionnelle, la cigarette électronique ne provoque aucune combustion. Elle fonctionne grâce à une batterie et à un élément chauffant qui vaporise un liquide pour produire de la vapeur.

L’utilisateur n’inhale donc pas les dangereux produits de la combustion du tabac que sont notamment le goudron et le monoxyde de carbone.

Par conséquent, une majorité d’experts s’accordent pour dire que la cigarette électronique est probablement moins néfaste que la cigarette traditionnelle.

Ce qui ne veut pas dire qu’elle est sans risque. À quel point? Ce n’est pas encore clair.

On ne peut pas négliger le fait qu'il peut y avoir des effets à long terme qui peuvent resurgir après quelques années, quelques décennies de vapotage, estime Mathieu Morissette, chercheur à l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec.

Avec son équipe, il étudie les effets de la cigarette électronique sur la santé pulmonaire. Il s’intéresse surtout aux deux principaux ingrédients des liquides de vapotage que sont le glycérol et le propylène glycol.

Les chercheurs ont constaté qu’une exposition prolongée à ces produits provoquait des changements métaboliques chez les souris.

Ces produits entrent dans la circulation sanguine très rapidement, puis sont transformés entre autres en glucose et ont un effet sur la glycémie, explique le chercheur.

S'il y a des gens qui développent des problèmes métaboliques, par exemple le diabète, est-ce que ces choses-là peuvent interagir ensemble et soit aggraver une pathologie, soit mener à une nouvelle pathologie?

Mathieu Morissette, chercheur à l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec.

D’autres recherches, encore peu nombreuses, ont mesuré des effets inflammatoires du vapotage sur le système respiratoire, des impacts sur la réponse immunitaire ou encore des risques accrus de certains cancers.

Gros plan sur la bouche et les doigts d'un homme qui vapote.

Les stratégies de l'industrie sont accusées de cibler particulièrement les jeunes.

Photo : Radio-Canada

Parmi les ingrédients de la cigarette électronique qui soulèvent des questions se trouvent les saveurs.

Il en existe des milliers, obtenues à partir de molécules utilisées couramment dans l’alimentation et les cosmétiques. Mais leurs effets, une fois qu'elles sont mélangées, chauffées et inhalées, sont méconnus.

Parmi d’autres, le diacétyle, un parfum de beurre, inquiète. Chez des travailleurs d’usine de maïs soufflé, il a provoqué dans le passé des cas de bronchiolite oblitérante, une maladie pulmonaire.

La semaine dernière, des médecins ontariens ont décrit dans le Canadian Medical Association journal le cas d’un adolescent de 17 ans hospitalisé pendant 47 jours pour une bronchiolite oblitérante apparemment liée au vapotage.

Il consommait des produits aux saveurs de pomme verte, d’agrumes et de barbe à papa, parfois mélangés à du THC.

L’attrait des produits de vapotage parfumés chez les jeunes consommateurs est au centre de la controverse qui entoure la cigarette électronique. Les arômes sucrés de fruits, de bonbons ou de desserts sont accusés de cibler d’abord et avant tout la jeunesse.

2. La cigarette électronique est-elle une menace pour la jeunesse?

Le nombre de jeunes qui vapotent connaît une croissance fulgurante. En 2018, 15 % des jeunes de 16 à 19 ans vapotaient, quasiment le double de l’année précédente.

Les jeunes ne se contentent plus d’essayer la cigarette électronique, ils deviennent des consommateurs réguliers, constate le chercheur en santé publique à l’Université de Waterloo David Hammond.

Les jeunes, leurs parents, leurs professeurs, leurs directeurs d’école nous disent qu’ils sont accros au vapotage. Ça signifie que quelque chose a changé dans la technologie ou dans la façon dont ces produits sont mis en marché auprès des jeunes.

David Hammond, chercheur en santé publique à l’Université de Waterloo

Pour plusieurs, la coupable s’appelle Juul. Une cigarette électronique discrète, au design épuré rappelant une clé USB, et vendue dans un emballage attrayant.

Apparue sur le marché canadien il y a un peu plus d’un an et facile à trouver dans les dépanneurs, elle se décline en quatre saveurs : menthe, tabac, mangue et vanille.

La cigarette électronique Juul posée sur une table.

La cigarette électronique Juul.

Photo : Radio-Canada

Mais Juul a une autre caractéristique : grâce à la formulation sels de nicotine, elle possède un taux de nicotine particulièrement élevé de 59 mg\ml.

Elle fournit la nicotine en grande quantité sans que ce soit désagréable à inhaler. Une bonne partie du marché a adopté la même technologie. L’idée, c’est que maintenant les jeunes essaient ce produit qui fournit de la nicotine aussi efficacement qu’une cigarette traditionnelle et se retrouvent dépendants, explique David Hammond.

Juul, tout comme d’autres produits similaires, est devenue si populaire chez les jeunes Nord-Américains que certaines écoles ont interdit les clés USB et autres appareils semblables dans l’espoir de freiner leur progression.

Détenue en partie par une grande compagnie de tabac, Juul fait l’objet de poursuites aux États-Unis pour ses stratégies de marketing accusées de cibler les jeunes.

Un peu partout, des États ont commencé à revoir leurs réglementations en matière de produits de vapotage. Les emballages, la publicité, les lieux où la vente est autorisée sont remis en question.

Le mois dernier, par exemple, la Colombie-Britannique a annoncé une série de mesures qui entreront en vigueur au printemps. Parmi elles, le taux de nicotine sera désormais limité à 20 mg/ml, comme c’est déjà le cas en Europe.

Cette semaine, la Nouvelle-Écosse a annoncé son intention d’interdire les produits de vapotage aromatisés.

Aux États-Unis, dans la foulée de l’éclosion de maladies pulmonaires liées à la cigarette électronique, le président Donald Trump s’était dit favorable à l’idée d’interdire les saveurs dans ces produits. Il a cependant fait marche arrière récemment, selon des médias américains, après avoir essuyé un barrage de critiques, notamment de la part de l’industrie.

Pour les fabricants, les saveurs sont essentielles pour que ces produits soient un moyen efficace d’arrêter de fumer.

Plan rapproché des mains d'une femme tenant des cigarettes et une vapoteuse.

Plan rapproché des mains d'une femme tenant des cigarettes et une vapoteuse.

Photo : iStock

3. La cigarette électronique aide-t-elle à arrêter de fumer?

Au Canada, 100 personnes meurent chaque jour à cause du tabac. Ses effets néfastes sur la santé sont bien connus : maladies pulmonaires et cardiovasculaires, cancers…

Dans leur lutte contre la cigarette traditionnelle, certains spécialistes voient la cigarette électronique comme une alliée providentielle. Le hic, c’est que très peu d'études scientifiques, pour l'instant, démontrent son efficacité.

De manière anecdotique, on sait que la cigarette électronique a beaucoup aidé certaines personnes à arrêter de fumer. Mais est-ce qu’elle fonctionne mieux que d’autres méthodes? Est-ce qu’on pourrait l’utiliser conjointement avec d’autres approches? C’est ce qu’il faut vérifier, explique le cardiologue Mark Eisenberg, qui dirige un essai clinique sur la question à l’Hôpital général juif de Montréal.

Son équipe fournit une cigarette électronique à des fumeurs qui souhaitent arrêter, accompagnée de cartouches de liquide avec ou sans nicotine. Les participants suivent aussi une thérapie antitabac.

L’objectif est que l’appareil soit un moyen transitoire et non une béquille permanente.

Personne ne dit que la cigarette électronique est sans risque. [...] À mon avis, elle ne devrait pas être utilisée à long terme. Ni par des jeunes. Et elle ne devrait pas contenir de saveurs. Mais pour des gens qui ont fumé deux paquets de cigarettes par jour pendant 30 ans, qui ont tout essayé pour arrêter et ont finalement réussi grâce à la cigarette électronique, je crois que c’est un énorme succès, affirme le Dr Eisenberg.

Comment tirer les bénéfices potentiels de ce nouvel outil sans compromettre la santé d’une génération en l’exposant à son tour à la dépendance à la nicotine, en plus d’autres produits potentiellement néfastes?

C’est l’un des débats les plus sanglants que j’aie vus en santé publique, lance David Hammond, qui appelle à trouver un compromis.

La réglementation, mais aussi la science, permettront peut-être, à terme, d’y parvenir.

Le reportage de Gaëlle Lussiaà-Berdou et de Jean-François Michaud est diffusé à Découverte, dimanche, à 18 h 30, à ICI Radio-Canada Télé.

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