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Anne-Marie Desmeules | Le calendrier de l'avent selon Darwin

Portrait de la poète Anne-Marie Desmeules en extérieur, légèrement en contre plongée, avec le feuillage d'un arbre en arrière plan. Elle a les cheveux attachés et porte une frange et des boucles d'oreilles.

La poète Anne-Marie Desmeules a remporté le Prix littéraire du Gouverneur général 2019 dans la catégorie Poésie pour son livre Le tendon et l'os

Photo : Vincent Boulet

Radio-Canada

La prise de parole peut-elle sauver le monde? La poète Anne-Marie Desmeules a choisi son camp : « J’aime bien tous les outils, mais le stylo est encore de loin mon marteau préféré. »

Cette série donnant carte blanche aux lauréates des Prix littéraires du Gouverneur général 2019 a été développée en partenariat avec le Conseil des arts du Canada (Nouvelle fenêtre). Les opinions exprimées par les autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada.

Le calendrier de l’avent selon Darwin

Il y eut le tourbillon des gaz, le ballet des astres, les galaxies, les planètes. Puis, grâce à un équilibre favorable de tiédeur, d’atomes collaboratifs, de jours et de nuits, il y eut l’eau et, beaucoup plus tard, la vie.

Récemment, il y eut nous, animaux nus dotés de la parole et d’un pouce opposable.

Rapidement, nous avons développé certaines techniques essentielles : la maîtrise du feu, des outils, des armes. L’art. La science. La domination. C’est sur ces piliers qu’évoluèrent les civilisations – nourriture, grégarisme, guerres, explorations, villes, machines. De ces fibres, nous sommes faites et faits. (Fin du très long sujet amené de type nuit des temps.)

Notre époque se caractérise par des mois de novembre de plus en plus difficiles. Dès la rentrée automnale, nous accumulons les heures de course folle, nous nous blessons les genoux et le dos, désirons fort le verre du soir. La famille, le travail, les aspirations. Nous arrivons à Noël comme des poules sans tête, directement sur la table.

Comment, à partir du miracle de l’évolution (je ne parle pas de l’être humain ici, mais bien de cette complexité du vivant dont nous faisons partie), sommes-nous devenus ces petits grumeaux entrechoquant leurs besoins? Comment l’idée selon laquelle nous n’en faisons jamais assez a-t-elle fini par s’imposer?

Nous contemplons la lenteur et ses possibilités comme des assoiffés devant une vidéo de source fraîche.

Les meilleurs d’entre nous n’y échappent pas. Nous sommes trop occupés pour l’effondrement1.

Le monde s’effondrera sans nous, car nous avons besoin de sommeil, de silence et de pénombre. Nous serons en train de texter au volant quand ça arrivera. Paralysés par les phares.

Nous sommes désormais une foule de gens à parler, à nommer ces choses. Les gens de l’écriture, oui, mais pas que. À douter que nos paroles changent quoi que ce soit. Et pourtant, nous continuons de parler parce que c’est ce que nous savons faire. J’aime bien tous les outils, mais le stylo est encore de loin mon marteau préféré. Je ne saurais dire s’il s’agit ou non d’une faiblesse.

Le fait est que nous craquons, en grand nombre. Penser que mon confort est à l’origine de la maltraitance d’une flopée d’humains partout sur terre, de la disparition d’espèces et de la destruction d’habitats me donne la nausée et pourtant, j’avoue, je vais chez Simons m’acheter du linge neuf. Je droppe de la sagesse sur la connaissance de soi et pourtant, j’avoue, je m’assèche d’anxiété à force de ne pas prendre le temps.

Je me désunis dans la fiction capitaliste. Je sais que je ne suis pas la seule.

Je ne crois pas que le fait humain aille de pair avec la légèreté, et j’accepte que les choses puissent être difficiles. Après tout, 1473 a sûrement été une année dure, comme l’ont été 987, 1901, ou n’importe quelle autre année pigée au hasard. D’autres animaux ont existé à travers les âges, avant nous, puis ont disparu. D’autres manifestations du vivant finiront par faire surface.

N’empêche. J’ai peur moi aussi.

1 Ici, je m’arrête et constate à quel point ces préoccupations sont communes et croisées. Plusieurs ont fait surface à force de parler d’effondrement avec Marisol Drouin, mais aussi avec ma famille, des ami.e.s, des collègues. Je les cite de façon éparse, voyons cela comme un concentré de l’air du temps, avec ce que ça peut créer comme redondance.


Née à Montréal, Anne-Marie Desmeules habite aujourd’hui à Lévis. Elle est titulaire d’une maîtrise en études littéraires. Elle a coréalisé trois spectacles multidisciplinaires et publié des textes dans plusieurs revues. Elle fait partie de la génération montante de jeunes poètes actuels. En 2018, elle a été finaliste au Prix de poésie de Radio-Canada et en 2019, elle a remporté un Prix littéraire du Gouverneur général dans la catégorie de la poésie pour son recueil Le tendon et l'os. Elle est également l’autrice de Cette personne très laide qui s’endort dans mes bras (L’Hexagone, 2017).

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