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L’industrie musicale autochtone n’en est qu’à ses débuts

Don Amero et Angela Amarualik en duo.

Les lauréats des Prix de la musique autochtone 2019, l'artiste country Don Amero et la gagnante du meilleur album en langue inuite, indigène ou francophone, Angela Amarualik.

Photo : Radio-Canada / Julien Sahuquillo

Julien Sahuquillo

Portée par des figures de proue comme Florent Vollant, Jeremy Dutcher, qui était aux prix Polaris, ou encore William Prince, qui a participé aux prix Juno, l’industrie musicale autochtone fait de plus en plus parler d’elle au pays ces dernières années. Si les acteurs du secteur s'en réjouissent, cela n’est toutefois que le début et il reste encore du chemin à faire pour faire tomber certaines barrières systémiques.

Les artistes comme les acteurs de l’industrie musicale s’accordent sur un fait : depuis le lancement des efforts de réconciliation, la visibilité de la musique autochtone s’est améliorée.

Joëlle Robillard est directrice artistique de Musique nomade, un organisme de Montréal qui travaille pour la promotion et la production de musiciens autochtones principalement émergents.

Selon elle, les nouvelles sensibilités politiques et sociales ont permis de faire évoluer les mentalités.

Il y a une curiosité et un intérêt pour les enjeux politiques et sociaux. Il y a de plus en plus d’agences qui soutiennent la professionnalisation des artistes, affirme-t-elle.

Son analyse est partagée par Renée Lamoureux, une artiste franco-métisse de pop country au Manitoba.

Depuis que je suis devenue artiste solo, il y a quatre ans, la communauté autochtone m’a vraiment accueillie. J’ai vraiment reçu beaucoup d’opportunités. Je trouve que les choses commencent à évoluer, dit-elle.

Dans les faits, cette expansion de l’industrie de la musique autochtone a un poids économique non négligeable.

Le réseau de télévision autochtone APTN a notamment publié récemment les résultats d’une enquête nationale qui souligne que cette industrie pèse près de 78 millions de dollars dans le PIB canadien et a créé 3000 emplois au pays.

Économie de la musique autochtone au pays

  • Salaire médian des musiciens/musiciennes et chanteurs/chanteuses au Canada par an : 39 208 $
  • 55,4 % des personnes interrogées n’ont jamais reçu de financement
  • 35 % des financements des entreprises du secteur proviennent du gouvernement

Cette enquête d’APTN, première à cette échelle au pays, s'appuie sur les réponses à un sondage de 620 professionnels de la musique et 70 entrevues.

Une industrie qui continue de se construire

Il reste que la scène de la musique est encore dans l’ombre de sa grande sœur allochtone.

Selon le chef des opérations du réseau APTN, Sky Bridges, l’économie de la musique autochtone, bien que florissante, est toujours fragile.

Près de la moitié des répondants de l’enquête menée par son réseau dépendent ainsi de revenus externes à leur activité musicale.

Il s’agit encore d’une économie émergente. Deux tiers des artistes qui ont répondu disent avoir des difficultés en raison de leur identité, telles que la mauvaise compréhension des cultures autochtones ou des stéréotypes. On est encore au début de la réconciliation , explique-t-il.

Joëlle Robillard ajoute qu’un important travail de médiation et d'apprentissage reste nécessaire.

La réalité n’est pas la même pour tous les artistes autochtones. Ce n’est pas juste un gros bassin homogène. Il faut construire l’industrie pour les acteurs autochtones et pas seulement par des acteurs extérieurs. Ce ne sont pas des choses qui se font rapidement et ce n’est pas facile parce que ce n’est pas une industrie qui prend du temps. Tout va vite, surtout avec les nouvelles plateformes numériques, précise-t-elle.

Éviter les stéréotypes

D’un autre côté, le succès d’intérêt que connaît la musique autochtone s’accompagne également de certains effets pervers.

On a des réflexes qui sont encore ancrés dans des clichés et des stéréotypes, dans des images préconçues de ce qu’on recherche quand on veut programmer un artiste autochtone. Il y a encore une façon un peu malaisante de cocher des cases dans les onglets artistes autochtones, artistes de la diversité, souligne Joëlle Robillard.

Elle ajoute qu’il est important que l’industrie musicale prenne la mesure de la diversité des cultures autochtones et de la diversité des styles musicaux.

Il faut nous mettre dans les mêmes catégories que les autres artistes et juste nous voir comme des artistes. Mon héritage métis remonte à plus de cinq générations. C’est complètement différent d’un artiste autochtone qui habite dans sa communauté au nord, explique Renée Lamoureux.

Renée Lamoureux sur scène.

Renée Lamoureux, qui joue du country pop, insiste sur la diversité de styles musicaux que proposent les artistes autochtones.

Photo : Renée Lamoureux

D’un autre côté, lorsque des programmateurs recherchent des artistes autochtones, ils ont encore besoin d’un certain accompagnement, fait remarquer Joëlle Robillard.

On reçoit souvent des demandes des festivals du genre : "J’aimerais ça, travailler avec un artiste autochtone." On fait alors le processus avec eux de savoir ce qu’ils recherchent, quel genre de musique ils veulent, quel est leur projet.

Selon Kathia Rock, auteure-compositrice-interprète innue de Morin-Heights, près de Montréal, il faut aussi faire accepter les propositions artistiques autochtones.

J’ai eu beaucoup de difficulté à jouer dans des festivals. On me refusait parce que je ne chantais pas en français, mais dans ma langue. J’ai pu être acceptée dans un gros festival à condition de chanter à 50 % en français, se souvient-elle.

Ma langue et ma face sont déjà autochtones. Qu’est ce que tu veux de plus?

Kathia Rock, auteure-compositrice-interprète innue

Elle ajoute qu'il reste encore certaines barrières pour accéder à des scènes plus professionnelles. Elle estime que certains membres de l’industrie musicale ne considèrent pas les Autochtones comme suffisamment professionnels. Ainsi, on lui demande régulièrement de modifier son travail et sa vision de la mise en scène.

On me dit : "Vous n’êtes pas prête", mais pas prête à quoi, demande-t-elle. On veut vendre la culture, créer un intérêt autour du caractère autochtone. Sans le vouloir, on nous transforme en marionnettes. On va nous diriger jusque dans nos compositions selon la vision des organisateurs des festivals.

Améliorer la représentation et la formation

La meilleure solution pour faire tomber les barrières, selon Alan Greyeyes, directeur du Festival musical Sākihiwē, reste d’augmenter la représentation des Autochtones autant sur scène que dans toutes les sphères de l’industrie.

Il faut renforcer le nombre de festivals de musique autochtone, le nombre d’Autochtones impliqués dans la gestion des entreprises de l’industrie musicale et dans les médias. Quand vous parlez à quelqu’un qui sait le chemin que vous avez parcouru, c’est plus simple de développer les projets artistiques, explique-t-il.

Il ajoute que , selon plusieurs artistes autochtones, il existe un double standard dans l’accès à la musique.

Dès l’origine, les difficultés sociales de plusieurs familles autochtones ne facilitent pas l'expérimentation de la musique par les enfants. Beaucoup d'artistes autochtones ont donc commencé la musique plus tard, après avoir quitté le foyer familial. On voit par conséquent beaucoup d’artistes autochtones plus âgés que les phénomènes adolescents auxquels l’industrie musicale actuelle est habituée, remarque Alan Greyeyes.

Alan Greyeyes, le directeur du Festival musical Sākihiwē à Winnipeg.

Alan Greyeyes est le directeur du Festival musical Sākihiwē à Winnipeg.

Photo : Alan Greyeyes

La formation reste alors un des problèmes les plus importants selon Sean McManus, le directeur de Manitoba Music, un organisme de soutien aux artistes qui dispose d’un programme pour les artistes autochtones ouvert à l'échelle nationale.

Les artistes autochtones veulent une approche plus holistique et plus proche de leurs valeurs. Il n’y a pas un long historique d’entrepreneuriat pour beaucoup d’entre eux. Certains sont assez loin des pratiques de l’industrie, remarque-t-il.

Kathia Rock est d’ailleurs la première à le reconnaître. Travailler avec les grosses maisons de production, c’est tellement technique, dit-elle. C’est rendu hautement professionnel et c'est difficile pour les petits comme nous qui veulent se tailler une place. Je ne connais pas tous les rouages du métier comme artiste autoproduite. J’ai besoin de formation et d’accompagnement.

Kathia Rock, auteure-compositrice-interprète innue.

Kathia Rock est une auteure-compositrice-interprète innue de Morin-Heights.

Photo : Kathia Rock

Sean McManus précise que son programme vise notamment à donner aux artistes autochtones les outils pour bâtir leurs propres structures de production. Cette méthode permet, selon lui, d’assurer un système de production plus respectueux des cultures et valeurs autochtones.

Sur ce point, l’enquête d’APTN insiste sur la nécessité de financer des programmes de formation afin d’assurer cette souveraineté autochtone dans les projets musicaux, tant culturelle qu’économique. Elle estime d’ailleurs que le Manitoba est un des exemples à suivre.

Au Manitoba, nous sommes parmi les premiers à soutenir la musique autochtone. Il y a des infrastructures intéressantes pour les artistes que ce soit avec les prix de la musique autochtone, le festival Manito Ahbee... Et il y a des médias qui ont un intérêt pour ces artistes et qui créent des opportunités, explique Sky Bridges.

Consciente des difficultés, Renée Lamoureux est quant à elle optimiste. Elle estime que tous ces efforts que fait l’industrie depuis environ cinq ans porteront leurs fruits.

C’est vraiment bien pour les jeunes artistes autochtones que des gens croient en eux. Ça leur donne du courage et de la confiance. On peut voir que l’industrie musicale commence à s’impliquer là-dedans et c’est positif, conclut-elle.

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