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La répression des Ouïgours, une fausse nouvelle selon la Chine

La minorité religieuse est victime d’une répression documentée par des bulletins officiels de l'État et dévoilée dans les médias.

Des femmes traversant une barrière de sécurité.

Une fuite de documents révélant l'ampleur de la répression de la minorité ouïgoure a fait grand bruit à l'international, mais peu de vagues en Chine.

Photo : Getty Images / GREG BAKER

Daniel Blanchette Pelletier

Malgré une fuite de documents sans précédent, la Chine continue à nier le sort réservé à la minorité ouïgoure dans le Xinjiang et qualifie les révélations les plus récentes de « fake news » et de « pure invention ».

Détention extrajudiciaire, endoctrinement et travaux forcés. Plus de 400 documents secrets, provenant du gouvernement chinois lui-même, détaillent le fonctionnement interne de camps où ont été envoyés des centaines de milliers de Ouïgours.

Les documents proviendraient d’une source haut placée au gouvernement et auraient été relayés à des médias occidentaux par des Ouïgours expatriés. Les révélations ont notamment été publiées par CBC/Radio-Canada, le New York Times et les 14 autres médias partenaires du Consortium international des journalistes d’enquête (ICIJ).

Qui sont les Ouïgours?

Plus de 11 millions d'Ouïgours, un groupe ethnique turc de confession musulmane, habitent la région autonome du Xinjiang, dans le nord-ouest de la Chine. Il s’agit de la quatrième minorité en importance dans ce pays d’Asie.

Sans surprise, la Chine a remis en question la véracité des informations publiées par la presse.

Fabriquer de fausses nouvelles pour attirer l’attention est une astuce habituelle du New York Times. Ce journal manque de crédibilité pour ses contrefaçons, peut-on lire dans la déclaration du gouvernement régional du Xinjiang.

La responsable de la Chaire d’études chinoises à l’Université libre de Bruxelles, Vanessa Frangville, n’a pas été surprise par cette réaction.

C’est à la mode de qualifier une information qui nous déplaît de fausse nouvelle, lance d’entrée de jeu cette experte. Mais le plus intéressant, selon elle, est que la Chine n’a pas contesté l’authenticité des documents.

Un document de huit pages. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Parmi les documents contenus dans la fuite se trouve un manuel « secret » expliquant le fonctionnement des camps, approuvé par un haut dirigeant chinois.

Photo : Radio-Canada

Ce n’est d'ailleurs pas la première fois que les camps d’internement ouïgours font la manchette.

Des chercheurs et des journalistes du monde entier dévoilent depuis des années les dérives du régime chinois et tentent tant bien que mal de contourner censure et maquillage.

Niant dans un premier temps leur existence, la Chine a depuis qualifié les camps de centres d’éducation et d’apprentissage nécessaires à la lutte contre l’extrémisme religieux.

Le Parti communiste se réfère habituellement à un Livre blanc dans lequel il décrit le rôle des camps dans la réhabilitation des personnes impliquées dans des activités terroristes.

De 1987 à 2016, plusieurs affrontements violents entre la minorité ouïgoure et la majorité Han ont eu lieu dans la région du Xinjiang. Le Parti communiste chinois accuse par ailleurs la minorité d’avoir perpétré des attentats terroristes ailleurs au pays et qualifie de réussite le travail effectué au sein des camps.

Un bâtiment ressemblant à une prison.

1,8 million de Ouïgours seraient détenus dans des camps en Chine.

Photo : Getty Images / GREG BAKER

Détenus de force, les Ouïgours apprennent le mandarin, doivent renoncer à leurs convictions extrémistes et sont exposés à la propagande du Parti communiste chinois.

Selon l’ONU, les camps d’internement et d’endoctrinement renfermeraient plus d’un million de personnes. Les évaluations vont même jusqu’à 1,8 million de détenus.

Consultez les documents de la fuite (Nouvelle fenêtre) sur le site du Consortium international des journalistes d’enquête (en anglais seulement).

Une bataille des récits

Plutôt que de contester l’authenticité des documents, l’État chinois a accusé le New York Times de salir ses efforts menés contre l'extrémisme.

Dans une déclaration, le porte-parole du ministre des Affaires étrangères, Geng Shuang, se réjouit que la Chine ait ainsi prévenu tout événement violent ou terroriste dans la région depuis trois ans. Il qualifie les révélations de rumeurs, même si elles sont cette fois documentées par des bulletins officiels de l’État.

Cherchant à contenir la nouvelle, des ambassades chinoises, notamment en Espagne et en Suède, se sont plaintes auprès des médias de la façon dont ils répandaient des rumeurs et des mensonges, et en leur disant qu’ils ne faisaient pas bien leur travail, raconte Vanessa Frangville.

Si l’affaire a fait grand bruit à l’étranger, elle a toutefois peu fait de vagues en Chine et dans la presse d'État. Évidemment, les articles n’y ont pas été republiés, précise l’experte.

Le quotidien d’État China Daily, toutefois, a dénoncé dans un article la sortie du secrétaire d’État américain Mike Pompeo, qui a critiqué publiquement la situation dans le Xinjiang, la qualifiant de pire crise des droits de la personne de notre époque.

L'article évoque aussi la publication d’une lettre ouverte, signée par des universitaires et des religieux, sur le principal site Internet d’information dans le nord-ouest de la Chine. Les signataires évoquent de fausses informations, déplorent les remarques irresponsables et erronées de Mike Pompeo et font l’apologie des camps.

Ce sont des contre-attaques que l’on a déjà vues et qui consistent à dire que l’étranger, un ennemi qui complote contre la Chine, est en train de répandre des rumeurs, explique Vanessa Frangville. Il y a une réaffirmation dans la presse chinoise de ce que sont ces camps dans la rhétorique qu’on connaît.

Une mosquée devant laquelle sont installées des caméras.

La fuite de documents a aussi dévoilé l'ampleur de la traque qui pèse sur les Ouïgours autant en Chine qu'à l'étranger.

Photo : Getty Images / GREG BAKER

Le dévoilement des documents n’a donc rien changé au discours chinois, constate-t-elle sans étonnement.

La structure des camps, on la connaît par les images satellites; l'organisation, maintenant, on en a une meilleure idée avec les documents, mais ce n’est pas ça l'important, estime-t-elle. C’est la manière de l'interpréter. Et la Chine a gardé sa façon d’interpréter depuis le début.

La Chine a maintenu son discours de façon très constante, en disant que les camps étaient une forme d’éducation, une façon d’éradiquer le mal.

Vanessa Frangville, Université libre de Bruxelles

C’est vraiment une bataille de la mise en récit de ce que sont ces camps, et ce qu’ils signifient dans la politique chinoise, interprète-t-elle, en analysant la presse chinoise.

Le Global Times, qui appartient aussi au Parti communiste, a rapporté quant à lui que ses journalistes ont visité les proches d’expatriés cités par Mike Pompeo pour exposer la situation sur le terrain. Ceux-ci vivraient le parfait bonheur au Xinjiang, selon eux.

L'émission Décrypteurs (Nouvelle fenêtre) revient sur le sujet ce vendredi à 20 h sur ICI RDI, et en rediffusion samedi à 11 h 30 et dimanche à 16 h 30. Aussi disponible sur ICI TOU.TV.

Au-delà du Grand Firewall

Comme plusieurs grands médias étrangers, le New York Times est censuré sur le territoire chinois. Des internautes semblent toutefois avoir eu accès à l’enquête sur les Ouïgours, en passant vraisemblablement par un réseau privé virtuel.

Ils sont même parvenus à relayer l’histoire sur Weibo, un important site chinois de microblogage, en écrivant simplement : Il a refusé d’arrêter toutes les personnes qui devaient être arrêtées.

Cette phrase, tirée de l’article du quotidien américain, provient de la fuite de documents, et fait référence à l’échec de Wang Yongzhu tel qu'il est décrit dans un rapport interne du gouvernement chinois. L'homme a été arrêté par le régime après avoir ordonné la libération de 7000 détenus.

L’Histoire ne va pas oublier cet homme ni ces documents, a écrit un autre utilisateur.

Des tweets.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Des internautes chinois ont manifesté leur appui au « New York Times » après les révélations et ont réussi à éviter la censure.

Photo : Radio-Canada

Maintenant, les nouvelles derrière et à l’intérieur du Grand Firewall de Chine (en référence à la grande muraille, NDLR) sont liées. Respect à son courage et son intégrité, a même écrit un autre utilisateur sur Weibo.

Pour éviter d’être censurés, ils se sont tous abstenus de faire référence au New York Times dans leur publication.

Les internautes chinois n’ont pas forcément la possibilité d’exprimer aussi vivement leur avis, leur mécontent et leur surprise, quand ça va à l’inverse de la ligne idéologique du Parti.

Vanessa Frangville, Université libre de Bruxelles

Les appuis aux Ouïgours, qui divergent de la propagande étatique, se font habituellement rares sur la toile. De nombreux Chinois partagent d’ailleurs l’opinion de l’État sur cette minorité musulmane souvent présentée comme à risque pour la sécurité nationale.

Tik Tok suspend une utilisatrice

La page Tik Tok de Feroza.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

L'adolescente américaine Feroza Aziz a publié trois vidéos critiquant le traitement réservé par la Chine aux Ouïgours.

Photo : Radio-Canada

Une internaute américaine, cette fois sur le réseau social Tik Tok (développé par l'entreprise chinoise ByteDance), a utilisé un autre stratagème pour passer son message : un tutoriel beauté.

Salut! Je vais vous apprendre à avoir de longs cils, lance tout bonnement l’adolescente munie d’un recourbe-cils. Quelques secondes après le début de sa vidéo, Feroza Aziz invite les internautes à faire des recherches sur le sort réservé à la minorité ouïgoure en Chine.

Devenue virale, la vidéo de 40 secondes lui a valu d’être suspendue pour un mois sur Tik Tok pour violation de sa politique d'utilisateur. C’est la preuve que la Chine contrôle Tik Tok et la diffusion de la vérité, a-t-elle commenté.

Tik Tok assure qu’il ne s’agit que d’une coïncidence et qu’en réalité le compte de Feroza Aziz avait été suspendu parce qu’elle avait publié, sur un compte différent, une vidéo contenant une image d’Oussama ben Laden.

Au total, l’adolescente a enregistré trois vidéos sur le sujet, grâce au même subterfuge. Elles se trouvent encore sur sa page Tik Tok, où rien n’a toutefois été publié depuis.

Ce n’est pas la première fois que Tik Tok est soupçonné de censurer du contenu pour le compte du gouvernement chinois, ce que l’entreprise ByteDance nie.

Avec les informations de ICIJ, et New York Times

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