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Cet édifice a-t-il rendu des agents de la GRC malades?

Certains agents de la GRC croient que les conditions malsaines d'un édifice de formation à Kemptville pourraient être à l'origine de problèmes de santé.

Brigitte Bureau
Sylvie Robillard

Des agents d'une escouade secrète de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) croient que les conditions malsaines d'un ancien centre de formation à Kemptville, au sud d'Ottawa, pourraient être à l'origine de leurs problèmes de santé. Plusieurs de leurs collègues qui ont suivi le même programme d'entraînement dans cet édifice sont décédés prématurément. Pour bon nombre de policiers, il est grand temps que la GRC informe tous ceux qui ont séjourné à cet endroit des nombreux contaminants qui y ont été décelés.

Dès qu'on entrait dans l'édifice, on pouvait sentir la moisissure qu'il y avait au sous-sol. Ça donnait mal au cœur, se rappelle cet agent de la GRC à qui on a donné le nom fictif de Mike en raison du poste sensible qu'il occupe.

Il y avait littéralement des centaines de mouches mortes dans nos chambres.

Mike, agent de la GRC

Des gens faisaient le ménage, mais en fin de journée, quand on retournait dans nos chambres, il y en avait encore. C'était devenu une farce entre nous. Une farce triste dans le fond.

Un homme anonyme, de dos, devant le terrain de la GRCAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

« Mike » sur les lieux où se trouvait le Centre de formation de la GRC à Kemptville, Ontario, jusqu’en 2007.

Photo : Radio-Canada / Jonathan Dupaul

On suivait notre formation là, on dormait là, on mangeait là, explique Mike, qui a passé 12 semaines au Centre de formation de Kemptville en 2004, à raison de 4 sessions de 3 semaines chacune. Il se souvient d'une pizza que des collègues avaient fait réchauffer dans le four : Quelques minutes plus tard, ils l'ont sortie et il y avait plein d'insectes qui en sortaient.

Il ne reste plus aujourd'hui qu'un terrain vague, au 270 route rurale 44, où se trouvait l'édifice que la GRC a occupé de 1988 jusqu'à sa fermeture, en 2006.

Le Centre de formation de Kemptville servait d'école surtout pour les recrues de l'escouade Spéciale I, dont les membres, répartis partout au pays, sont chargés d'installer de l'équipement de surveillance électronique lors d'opérations d'infiltration.

En ce sens, l'édifice de Kemptville était idéal. Cet ancien bunker, construit en 1961, à l'époque de la guerre froide, permettait aux futurs agents de l'escouade secrète d'y pratiquer leurs techniques d'espionnage à l'abri des regards indiscrets.

Des hommes en train d'installer des fils dans le plafond. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Au début des années 2000, des agents de la GRC au Centre de formation de la GRC font un exercice à l’intérieur de l’immeuble.

Photo : Gracieuseté

Sans donner de détails sur nos techniques, parce que je suis tenu au secret, nous devions percer dans le béton, mettre des fils dans le plafond, découper les murs et travailler sur le toit, explique Mike.

Plusieurs agents de l'escouade Spéciale I à qui nous avons parlé ont confirmé la nature de l'entraînement et l'état des lieux.

On travaillait à l'intérieur de la structure de l'édifice. Il n'y a probablement pas un pouce de ce bâtiment où on n'est pas allés, a affirmé l'un d'eux. Il y avait des excréments de souris. On avait des scénarios à exécuter au sous-sol et il y avait de la moisissure noire. C'était un trou.

Longue liste de contaminants

Ce que des agents de la GRC ne savaient pas à l'époque, c'est que l'édifice était non seulement sale, mais contaminé. 

Un sous-sol désaffecté.

Photo tirée d’un rapport préparé pour Travaux publics, en mars 2004.

Photo : Travaux publics

L'eau du robinet contenait des concentrations de plomb 14 fois plus élevées que les normes permises, selon un rapport de 2005 produit pour le compte du ministère fédéral des Travaux publics, le gestionnaire de l'édifice.

La peinture sur les murs contient aussi du plomb, s'écaille, se détache et est moisie en plusieurs endroits, les tuiles du plafond sont vieilles et montrent des signes de dégâts d'eau, le tapis est moisi, révélait un autre rapport, produit celui-ci par un agent en santé et sécurité de la GRC en 2005. La cuisine qu'utilisent les gens en formation et le personnel ne répond pas aux normes de santé publique, peut-on lire.

Les ustensiles, les chaudrons et casseroles [...] sont rangés dans des tiroirs et des armoires infestés de souris.

Rapport d'inspection de 2005

Mais ce n'est pas tout.

Il y avait aussi de l'amiante dans de nombreux matériaux, comme le placoplâtre, les tuiles au plafond et au plancher, les bardeaux de toiture et de revêtement; de la silice dans le ciment et dans les briques partout dans le bâtiment; ainsi qu'une forte présence de moisissures, dont des spores toxiques. C'est ce que révèlent différents rapports d'inspections échelonnées sur une période allant de 1997 à 2007 et dont Radio-Canada a obtenu copie. D'ailleurs des tests, en 1997, avaient déjà décelé la présence excessive de plomb dans l'eau.

Un agent dans un sous-sol. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Au début des années 2000, un agent de la GRC dans le sous-sol du Centre de formation, à Kemptville.

Photo : Gracieuseté

Un champignon dans les poumons

J'étais malade chaque fois que je suivais une formation là, des maux de ventre, explique Mike. Ses problèmes de santé l'ont suivi bien après son départ de l'établissement.

En 2010, il a failli mourir. Une maladie infectieuse causée par un champignon, l'histoplasmose, s'attaque à ses poumons. Il doit se faire enlever une partie du poumon droit. La maladie s'en prend ensuite à son système nerveux. Dans une lettre datée de 2011, son médecin établit un lien direct entre sa maladie et les conditions de son environnement de travail à Kemptville. Durant près de deux ans, Mike sera contraint de prendre une puissante médication antifongique pour stopper la progression de la maladie.

Malgré tout, Mike se considère chanceux.

Une enquête de Radio-Canada échelonnée sur quelques mois nous a permis d'identifier au moins six membres de la GRC qui sont morts prématurément et qui avaient tous séjourné au Centre de formation de Kemptville. Nous avons aussi joint une demi-douzaine de membres de la GRC qui ont souffert ou qui souffrent toujours de problèmes de santé, comme la maladie de Parkinson.

Pour voir les fiches des autres agents décédés, cliquez sur les flèches

Pour Mike, certains combattent peut-être des maladies sans savoir qu'ils ont été exposés à des produits toxiques.

Au fil des ans, le Centre de formation de Kemptville a aussi accueilli des membres d'autres équipes de la GRC, comme la Section des entrées spéciales, des représentants d'autres agences, comme le Service canadien du renseignement de sécurité, d'autres corps policiers, comme la Force constabulaire royale de Terre-Neuve, sans compter le personnel d'entretien.

Lors de la crise du verglas, en 1998, le Centre a aussi hébergé, durant des semaines, des militaires, des travailleurs des services d'urgence et des membres de la communauté.

Six morts troublantes

Le nom de Charlie – comme l'appelaient ses collègues – a été évoqué par presque tous les membres de Spéciale I avec lesquels nous nous sommes entretenus. Plusieurs se sont toujours demandé si l'édifice n'était pas responsable de la mort de leur confrère.

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Le Sergent Charles Moore est décédé en 2012 à l’âge de 57 ans d’une maladie neurologique peu courante : l’atrophie multisystématisée

Photo : Gracieuseté

Le sergent Charles Moore, lui-même membre de l'escouade Spéciale I, a aussi été le coordonnateur de la formation à Kemptville de 2003 jusqu'à la fermeture de l'édifice, en 2006. Alors que les étudiants et les instructeurs se succédaient au Centre, le sergent Moore y avait son bureau permanent.

Nous avons joint sa conjointe, Jane Moore, qui explique que son mari n'était pas du genre à se plaindre. Mais elle se souvient qu'il parlait du tapis sous ses pieds qui était toujours détrempé et de l'abondance de moisissures dans l'édifice.

Elle raconte que ses troubles de santé ont commencé en 2003. Des pertes d'équilibre et des faiblesses l'obligent alors à délaisser graduellement ses activités physiques, lui qui était un grand sportif. S'ensuivent des chutes de pression et de l'incontinence. En 2006, le diagnostic terrible tombe. Il est atteint d'atrophie multisystématisée, une maladie qui s'apparente au parkinson. Six ans plus tard, il en meurt, à l'âge de 57 ans.

À la même époque, un rapport d'inspection tirait la sonnette d'alarme.

L'utilisation du bâtiment met la santé et la sécurité de notre personnel en danger.

Rapport d'inspection de 2005

Cela vaut aussi pour le sergent Moore, qui est présentement dans les locaux trois jours par semaine pour préparer et entretenir le matériel de formation et l'équipement, concluait un agent de la santé et de la sécurité au travail de la GRC, en 2005. Pourtant, en 2006, Charles Moore était toujours sur les lieux.

Un des neurologues qui a suivi le sergent Moore a accepté de nous rencontrer, avec la permission de son épouse.

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Le Dr Christopher Skinner, neurologue à l’Hôpital d’Ottawa a été un des médecins traitants du Sergent Charles Moore

Photo : Radio-Canada / Simon Lasalle

Ce que je trouve inhabituel avec ce cas, c'est la rapidité à laquelle la maladie a progressé. De visite en visite, on le voyait changer rapidement, nous a affirmé le Dr Christopher Skinner, de l'Hôpital d'Ottawa.

Malheureusement, dit-il, le dossier de M. Moore ne renferme pas de résultats de tests toxicologiques, sans lesquels il est difficile d'établir un lien direct entre la maladie du policier et les contaminants auxquels il a été exposés.

Ce lien demeure néanmoins une possibilité, soutient le neurologue.

On sait depuis des années que certains métaux lourds comme le manganèse et le plomb peuvent affecter le système moteur, ce qui entraîne ensuite l'apparition de ces symptômes, explique-t-il. Mais c'est de plus en plus accepté en neurologie que ce qu'on appelle des formes auto-immunes de parkinson surviennent quand vous êtes exposés à toutes sortes de virus ou de moisissures et que votre système immunitaire réagit et attaque le cerveau.

Selon lui, un de ces deux scénarios aurait pu jouer un rôle dans le cas de Charles Moore. Il n'y a pas de doute qu'il a été exposé à un environnement assez toxique et une de ces possibilités – que ce soit les métaux lourds ou une maladie auto-immune – pourrait peut-être expliquer la progression relativement rapide de sa maladie.

Une prédisposition génétique combinée à une exposition à des éléments déclencheurs, comme des produits toxiques, peuvent aussi provoquer différents cancers, nous a expliqué le médecin.

Le jumeau décédé

Notre enquête a permis de retracer les familles de cinq autres membres de la GRC qui ont tous été formés à Kemptville et qui sont décédés de différents types de cancer.

Les cinq hommes étaient âgés de 39 à 53 ans au moment de leur mort, plus jeunes que la moyenne d'âge des victimes de cancer. Deux sont morts d'un cancer du côlon; les autres de cancers de l'oeil, de la gorge et du foie.

L'un d'eux était un jumeau.

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Chris Fedor est décédé en 2002.

Photo : Gracieuseté

Chris Fedor est mort du cancer du côlon en 2002, à l'âge de 43 ans. Il était le jumeau identique de Greg Fedor, lui aussi un agent de la GRC.

C'était bizarre qu'un des jumeaux soit si malade et que l'autre ne le soit pas, alors que l'ADN est identique.

Greg Fedor, frère jumeau du défunt

J'ai été testé sur-le-champ et je dois passer des tests tous les deux ans, nous a expliqué M. Fedor.

Greg Fedor, qui n'est pas membre de l'escouade Spéciale I, n'a jamais suivi de formation à Kemptville.

À l'époque, ça s'est passé tellement vite. Les médecins ont dit qu'ils ne comprenaient pas comment la maladie avait évolué si rapidement, se souvient le frère du défunt.

Ce commentaire est revenu souvent durant nos entretiens avec les familles. Par exemple, l'autre policier qui est mort d'un cancer du côlon avait subi une coloscopie trois ans auparavant qui n'avait rien décelé d'anormal. 

Les membres des familles à qui nous avons parlé ne savaient pas que leur proche avait été exposé à différents contaminants.

Faute d'analyses toxicologiques poussées, il nous est impossible d'établir un lien direct entre la maladie de ces hommes et l'édifice où ils ont été formés et où certains d'entre eux sont souvent retournés comme instructeurs.

Fais pas ta princesse

On s'est beaucoup plaint lors des débriefings, après les cours. Tout le monde en parlait, nous a raconté un agent de l'escouade Spéciale I qui était à Kemptville au début des années 2000.

Il y a eu des plaintes pendant des années, confirme un autre agent de l'escouade Spéciale I, dont la formation de 12 semaines à Kemptville s'est déroulée entre 2001 et 2003. Mais vous savez, c'est un "boys club" et l'attitude c'est “fais pas ta princesse” (Suck it up, buttercup). Vous voulez juste réussir votre formation.

Celui-ci souffre de troubles respiratoires depuis son passage à Kemptville, mais il ignore s'il y a un lien entre les deux.

On se fait dire : “L'eau est bonne, l'eau est bonne”. Et ensuite, un cours ou deux plus tard, on nous dit : "Ne buvez pas l'eau, ne l'utilisez en aucun cas!" se rappelle un autre agent qui a suivi sa formation en 2003 et 2004. On se disait : “Vous n'êtes pas sérieux? On s'en servait pour cuisiner, on la buvait.” Pour moi, ils savaient ce qui se passait là, mais c'était plus facile et moins cher de continuer les cours.

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Photo tirée d’un rapport préparé pour Travaux publics en mars 2004.

Photo : Travaux publics

En 2005, face aux conditions qui ne s'améliorent pas, des policiers, dont Mike, décident de remplir des formulaires de situation comportant des risques.

Selon des documents internes, ces dénonciations déclenchent une inspection d'un agent de la santé et de la sécurité de la GRC, dont le rapport de juillet 2005 est virulent.

Pour des raisons trop nombreuses à énumérer, cet établissement ne devrait plus être utilisé pour de la formation.

Rapport d'inspection de 2005

Une autre mise en garde est faite par une firme privée experte en produits dangereux à la suite de tests menés quelques mois plus tard.

À cause de dégâts d'eau, le sous-sol est considéré comme une zone de contamination de moisissures Niveau élevé et on ne peut y accéder sans le port d'équipement protecteur personnel approprié.

De nombreux agents de la GRC avaient pourtant passé des heures à s'entraîner au sous-sol sans jamais porter d'équipement de protection.

L'édifice a fermé ses portes en 2006 et a été démoli l'année suivante.

Et maintenant

Mike ne blâme pas les patrons actuels de la GRC, qui n'étaient pas en poste à l'époque.

Mais il estime que la police fédérale doit maintenant communiquer avec tous ceux qui ont séjourné au Centre de formation de Kemptville pour les informer d'une exposition possible à des produits toxiques.

Nous avons demandé à la GRC si elle était prête à le faire, ce à quoi un responsable des communications, Daniel Brien, a répondu : Si la GRC est mise au courant de nouvelles préoccupations relatives à la santé et sécurité par le personnel qui aurait travaillé ou été formé à cet endroit, elle prendra les mesures de suivi qui s'imposent.

La GRC soutient toutefois que le personnel et ceux qui ont suivi de la formation ont été informés à l'époque de la présence de contaminants à cet endroit.

Nous avons aussi communiqué avec Services publics, anciennement appelés Travaux publics, le gestionnaire de l'édifice à l'époque, mais le ministère s'en est remis à la GRC pour répondre à nos questions.

La police fédérale reconnaît que la santé et la sécurité de ses employés sont des responsabilités qui lui incombent et dit en faire une priorité absolue

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L'ancien centre de formation de Kemptville a été détruit.

Photo : Radio-Canada

Mais contrairement à ce qu'avance la GRC, plusieurs policiers à qui nous avons parlé soutiennent qu'ils n'étaient pas au courant des nombreux contaminants dans l'édifice.

Selon le neurologue Christopher Skinner, les craintes des agents de la GRC sont toujours justifiées.

Certaines maladies ont une période d'incubation de plusieurs années, dit-il.

Mike a découvert l'étendue de la contamination à Kemptville grâce à des demandes d'accès à l'information qu'il a faites après avoir été gravement malade.

En avril 2019, il a déposé une plainte contre la GRC auprès d’Emploi et Développement social Canada, l'accusant d'avoir enfreint ses obligations en matière de santé et sécurité. Il accusait aussi la GRC et Services publics d'avoir omis d'informer ses collègues et lui de la présence des produits toxiques.

Sa plainte a été jugée inadmissible, notamment parce que plus de deux ans s'étaient écoulés depuis les infractions alléguées.

C'est la raison pour laquelle Mike a enfin décidé de prendre la parole publiquement.

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