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Commission sur la DPJ : « Le gros raté, c'est la maltraitance »

L'auteur d'Un Québec fou de ses enfants recommande de rendre les directeurs régionaux de santé publique responsables de l'atteinte des objectifs de réduction de la maltraitance.

Un homme portant barbe, lunettes et manteau d'hiver marche dans un couloir à la sortie d'un ascenseur.

Camil Bouchard, psychologue à la retraite et professeur à l'UQAM, arrive à la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse à Montréal, le 26 novembre 2019.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Anne Marie Lecomte

« Il faut agir en première ligne, auprès des familles, avant que les parents ne soient jugés comme étant incompétents », a plaidé Camil Bouchard mardi, à la commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse.

Camil Bouchard répondait ainsi au commissaire Jean Simon Gosselin qui lui demandait par où il fallait commencer avec la protection de la jeunesse.

Car le chantier est vaste. La commission spéciale réfléchit depuis des semaines non seulement à la protection des enfants, mais aussi à la loi, aux tribunaux, aux services sociaux et à tous ceux qui sont touchés par les problèmes de la négligence et de la maltraitance.

Pour Camil Bouchard, la DPJ ne doit pas être un guichet auquel on s'adresse parce qu'on n'a pas pu aider plus tôt les enfants et leurs parents.

Il faut aller au-devant des familles par les services de première ligne, par les services de proximité, par l'investissement auprès de ceux et de celles qui peuvent intervenir auprès des familles et des parents alors qu'ils ne sont pas encore jugés comme étant incompétents.

Il faut intervenir dès les premières manifestations de mauvais traitements dans une famille, a expliqué le psychologue en entrevue à l'émission 24/60 sur ICI RDI.

Les mauvais traitements psychologiques, qui sont en hausse au Québec envers les enfants, vous savez où on les retrouve le plus? Dans les familles où il y a de la violence conjugale.

Camil Bouchard

Dans la vie des familles, il y a des moments charnières, des zones de turbulence qui représentent autant de fenêtres possibles d'intervention en amont, selon le psychologue. Quand les couples sont en instance de séparation ou de divorce, par exemple. On a des occasions pour intervenir, mais on ne le fait pas, a-t-il dit.

Par où commencer?

En 1991, à titre de président du Groupe de travail pour les jeunes, Camil Bouchard avait publié le rapport Un Québec fou de ses enfants. Avant sa publication, M. Bouchard s'était fait conseiller de formuler ses recommandations pour que le ministre soit capable d'en faire un petit peu.

Par conséquent, les auteurs du rapport avaient intitulé le dernier chapitre « Par où faut-il commencer? ».

Et ils avaient recommandé au gouvernement de commencer par les enfants de 0 à 5 ans, parce qu'on avait toutes les données scientifiques nous indiquant que c'est par là qu'on aurait le plus d'impacts, se souvient Camil Bouchard.

On s'est dotés d'instruments collectifs que beaucoup d'autres juridictions en Amérique du Nord nous envient, a déclaré Camil Bouchard à la commission spéciale présidée par Régine Laurent.

Le professeur a cité la perception automatique des pensions alimentaires; le programme Naître égaux et grandir en santé et celui destiné à prévenir le syndrome du bébé secoué; les services de garde éducatifs à tarifs réduits; l'adoption de la Loi visant à lutter contre la pauvreté et l'exclusion sociale, etc.

Les DPJ sont assiégées

Mais selon lui, malgré ces avancées, il y a eu échec.

Nous avons échoué à offrir à nos enfants, avant qu'ils n'arrivent au guichet de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), un environnement qui aurait pu faire en sorte, je pense, qu'on puisse les accompagner de meilleure façon dans leur développement, assurer leur sécurité, bien avant qu'ils soient signalés [à la DPJ].

Résultat : Les DPJ sont assiégées.

En 2019, la DPJ a franchi le cap des 100 000 signalements pour la première fois de son histoire. Il s'agit d'une augmentation de 75 %, a dit Camil Bouchard.

Ces enfants dont on signale la situation pourraient remplir, chaque jour, cinq autobus scolaires jaunes, a décrit le psychologue.

Cette hausse des signalements n'est pas attribuable au fait que la population est plus sensible à la vulnérabilité des enfants, dit M. Bouchard. La majorité des signalements sont faits par des gens qui travaillent au sein de services gouvernementaux, de services communautaires, de la police et du milieu scolaire.

La population, elle, signale de moins en moins.

La mort tragique d'une fillette à Granby est un drame qui nous a secoué les puces et j'espère qu'on va se gratter longtemps, que ça n'arrêtera pas de nous piquer, a affirmé M. Bouchard.

Urgence leadership

Pour Camil Bouchard, la maltraitance des enfants doit devenir un enjeu de santé publique prioritaire. Pour ce faire, il recommande l'établissement d'objectifs nationaux et régionaux.

Plus encore, il faut remédier au manque criant de leadership qu'il dit avoir constaté dans les diverses régions du Québec. Actuellement, personne n'a l'autorité de prendre des décisions et de les appliquer, dénonce Camil Bouchard.

Pour remédier à ce vacuum, il recommande de rendre les directeurs régionaux de santé publique responsables de l'atteinte des objectifs de réduction de la maltraitance.

La Loi sur la santé publique confère déjà à ces directeurs régionaux une autorité totale sur la mobilisation des ressources que l'État finance ou soutient dans les régions.

Et, en plus du pouvoir, il faut redonner à ces directeurs les ressources dont ils ont été départis durant la dernière réforme en santé, a ajouté M. Bouchard.

On a tellement de choses à offrir

Un homme et une femme souriant devant une affiche qui dit : ''Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse''.

Selon le Dr Gilles Julien et Me Hélène Sioui Trudel, les ressources de première ligne sont primordiales et elles doivent être respectées.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

À la suite de Camil Bouchard, mardi, la commission spéciale a entendu le Dr Gilles Julien et Hélène Sioui Trudel de la Fondation du Dr Julien.

Aux commissaires, le Dr Julien et Me Trudel ont expliqué en quoi consistait la pédiatrie sociale en communauté. C'est un réseau tissé autour de l'enfant et avec lui. Et, dans cet ouvrage délicat, la DPJ et la judiciarisation des dossiers arrivent parfois trop vite, ont-ils déploré.

On a besoin de la DPJ, a nuancé le Dr Julien. Mais c'est très important de laisser le milieu de proximité faire son travail avant d'arriver avec les institutions plus grosses.

Tout comme Camil Bouchard, le Dr Julien et Me Trudel ont insisté sur l'importance de la première ligne, qui est fondamentale.

Les gens vont venir nous voir une première fois et ils n'ont pas peur, parce qu'ils viennent pour un mal de ventre ou parce que l'enfant ne dort pas la nuit. [...] C'est facile à régler au niveau médical. Mais ça nous permet de rentrer de manière beaucoup plus globale pour aller chercher les causes des problèmes.

Le Dr Gilles Julien

Dans cette approche globale de pédiatrie sociale, il y a de fortes chances que les stress toxiques, les besoins non comblés et les droits bafoués soient présents, affirme-t-il. On a tellement de choses à offrir à ces familles-là. On est capables de les apprivoiser. Mais on en échappe aussi.

Malgré tout, cette approche permet de colliger quantité d'informations dans des situations de possible négligence. Les cas de maltraitance, toutefois, sont plus complexes.

Selon le Dr Julien, il faut renverser le modèle : L'État ne doit pas agir trop rapidement, il doit venir quand la communauté l'appelle, après que la première ligne ait été respectée.

Trop médicamenter : une catastrophe

La commissaire Lise Lavallée a demandé au Dr Julien ce qu'il pensait de la médication qui est prodiguée aux jeunes. Elle a rappelé les témoignages de jeunes adultes qu'avait entendus la commission, au tout premier jour des audiences.

Ces jeunes adultes, qui avaient passé une partie de leur jeunesse dans le réseau de la DPJ, affirmaient avoir été trop médicamentés, dans certains cas à la suite de diagnostics erronés.

Trop médicamenter, ça veut dire surtout juste faire ça, et ne rien faire d'autre, a répondu le Dr Julien. Ça, c'est une catastrophe. Bien médicamenter, c'est se placer en position pour que l'enfant devienne plus réceptif [...].

La commission spéciale poursuit ses audiences mercredi et jeudi matin, à Montréal. D'autres audiences sont prévues en décembre.

Les commissaires, élus et experts, devront soumettre leur rapport et leurs recommandations au gouvernement du Québec le 30 novembre 2020, au plus tard.

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