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Harvard et Yale sous pression pour cesser d'investir dans les énergies fossiles

Un travailleur devant les installations d'un complexe pétrolier.

Le mouvement qui milite pour le désinvestissement dans les énergies fossiles prend de l’ampleur.

Photo : Reuters / Maxim Shemetov

Isabelle Maltais

Le mouvement qui milite pour le désinvestissement dans les énergies fossiles prend de l’ampleur dans le monde et entend maintenant se faire entendre du public, comme on a pu le constater lors de la manifestation d’étudiants et d’anciens élèves, intervenue samedi lors d'un match de football entre les universités Yale et Harvard.

Près de 200 spectateurs ont interrompu le match pendant plus d’une heure samedi, envahissant le terrain après la fin du spectacle de la fanfare de Yale. Ils demandaient notamment que les fonds de dotation des deux universités, qui totalisent près de 40 milliards de dollars américains pour Harvard et 30 milliards pour Yale, arrêtent d’investir dans les énergies fossiles.

Depuis 2012, des activistes étudiants de ces deux universités, parmi les plus riches du monde, demandent qu’elles se retirent de ce secteur de l'économie. Ils veulent maintenant les voir prendre des actions sérieuses.

Harvard et Yale perpétuent un commerce insoutenable […] ils privilégient le profit à court terme sur la vie humaine et la stabilité écologique […] Contre l'industrie des combustibles fossiles et les institutions d'élite qui la soutiennent, nous nous unissons pour appeler à un avenir plus juste et plus stable, ont indiqué lundi, dans une lettre ouverte publiée dans The Guardian, deux des organisatrices de la manifestation et étudiantes à Harvard et Yale.

Faisant valoir que les deux universités font un choix politique en refusant de désinvestir dans les énergies fossiles, Ilana Cohen et Camilla Ledezma soulignent la position morale ambiguë que soutiennent les deux universités, évaluant les placements des deux établissements dans ce domaine à 1,2 milliard de dollars américains.

Elles reprochent à Harvard son refus de reconnaître publiquement les vastes et problématiques liens qui existent entre l’université et l’industrie des combustibles fossiles.

« L'un de ses membres, Ted Wells, est un avocat de premier plan qui défend ExxonMobil contre les accusations d'avoir trompé les investisseurs sur les risques du changement climatique. Même si Harvard a décidé d'enquêter sur les dons faits par Jeffrey Epstein, un délinquant sexuel, elle n'a pris aucune mesure concernant les dons importants qu'elle reçoit des sociétés pétrolières pour financer une grande partie de ses programmes et ses recherches en matière d'environnement », écrivent-elles.

Elles critiquent aussi Yale, « connue pour son programme sur les communications se rapportant aux changements climatiques et pour sa recherche sur l’économie et le climat [réalisée par William Nordhaus] qui a remporté un prix Nobel ».

Se présenter comme un acteur climatique responsable ne fait que souligner la duplicité de Yale, à savoir son refus de désinvestir dans les combustibles fossiles. Samedi, nous leur avons rappelé que cette hypocrisie ne passe pas inaperçue, poursuivent les deux jeunes femmes.

Alors que les universités du monde entier s'éveillent à la menace du changement climatique et s'engagent à désinvestir dans les énergies fossiles, les nôtres mettent en péril l'avenir de leurs propres étudiants, disent-elles aussi.

Reprenant les chiffres véhiculés par le mouvement Fossil Free, elles affirment que, depuis le début de ce virage, 11 500 milliards de dollars américains d’investissements dans le monde ont été redirigés de l’industrie des énergies fossiles vers d’autres intérêts.

Harvard et Yale campent sur leurs positions

Malgré la pression de leurs étudiants, Harvard et Yale n’ont pas l’intention pour le moment d’éliminer les énergies fossiles de leur portefeuille.

Lors d’un forum sur le sujet, le recteur d’Harvard, Lawrence Bacow, a déjà expliqué ce refus de changement par le fait que les énergies fossiles feront partie de notre mode de vie encore longtemps.

Même si nous décidons de désinvestir [dans les énergies fossiles], nous continuerons à allumer les lumières. Nous continuerons à être dépendants des combustibles fossiles, avait-il dit.

Harvard a aussi déjà soutenu que sa position n’avait rien à voir avec la peur de perdre de l’argent, mais s’expliquait plutôt par un refus de se positionner politiquement. L’université dit préférer agir sur la lutte contre les changements climatiques d’une autre façon, notamment en ayant un levier en tant qu'investisseur pour influencer le comportement des entreprises.

La position de l’université, comme nous l’avons déjà dit, est qu’elle ne doit pas utiliser son fonds de dotation à des fins politiques. Harvard s'est engagée à influencer les politiques publiques sur le changement climatique par la recherche, a aussi répondu samedi un porte-parole de Harvard dans un courriel au site d’informations Vox.

Sollicitée elle aussi, l'université Yale n’a pas répondu à Vox. Le directeur des investissements de l'université, David Swensen, avait toutefois déclaré l’an dernier qu’il n'était pas favorable à une élimination complète des combustibles fossiles.

Si nous cessions aujourd'hui de produire des combustibles fossiles, nous mourrions tous. Nous n’aurions rien à manger. Nous n'aurions pas de moyens de transport. Nous n'aurions pas de chauffage. Nous n’aurions pas l'air climatisé. Nous n'aurions pas de vêtements, avait-il lancé.

C'est très agréable de protester contre le fait que nous avons des producteurs de combustibles fossiles dans notre portefeuille, mais le vrai problème est la consommation, et chacun d'entre nous est un consommateur. Je suppose qu'il est un peu plus difficile de se regarder dans le miroir et de dire : "Je fais partie du problème" au lieu de désigner un coupable, avait-il aussi argumenté.

Des milliers de milliards de dollars

Selon les derniers chiffres du mouvement Fossil Free, 11 500 milliards de dollars américains auraient été retirés, ou seulement promis d’être retirés, de l’industrie des énergies fossiles depuis 2011.

Ce chiffre, s’il est avéré, semble astronomique. Il ne représente cependant qu’une très modeste part du marché global des énergies fossiles.

Bien que les analystes s’entendent pour dire que l’industrie n’a pas encore vraiment ressenti l’impact du mouvement, elle commence toutefois à le craindre.

Dans son rapport annuel en 2017, Royal Dutch Shell mentionne d’ailleurs que la campagne pourrait avoir un effet négatif important sur le prix de nos titres et sur notre capacité d'accéder aux marchés des capitaux propres.

De plus, devant une performance en bourse en déclin, les investisseurs délaissent de plus en plus facilement cette traditionnelle industrie lucrative pour se tourner vers des solutions de rechange.

Certains grands joueurs ont décidé de franchir le pas

Amundi, le dixième gestionnaire d'actifs du monde – avec 155 000 milliards de dollars – a récemment annoncé qu'elle n'investira plus dans les entreprises qui réalisent plus de 30 % de leur activité à partir du charbon.

En juillet 2018, le Parlement irlandais a adopté un projet de loi exigeant que le fonds souverain du pays renonce le plus vite possible à tout investissement dans des entreprises tirant plus de 20 % de leur chiffre d’affaires des énergies fossiles. Déjà à cette date, le fonds irlandais affirmait qu’il avait déjà exclu 16 sociétés actives dans le charbon et les sables bitumineux.

Quant au plus important fonds souverain, celui de la Norvège, qui gère 1000 milliards de dollars d’actifs, dont environ 35 milliards de dollars investis dans les sociétés pétrolières, il a annoncé en mars dernier qu’il se départirait de 7,5 milliards de dollars de ces derniers. Le fonds norvégien s’est déjà retiré du secteur du charbon.

New York, entre autres municipalités, a aussi rejoint le mouvement, annonçant l’an dernier qu’elle pensait à se départir de quelque 5 milliards de dollars d'investissements dans les énergies fossiles, investissements qui font partie du portefeuille de ses fonds de pension municipaux.

Compagnies d’assurance, institutions religieuses, universités, fondations philanthropiques – dont la fondation des frères Rockefeller, qui a annoncé il y a cinq ans qu’elle réorientera 50 milliards de dollars de placements pétroliers vers d'autres domaines – ils sont de plus en plus nombreux à renoncer à investir dans les énergies fossiles.

Avec les informations de The Guardian, et Vox

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