•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Emil Ferris : dessiner pour apprivoiser les monstres

Une femme aux cheveux frisés pose pour le photographe.

L'autrice et illustratrice américaine Emil Ferris donnera deux causeries pendant son court séjour à Gatineau.

Photo : AFP/Getty Images / JOEL SAGET

Valérie Lessard

Un moustique a littéralement changé sa vie, il y a 18 ans. Depuis, Emil Ferris dessine avec la joie de vivre de l'éternelle battante qu'elle est. L'artiste crée aussi portée par le désir de nous rappeler que nous sommes tous potentiellement le monstre de quelqu'un. Et qu'il faut apprendre à ne pas avoir peur de la différence... y compris la nôtre.

Emil Ferris célébrait ses 40 ans quand un maringouin lui a transmis une forme rare et gravissime du virus du Nil, en 2001. Trois semaines plus tard, l'Américaine - qui composait déjà depuis l'enfance avec une scoliose ayant nécessité une opération à la colonne vertébrale à l'âge de 10 ans - se réveille à l'hôpital partiellement paralysée.

Plus inquiétant que tout, sa main droite, celle qui lui permet « tant bien que mal de gagner sa croûte en tant qu'illustratrice et mère monoparentale, ne répond plus, ou presque. Sa fille a 6 ans à l'époque. C'est elle qui lui fixera un crayon à la main, à l'aide de ruban adhésif, pour permettre à sa mère d'au moins tenter de dessiner à nouveau. Elles ne le savent pas encore, mais son enfant vient de lui ouvrir une porte sur un destin insoupçonné.

Emil Ferris à Gatineau

Le passage de la bédéiste américaine se déclinera en deux rendez-vous publics :

  • une causerie et deux séances de dédicaces au Rendez-vous de la BD de Gatineau ce dimanche
  • une causerie gratuite dans la grande salle du pavillon Alexandre-Taché de l'UQO lundi 2 décembre à 10 h

De son retour aux études, dans la quarantaine et en fauteuil roulant, jusqu'à la publication de son magistral My Favorite Thing is Monsters, en 2017 (après avoir essuyé 48 refus), Emil Ferris a accumulé plus de 800 pages dessinées une à une aux stylos à bille. Dans la foulée, elle accumule également les prix et les honneurs, dont le prestigieux Fauve d'or 2019 d'Angoulême, pour la version française de son oeuvre.

La couverture du livre représente le visage d'une femme à la peau bleutée, de trois quarts, avec des lèvres rouges et une boucle d'oreille verte, et en arrière-plan un bâtiment en pierre ainsi que la pleine lune.

La couverture de la BD roman « Moi, ce que j'aime, c'est les monstres »

Photo : Alto

Dans Moi, ce que j'aime, c'est les monstres, l'Américaine donne vie à Karen, l'attachante fillette-loup-garou-détective; à sa mère et à son frère, Deeze, qui lui fait découvrir les trésors des musées; à Anka, sa voisine juive, rescapée de la Seconde Guerre, dont la mort soulève bien des questions chez Karen; à Franklin, le gentil Frankenstein à la peau noire et à l'identité sexuelle fluide, entre autres.

En faisant de plus évoluer sa colorée galerie de personnages dans le Chicago des années 1960 et 1970 ayant servi de décor à sa propre enfance, Emil Ferris s'est surtout réapproprié son corps et un pan de son histoire personnelle.

La figure du monstre

La quinquagénaire ne le cache pas : Karen lui ressemble un peu, beaucoup, même si elle trouve son héroïne plus brave qu'elle. Bien avant de se dire femme, Emil Ferris se perçoit de l'intérieur tel un monstre, une détective ou encore une sorcière, énumère la principale intéressée en rigolant doucement.

Quand les monstres ne vivent pas autour de nous, ils habitent en nous.

Emil Ferris, autrice et illustratrice de Moi, ce que j'aime, c'est les monstres

Or, si la figure du monstre peut évidemment renvoyer à la part sombre d'une personne, elle se veut surtout, dans son oeuvre, le reflet de ce qui est différent de soi ou de ce qui peut nous rendre différent aux yeux des autres, et de la peur que cette différence peut susciter, voire exacerber.

La double page met en scène Karen.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le personnage de Karen, qui se perçoit comme un loup-garou à la vocation de détective, ressemble à Emil Ferris.

Photo : Gracieuseté des Éditions Alto

Karen croit que tout le monde porte une part de monstruosité en soi, et que ce n'est pas nécessairement une mauvaise chose, pour autant que ça ne représente pas un danger pour les autres, évidemment. Au contraire, ça peut être quelque chose de beau s'il s'agit d'une façon d'exprimer sa différence, d'accepter cette différence et d'y puiser la force de se tenir debout, renchérit l'autrice et illustratrice.

Par ailleurs, tout comme Karen, Emil Ferris a également croisé le chemin d’un abuseur. Elle avait huit ans. La fiction, qui selon elle permet l'empathie et donne la possibilité de cerner une expérience dans une perspective plus large que la sienne seule, a été une manière de composer avec ses propres fantômes.

C’est justement ce que je voulais transmettre en permettant [aux lecteurs] d’apprendre à connaître Karen : vous êtes plus grands, plus forts, que tout ce qui vous pourrait vous arriver, que tout ce qui vous est arrivé ou que tout ce qui vous arrivera.

Emil Ferris

Ainsi, Karen ne veut pas laisser la peur de ce qui est survenu sous la rame aérienne du métro ternir son amour du son des roues des wagons sur les voies ferrées.

De son côté, Emil Ferris a longtemps rejeté les comic books et autres magazines d'horreur dont elle raffolait jusque-là, parce qu’ils avaient un lien avec l’agression dont elle a été victime. Toutefois, en se remettant à dessiner à sa sortie de l’hôpital, elle a lentement mais sûrement décidé de renouer avec les monstres et les histoires qui avaient nourri son imaginaire d’enfant.

En fait, l’une des premières choses que j’ai faites, en recevant une avance de fonds [à la signature de son contrat d’édition], c’est d’aller sur eBay et de racheter tous les magazines d’horreur que j’avais lorsque j’étais jeune et que j’avais perdus au fil des ans, raconte-t-elle, un sourire dans la voix.

Sur la double page du livre, on voit entre autres une gargouille assise sur le ventre d'une femme allongée sur un lit, tête vers le sol et bras pendant.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Emil Ferris reproduit dans son récit illustré plusieurs tableaux de maître, dont « Le Cauchemar », de Heinrich Füssli, et datant de 1781.

Photo : Gracieuseté des Éditions Alto

Elle les a tous relus, avidement, retombant amoureuse de leur esthétisme au kitsch suranné et assumé. L'illustratrice en a reproduit plusieurs couvertures dans Moi, ce que j'aime, c'est les monstres, qu'elle élève du coup au même rang que les tableaux des maîtres (Delacroix, Corrège, Caillebotte, etc.) devant lesquels Karen s'arrête lors de ses visites au musée et qu'elle reproduit aussi.

Car pour Emil Ferris, il n'existe pas d'art majeur ou mineur. La valeur intrinsèque, réelle, d'une oeuvre, peu importe qui l'a signée, tient au temps que l'on passe en sa compagnie, soutient-elle avec conviction.

Créer pour (se) redonner une voix

Si elle s'identifie d'emblée à Karen, Emil Ferris reconnaît aisément qu'Anka lui ressemble aussi, notamment par son instinct de survie développé, et par ce qu'elle accepte de faire pour ne pas mourir de faim.

De plus, ne correspondant pas à l'idéal caucasien, elle a déjà été apostrophée par des suprémacistes blancs et des skinheads, à l'adolescence.

Sur la page de gauche, Emil Ferris a reproduit la couverture de magazine d'horreur «Ghastly». À droite, un portrait d'Anka, avec son chat, se détache par-dessus d'autres dessins. Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le personnage d'Anka (à droite) donne l'occasion, quelque 40 ans plus tard, à Emil Ferris de répondre à des suprémacistes blancs qui ont déjà remis en question sa capacité à parler anglais.

Photo : Gracieuseté des Éditions Alto

Anka et son histoire sont ma réponse à leur question : "Sais-tu seulement parler anglais?" Elles sont ma réponse à la grande noirceur qui nous guette si on ne fait pas attention à tout ça, à où ça pourrait nous mener, cette façon que certains ont de juger ou d'assumer qui nous sommes d'un seul regard...

Emil Ferris

Anka incarne d'ailleurs ce que nous avons fait, collectivement ou individuellement, ce dont nous avons été complices, collectivement ou individuellement, souligne Emil Ferris.

Cette dernière a notamment pris conscience de la Shoah en découvrant les chiffres tatoués sur les bras d'une personne qu'elle aimait beaucoup. J'ai fait des recherches et j'ai réalisé alors tout ce dont les adultes sont capables, le meilleur comme le pire..., se souvient-elle.

Bien qu'elle n'oserait jamais comparer ses expériences à ce qu'endurent les Afro-Américains, les Hispaniques et plusieurs autres minorités aux États-Unis, l'artiste a tenu à écrire et à dessiner pour défier un système qui déshumanise, pour donner une voix aux laissés-pour-compte.

Elle a créé la BD roman Moi, ce que j'aime, c'est les monstres.

Emil Ferris

Photo : Radio-Canada / Karine Dufour

À son avis, l'arrivée de Donald Trump au pouvoir n'a fait que de faire remonter à la surface l'intolérance larvée face aux marginaux et aux marginalisés de la part de ceux qu'elle surnomme les Villageois dans son récit illustré.

Le seul élément positif de leur nouvelle visibilité, c'est que nous devons y faire face, maintenant, exprime-t-elle comme = souhait.

Emil Ferris est en train de mettre les dernières touches au deuxième volet de Moi, ce que j'aime, c'est les monstres. En attendant une date de publication des versions originales et française, Emil Ferris séjournera à Québec pour une résidence d'auteur à la Maison de la littérature, du 3 décembre au 6 janvier 2020.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !

Ottawa-Gatineau

Culture