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Qui sont les « 500 scientifiques » qui affirment qu’il n’y a « pas d’urgence climatique »?

Très peu sont des climatologues, plusieurs ne sont pas des scientifiques et bon nombre d’entre eux ont des liens avec des groupes de pression climatosceptiques.

Le siège social de l'ONU à New York.

Une lettre affirmant qu'il n'y a pas « d'urgence climatique » a été adressée à l'ONU le 23 septembre dernier.

Photo : iStock

Bouchra Ouatik
Mis à jour le 

Le 23 septembre dernier, une lettre signée par plus de 500 personnes, affirmant qu’il n’y a « pas d’urgence climatique », a été envoyée au secrétaire général des Nations unies. Sa publication coïncidait avec l’allocution de la militante suédoise Greta Thunberg à l’ONU.

Une enquête conjointe de médias membres de l’International Fact-Checking Network (Nouvelle fenêtre), dont font partie les Décrypteurs, a permis de constater que très peu de signataires ont une expertise en climatologie. En outre, bon nombre d’entre eux ont des liens étroits avec l’industrie des énergies fossiles.

Cette lettre (Nouvelle fenêtre), entre autres citée par le politicien Maxime Bernier (Nouvelle fenêtre), a été brandie comme une preuve que le consensus scientifique sur les changements climatiques est remis en question.

Bien que le texte affirme qu’il s’agit de « 500 scientifiques et professionnels du climat et de domaines connexes », cette lettre a depuis souvent été présentée comme étant signée par « 500 scientifiques ». Pourtant, non seulement peu de signataires sont climatologues, mais un grand nombre ne sont carrément pas des scientifiques.

Qui est à l'origine de cette initiative?

La lettre compte 506 signataires, dont 14 qui se présentent à titre d'ambassadeurs de cette initiative, et plusieurs sont connus pour leurs prises de position niant les changements climatiques.

L’instigateur de la lettre, le physicien néerlandais Guus Berkhout (Nouvelle fenêtre), a travaillé durant une dizaine d’années pour la pétrolière Shell. Selon le média de vérification des faits croate Faktograph (Nouvelle fenêtre), M. Berkhout est spécialisé dans l’exploration géologique de gisements de combustibles fossiles.

M. Berkhout est aussi le fondateur de l’organisation qui chapeaute cette initiative, Clintel. Selon des informations obtenues par le journaliste belge Jeroen de Preter, du magazine Knack, Clintel a reçu plus de 700 000 $ du milliardaire climatosceptique néerlandais Niek Sandmann.

Deux Canadiens font partie des 14 ambassadeurs de ce projet, dont le Québécois Reynald Du Berger (Nouvelle fenêtre), professeur retraité de l’Université du Québec à Chicoutimi. Cet expert en séismes affirme que la température terrestre n’a pas augmenté depuis 15 ans. Des établissements d’enseignement ont par le passé annulé des conférences qu’il devait donner sur le sujet (Nouvelle fenêtre).

L’autre ambassadeur canadien du projet est Jeffrey Foss, professeur de philosophie à l’Université de Victoria (Nouvelle fenêtre) en Colombie-Britannique. Il travaille également pour le Frontier Centre for Public Policy, un groupe de réflexion canadien qui a déjà dénoncé les « dommages causés par [...] le lobby des énergies vertes » (Nouvelle fenêtre).

On note également parmi les principaux signataires le Britannique Christopher Monckton. Non seulement il n’est pas un scientifique, mais il a aussi faussement déclaré être lauréat d’un prix Nobel (Nouvelle fenêtre) et il s’est autoproclamé membre de la Chambre des lords, une affirmation qui lui a valu une mise en demeure (Nouvelle fenêtre) de l’institution parlementaire.

Les autres ambassadeurs sont le physicien américain Richard Lindzen (Nouvelle fenêtre) — dont certains articles scientifiques ont déjà été réfutés par ses pairs (Nouvelle fenêtre) en raison d’erreurs et d’inexactitudes —, le géologue australien Viv Forbes (Nouvelle fenêtre), le professeur de philosophie suédois Ingemar Nordin (Nouvelle fenêtre), l’ex-journaliste néo-zélandais Terry Dunleavy (Nouvelle fenêtre), l’ingénieur électricien irlandais et consultant pour le secteur énergétique Jim O’Brien (Nouvelle fenêtre), le géologue italien Alberto Prestininzi (Nouvelle fenêtre), le mathématicien français Benoît Rittaud (Nouvelle fenêtre), le biologiste norvégien Morten Jødal (Nouvelle fenêtre), le chimiste allemand Fritz Vahrenholt (Nouvelle fenêtre), qui a travaillé avec l’industrie des énergies fossiles (Nouvelle fenêtre), et l’ingénieur civil belge Rob Lemeire (Nouvelle fenêtre).

Ce genre d’initiative ne surprend pas le géologue Michel Jébrak, professeur émérite au Département des sciences de la Terre et de l’atmosphère de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). « Ça fait des années qu’on voit des groupes de petits scientifiques qui font des lettres de ce type-là », dit-il.

Michel Jébrak.

Le géologue Michel Jébrak est professeur à l'Université du Québec à Montréal.

Photo : Radio-Canada / François Perre

Michel Jébrak est l’invité des Décrypteurs, présenté le vendredi à 20 h sur ICI RDI, en rediffusion le samedi à 11 h 30 et le dimanche à 16 h 30, et sur ICI TOU.TV (Nouvelle fenêtre).

Très peu de climatologues

Climate Feedback (Nouvelle fenêtre), un site de vérifications de faits spécialisé en climat, a analysé le document et souligné que, parmi les 506 signataires de la lettre, 10 se décrivent comme des chercheurs en climat, soit moins de 2 % des signataires.

Là-dedans, il y a des gens qui n’ont jamais travaillé sur les changements climatiques. [...] N’ayant pas travaillé sur la réalité physique des changements climatiques, on est dans le domaine du commentaire éditorial.

Michel Jébrak, professeur émérite, UQAM

D’autres se présentent comme chercheurs en climat sans expertise académique dans le domaine, comme le Canadien Paul MacRae qui a signé la lettre à titre de « chercheur en climat indépendant », mais qui est instructeur d’anglais à l’Université de Victoria. Il a confirmé à Radio-Canada ne pas avoir étudié en sciences.

Sept des signataires indiquent avoir été « réviseur expert » pour le Groupe d’experts intergouvernemental sur le climat (GIEC). Cependant, cette désignation ne signifie pas qu’ils comptent parmi les auteurs des rapports du Groupe, mais indique simplement qu’ils ont formulé des commentaires sur les rapports. Pour être réviseur auprès du GIEC, il ne suffit que de fournir une autodéclaration de son expertise (Nouvelle fenêtre).

Les auteurs des rapports du GIEC, quant à eux, sont sélectionnés sur la qualité de leurs publications scientifiques. Michel Jébrak mentionne que, bien qu’ils ne soient pas tous climatologues, les auteurs du GIEC ont tous une expertise pertinente à la compréhension des causes et des conséquences des changements climatiques. « À chaque fois, ils prennent la meilleure recherche de pointe dans le monde », explique-t-il. 

Le président du GIEC, Hoesung Lee, pose avec une copie du rapport spécial sur les océans et la cryosphère.

Le président du GIEC, Hoesung Lee, a présenté un rapport sur les océans le 25 septembre 2019, à Monaco.

Photo : Reuters / Eric Gaillard

Selon Climate Feedback, les deux groupes de professionnels les plus représentés parmi les signataires sont les ingénieurs (21 %) et les géologues (19 %).

Lui-même géologue de formation, Michel Jébrak ne remet pas en question le consensus scientifique sur les changements climatiques. Toutefois, il n’est pas surpris de voir autant de ses confrères se ranger du côté des climatosceptiques. « Les géologues ont tendance à avoir un certain recul par rapport à l’évolution de la planète. L’échelle de temps, c’est le million d’années. Ce qui se passe sur une échelle de 10 ans ou de 100 ans, c’est un détail pour certains géologues. »

C’est pour ça que certains géologues se disent : “Ce n’est pas grave pour la planète, elle va continuer à tourner”. Oui, mais pour les gens qui vivent dessus, c’est un peu différent.

Michel Jébrak, professeur émérite, UQAM

On retrouve également dans la liste des scientifiques de domaines non reliés au climat, par exemple des généticiens et des médecins. D’autres ne travaillent pas du tout dans le domaine scientifique. On recense notamment 15 économistes, 3 journalistes, 7 relationnistes, 1 historien, 1 architecte et 1 pilote de ligne à la retraite.

Des liens avec l’industrie énergétique

Bon nombre des signataires de cette lettre travaillent dans le secteur des énergies fossiles. « Dans cette liste, on voit qu’il y a des gens qui ont des intérêts, note M. Jébrak. [...] Évidemment, c’est très difficile pour ces gens-là d’admettre qu’ils sont en fait complices. » Le professeur trace un parallèle avec les scientifiques qui émettaient des doutes sur la nocivité du tabac, alors qu’ils étaient financés par des fabricants de cigarettes.

Un des signataires de cette lettre, Viv Forbes, est un géologue australien qui a travaillé 40 ans pour l’industrie du charbon (Nouvelle fenêtre). Un autre, Michael Seymour, également géologue, a occupé un poste de direction pour la pétrolière britannique Trajan Oil and Gas.

Cinq des signataires indiquent avoir travaillé pour la pétrolière Shell. L’ingénieur canadien Allan MacRae a, de son côté, une entreprise active dans l’industrie des sables bitumineux. Les trois signataires polonais sont quant à eux des représentants syndicaux de travailleurs de l’industrie du charbon.

On voit, du haut des airs, des installations destinées à l’exploitation des sables bitumineux.

Vue aérienne d’installations destinées à l’exploitation des sables bitumineux, à Fort McMurray, en Alberta.

Photo : La Presse canadienne / Jeff McIntosh

Plusieurs des signataires sont aussi affiliés à des groupes de pression qui rejettent le consensus scientifique sur les changements climatiques et qui défendent les intérêts des entreprises, comme l’a montré le média d’enquête britannique DeSmog (Nouvelle fenêtre).

On compte plus de 20 signataires affiliés à des groupes tels que le Heartland Institute, le Cato Institute et le Competitive Enterprise Institute, trois organisations membres du réseau Atlas, dont la mission est défendre le libre-marché. Le réseau Atlas a notamment reçu des fonds (Nouvelle fenêtre) de la pétrolière Exxon Mobil ainsi que de Koch Industries qui possède des filiales dans le domaine pétrolier.

Quatre des signataires canadiens sont affiliés au groupe de réflexion Global Warming Policy Foundation (Nouvelle fenêtre), fondé par le politicien britannique Nigel Lawson qui nie le rôle de l’activité humaine sur le réchauffement climatique.

Dix-sept signataires canadiens

Outre le philosophe Jeffrey Foss et le géologue-sismologue Reynald Du Berger, 15 autres Canadiens ont signé la lettre :

Des arguments contredits par la science

Les auteurs de la lettre ne nient pas le réchauffement climatique ni la responsabilité de l’humain, mais ils affirment qu’il n’y a pas d’urgence climatique, en se fondant sur des arguments réfutés par la science.

« Ce qui est écrit là-dedans, ce sont des opinions sur une situation qui n’a pas été analysée », affirme le professeur Michel Jébrak.

Le site de vérifications de faits scientifiques Climate Feedback (Nouvelle fenêtre) a fait analyser les arguments de la lettre par une équipe de scientifiques.

Les auteurs de la lettre de Clintel avancent que le réchauffement actuel fait partie d’un cycle naturel qui serait peu influencé par l’activité humaine, qu’il serait plus lent que prévu et que les modèles climatiques seraient défaillants. Ces affirmations sont toutes contredites par de nombreuses études scientifiques recensées par Climate Feedback (Nouvelle fenêtre).

Ils prétendent également que le dioxyde de carbone (CO2) ne serait pas un polluant, mais plutôt « la base de toute vie sur Terre ». S’il est vrai que le CO2 est utilisé par les plantes, il est aussi responsable de l’effet de serre, et des études montrent qu’un excès de CO2 dans l’atmosphère aura un effet néfaste sur l’agriculture.

La lettre avance de plus que le réchauffement climatique n’aurait pas eu d’effet sur les catastrophes naturelles. Les travaux du GIEC (Nouvelle fenêtre) indiquent au contraire que les changements climatiques causent à la fois plus d’inondations en raison de l’élévation du niveau de la mer et plus de sécheresses.

Un petit arbuste sur une terre déserte.

Des acacias ont été plantés à Louga, au Sénégal, pour créer un grand mur vert de 15 km de large sur 7600 km de long, du Sénégal à Djibouti, afin de stopper la désertification.

Photo : Getty Images / SEYLLOU DIALLO

Les auteurs de la lettre concluent en soutenant qu’il n’y a pas d’urgence. Les récents rapports du GIEC indiquent plutôt qu’il faudra réduire les émissions de gaz à effet de serre de moitié pour limiter le réchauffement de la planète à 1,5 degrés Celsius, et que de manquer cette cible entraînera des conséquences significatives (Nouvelle fenêtre), notamment sur la désertification et la sécurité alimentaire.

Michel Jébrak souligne que des initiatives comme la lettre de Clintel donnent faussement l’impression qu’il y a un débat autour de la réalité des changements climatiques.

Il n’y a pas deux opinions. Il y a un consensus scientifique fort, et il y a des dissidents qui n’ont pas d’arguments solides à apporter.

Michel Jébrak, professeur émérite, UQAM

Bien qu’il existe des climatologues qui rejettent le consensus scientifique, les études publiées ces dernières années (Nouvelle fenêtre) précisent qu’entre 90 % et 100 % des chercheurs en climat (Nouvelle fenêtre) sont d’avis que l’activité humaine a un impact sur le réchauffement planétaire.

Décrypteurs, notre dossier

Précision

Dans une version antérieure, nous présentions Alain Bonnier comme un chercheur retraité de l'INRS; il est plutôt un diplômé de cet établissement.

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