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Bret Easton Ellis, un X contre la censure

L’auteur d’American Psycho est à Montréal à l’occasion du salon du livre pour faire la promotion de White, un essai sur l’Amérique de Trump. Émilie Dubreuil l’a rencontré.

Photo prise dans un hôtel à  Montréal,Québec, Canada.

L'écrivain américain Bret Easton Ellis.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Émilie Dubreuil

Le message était clair.

Monsieur Easton Ellis n’aime pas se faire prendre en photo. Vous ne disposerez que de 4 à 5 minutes pour les faire, nous avait dit l’attaché de presse de la maison d’édition Robert Laffont, qui publie son oeuvre en français.

Le dernier opus de l’auteur de Moins que Zéro et American Psycho s’intitule White. White comme dans blanc ou homme blanc privilégié. Un titre comme un clin d’oeil sardonique à ce génie de l’époque où quiconque ne s’excuse pas d’être blanc, mâle et privilégié est suspecté de ne pas s’affliger des inégalités sociales, raciales, etc.

White, son dernier livre, est un essai, un genre qu’il pratique peu, mais qui s’est imposé à lui, dit-il, car l’Amérique, l’Amérique qui faisait rêver Joe Dassin, s’est muée en cauchemar.

L’empire dont la chute provoque acrimonie, division et indignation tonitruante l’inquiète.

Mais le silence imposé par la vertu dogmatique l’inquiète aussi. Plus que le bruit.

Une vertu qui surveille et punit

Aujourd’hui, je ne pourrais absolument pas publier American Psycho, déclare d’entrée de jeu Ellis, qui publiait en 1991 (il n’avait que 26 ans à l’époque) ce qui était son troisième roman.

On y suit le récit des péripéties de Patrick Bateman, un enfant chéri de Wall Street à l’ère Reagan. Le jeune homme vénère Donald Trump, star des affaires à New York, aime la mode, les bons restaurants, la cocaïne, et pratique des meurtres sordides.

Le livre s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires aux États-Unis, il a inspiré un film et une comédie musicale, a été traduit partout dans le monde.

Les éditeurs n’aiment pas le risque et, aujourd’hui, constate-t-il, on n’analyse plus les oeuvres que selon leur cote de moralité. Y a-t-il assez de femmes? De minorités? etc.

Tout le rapport à l’art est biaisé, nous ne savons plus comment aborder une oeuvre, et on craint celles qui pourraient soulever l’indignation.

Bret Easton Ellis

Dans White, Easton Ellis s’attarde à cette nouvelle posture chère à la génération dite des milléniaux qui se sent bien souvent offensée par ceci ou cela et réclame qu’on punisse ou qu’on bannisse quelqu’un de l’espace public parce qu’il ou elle ne pense pas ou n’agit pas comme il faut.

Ces dames patronnesses à l’ère des réseaux sociaux, Easton Ellis les voit comme des adultes qui refusent de l’être.

Ce nouveau schème de pensée, où tout est considéré sous l’angle potentiellement raciste ou sexiste, qui érige la victimisation en héroïsme et où toute opinion doit être analysée sous le spectre de son potentiel à troubler ou à outrager quelqu’un, revient à nous forcer à demeurer d’éternels enfants, soupire Easton Ellis.

White culmine dans cette chronique de la pensée américaine à l’ère des réseaux sociaux, celle qui surveille, dénonce, s’insurge et répudie.

Easton Ellis insiste.

Il ne voulait pas écrire là-dessus et il n’a rien contre les milléniaux, mais cette nouvelle censure lui fait peur et il se sentait un devoir de prendre la parole.

C’est une affaire de pouvoir en fait, cette histoire d’indignation et cette façon ‘’d’annuler’’ les gens, de leur enlever leur droit de s’exprimer.

Bret Easton Ellis

Dans ses bons jours, Easton Ellis croit que cela va passer.

Les jours de déprime, il a peur que cette emprise de la gauche autoritaire ne s’estompe jamais plus et réduise au silence les artistes autant que les gens ordinaires.

Donald Trump et Hillary Clinton pendant le deuxième débat de la présidentielle américaine

Donald Trump et Hillary Clinton pendant le deuxième débat de la présidentielle américaine

Photo : Reuters / Rick Wilking

Et si Clinton avait été élue ?

En entrevue, comme dans son livre, Easton Ellis émet l’hypothèse que cette nouvelle rigidité morale est en fait une réaction extrême à l’élection de Donald Trump.

Cette élection a littéralement mortifié les institutions intellectuelles aux États-Unis, les médias, les universités et les artistes. Si une femme l’avait emporté à la Maison-Blanche aurions-nous eu un mouvement #Metoo si fort ?

Bret Easton Ellis

Toute cette fascination de la gauche, particulièrement dans les universités, pour l’appropriation culturelle, etc. a, selon l’écrivain, explosé après l’élection de Donald Trump et serait, en fait, l’expression d’un contrecoup.

Pour peu qu’on s’intéresse à la littérature contemporaine américaine, Easton Ellis est, depuis la fin des années 80, un écrivain aussi talentueux que chanceux, sorte de virtuose d’une sociologie instinctive, lucide et grinçante, qui s’articule dans sa fiction.

L’homme n’a que la petite vingtaine lorsque Moins que zéro devient un livre à sensation.

Comme l’écrivain a su saisir son époque, souvent de façon fulgurante, on voudrait qu’il soit un oracle.

- Dites Monsieur Ellis, que va-t-il advenir si Donald Trump gagne les prochaines élections?

- Eh bien ce sera la guerre civile.

- Sérieusement?

- Oui. Non. Je ne sais pas. Mais ce sera la guerre civile de toute façon.

Il rit.

- Sérieusement, l’Amérique est profondément divisée. C’est comme assister à un film cacophonique où deux scénarios se déroulent en même temps sur l’écran. J’ai des amis qui hurlent en regardant la procédure de destitution parce qu’ils haïssent tout de Trump, et d’autres qui s’insurgent parce que le spectacle monté par les démocrates leur semble illégitime.

Easton Ellis n’a pas voté pour Donald Trump.

Il aime mentionner que son conjoint est un socialiste constamment outré par la présidence actuelle, mais l’écrivain s’insurge contre le mépris d’une certaine gauche vis-à-vis de l’opinion politique des gens qui appuient Trump.

Les hauts cris d’indignation et de jugement ne mènent à rien. Ils ont perdu l’élection en 2016 et j’ai bien peur qu’ils ne reperdent en 2020.

Bret Easton Ellis

Cris du coeur de la génération X

Bret Easton Ellis a étudié au Bennington College, au Vermont, en création littéraire.

Il faisait partie de la promotion 1986, en compagnie de Donna Tartt et Jonathan Lethem.

Trois jeunes auteurs qui vont par la suite devenir célèbres.

On imagine le « Diner » sur la rue principale, au milieu des montagnes, comme une sorte de café de Flore des lettres américaines des années 80 où ces intellectuels de la génération X écoutaient du Talking Heads et s’exprimaient avec l’ironie et le nihilisme caractéristique des X.

Nous, les X, formons une petite génération coincée entre les baby-boomers et les milleniaux. Nous n’aurons jamais de président. Nous n’aurons jamais le pouvoir. Nous sommes des outsiders et j’aime ça le fait que nous ne soyons pas conformes. Les milléniaux me semblent tellement vouloir être conformes, en adéquation avec le groupe, explique l’écrivain, tout en soulignant l’empathie qu’il ressent pour cette génération qui a grandi dans une Amérique plus violente que la sienne et a été tout à la fois beaucoup plus protégée que les X.

Tout ce que je connais de Montréal, c’est que la ville héberge les serveurs du plus gros site de pornographie au monde! L’aéroport est bien, l’hôtel aussi, dit Easton Ellis, le sourire un peu moqueur, alors que l’entrevue tire à sa fin.

Malgré ces années de jeunesse passées au Vermont, il n’avait jamais mis les pieds à Montréal.

Dans White, Easton Ellis évoque son admiration pour Joan Didion, grande écrivaine américaine. Je lui demande s’il en est jaloux.

- Bien sûr que non! Je ne suis jaloux de personne, sauf peut-être des stars de porno gais.

Ironie de X, sans doute.

Un grand écrivain vivant n’est nécessairement qu’un homme ou une femme qui charrie avec lui l’ombre de son oeuvre, plus grande que lui, différente de lui.

Même s’il n’avait que 4 ou 5 minutes pour faire ses photos, sur l’un des clichés pris de l’écrivain par mon collègue Ivanoh Demers, une ombre surplombe l’homme.

Ici, l’homme est plutôt doux, avenant, presque timide, des cheveux blancs et clairsemés.

Easton Ellis, loin de la violence et de la sulfure de son oeuvre, porte un pantalon mou, un T-shirt sous un manteau de tweed, et boit de l’eau plate.

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