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analyse

De Beyrouth à Bagdad, c’est le pouvoir de l’Iran qui est visé

Il est assis et regarde vers sa gauche.

L'actuel guide suprême de la Révolution iranienne, l'ayatollah Ali Khamenei.

Photo : Associated Press

François Brousseau

Depuis le début de 2019, un nouveau printemps arabe se manifeste, huit ans après celui de 2011 qui a avorté de façon catastrophique, sauf en Tunisie. Au printemps, au Soudan et en Algérie. Et cet automne, en Irak et au Liban.

Depuis le 15 novembre, on parle également de manifestations massives en Iran, violemment réprimées dans un huis clos médiatique imposé par une interruption massive – et réussie – d’Internet par les autorités.

L’Iran n’est pas un pays arabe, mais les révoltes en cours sont liées à ce qui se passe dans certains pays arabes, socialement, par la nature des revendications. Mais aussi, sur un plan géopolitique, parce que l’Iran exerce son influence dans une partie du monde arabe, sur ce croissant chiite dont font partie le Liban et l’Irak.

Des griefs similaires

Les ressemblances entre les griefs des manifestants de Bagdad, Beyrouth ou Téhéran sont frappantes. Des questions de pain et de beurre, d’inflation et de chômage, de services publics défaillants et de corruption politique : autant de thèmes omniprésents dans les trois pays.

On manifeste aussi contre des castes politico-religieuses ou communautaires qui s’arrogent le pouvoir en fonction de leur statut tribal ou confessionnel.

À Beyrouth, depuis la mi-octobre, on a entendu des manifestants qui criaient : À bas les mafias confessionnelles!

En plus de se plaindre du saccage de l’environnement, des ordures qu’on n’enlève plus, des coupures d’électricité, on s’en prend aussi, très directement, au système politique.

Au Liban, selon le système et les pratiques en vigueur, on est chrétien, chiite ou sunnite avant d’être citoyen libanais. Et c’est justement une citoyenneté non confessionnelle que réclament bon nombre de manifestants libanais.

Depuis un siècle, et à travers même ses divisions, le système libanais a permis à une caste politique de s’emparer du pouvoir, avec les mêmes familles et parfois les mêmes individus depuis 30 ou 40 ans.

La Thawra libanaise, la Révolution comme ils l’appellent là-bas, c’est aussi – peut-être même d’abord – un rejet viscéral de la division communautariste et religieuse comme fondement de la société.

La dimension féministe

Une Libanaise au milieu d'une foule brandit un drapeau libanais à Sidon, le 19 octobre 2019.

Des manifestants à Sidon brandissent des drapeaux libanais.

Photo : afp via getty images / MAHMOUD ZAYYAT

Autre élément très important, visible ces jours-ci à Beyrouth, dans une moindre mesure à Bagdad, et qu’on a vu aussi en Iran avec la révolte contre le voile islamique en 2017-2018 (des femmes qui se dévoilaient sur la place publique, au risque d’être arrêtées) : la dimension proprement féministe de la révolte, le rêve de l’égalité des sexes, si éloigné dans cette région du monde.

À Beyrouth, des chrétiennes et des musulmanes manifestent bras dessus, bras dessous et cheveux au vent : un geste politique d’unité, mais aussi une revendication de liberté contre la chape religieuse et misogyne de l’État et des traditions.

Quant à l’Irak, ce pays n’a pas, comme le Liban, un système confessionnel imposé depuis un siècle. Mais là comme au Liban, cohabitent Arabes chiites et Arabes sunnites, sans oublier la présence des Kurdes dans le nord du pays.

Après le renversement de Saddam Hussein par l’armée américaine, lors de l’invasion de 2003, on a mis sur place en Irak un système de division, de partage du pouvoir, sur une base communautaire ou religieuse, un peu inspiré du système libanais. Cela a permis aux chiites d’exercer le pouvoir après la dictature minoritaire sunnite de Saddam Hussein.

Là aussi, comme au Liban, le président doit appartenir à tel groupe, le premier ministre à tel autre, etc. Avec pour corollaire, comme au Liban, l’établissement de mafias ethnico-religieuses qui tiennent leurs sectes ou leurs tribus respectives.

Un système de clientélisme, de médiation politique, de fourniture de services, qui est également, on l’aura compris, une filière royale pour la corruption. C’est aussi cela qui est dénoncé dans la rue.

L’Iran et le « croissant chiite »

En Irak et au Liban, mais aussi en Iran, la rébellion actuelle a des motifs similaires, y compris le poids des religieux dans la vie publique qui excède – jusqu’au ras le bol – beaucoup parmi les jeunes qui manifestent.

Mais au-delà du social, de l’économique et du religieux, il y a aussi une dimension géopolitique dans cette révolte, liée à l’influence régionale de l’Iran, à travers la filière chiite. C’est ce qu’on appelle l’arc ou le croissant chiite.

C’est une zone, très visible sur une carte régionale, à l’intérieur du monde arabo-musulman, où la minorité chiite se concentre, au point d’être localement majoritaire : Bahreïn, Iran, Irak… et la moitié du Liban (en particulier, mais non exclusivement, dans le sud du pays, avec la mainmise du Hezbollah chiite, soutenu par Téhéran).

Sur cette carte, on ajoutera, pour la continuité géographique, le cas spécial de la Syrie, où là, il s’agit d’une minorité – la minorité alaouite de Bachar Al-Assad (apparentée aux chiites et tenue à bout de bras, dans la guerre, par Moscou, mais aussi par Téhéran). Une minorité qui s’est accrochée au pouvoir depuis huit ans, même si elle ne constitue que 12 % de la population.

Et dans tous ces cas – avec des nuances en ce qui concerne le Bahreïn – on retrouve une présence culturelle, religieuse, économique, politique et militaire de l’Iran. Une présence qui peut être très pesante.

« Dehors les Iraniens! »

Ils brandissent des drapeaux.

Des Irakiens participent une manifestation antigouvernementale à Bagdad.

Photo : Reuters / Thaier Al-Sudani

Ce n’est pas pour rien que durant les manifestations à Bagdad, on a lancé le slogan Dehors les Iraniens!

Autre dimension qui relie entre elles les situations en Iran, en Irak et au Liban : l’exaspération contre le pouvoir des religieux iraniens, qu’il exerce contre son propre peuple, ou par un impérialisme régional à Beyrouth et à Bagdad : l’argent iranien, les espions iraniens, les ficelles iraniennes, etc.

Des documents secrets des services iraniens rendus publics récemment par le New York Times l’ont bien montré : à Bagdad, l’Iran tire les ficelles, investit les ministères, pousse ou bloque des nominations. Cela explique la dimension anti-iranienne (dirigée contre le gouvernement de Téhéran plus que contre les Iraniens comme nation) récurrente dans les manifestations en Irak, en plus des récriminations socio-économiques et de la critique du système politique confessionnel.

Quel paradoxe! Depuis l’invasion américaine qui a détruit l’État de Saddam Hussein et ouvert grand les portes à l’influence étrangère, c’est l’Iran qui en a profité, bien davantage que les États-Unis. L’Irak est devenu une sorte de colonie, non pas des États-Unis, mais bien de l’Iran.

Il y a aussi une certaine dimension anti-iranienne – moins explicite – dans les manifs à Beyrouth. Le Hezbollah, parti-milice financé par l’Iran, sorte d’État dans l’État au Liban, est très attaché au système confessionnel libanais. Il tient aussi aux femmes voilées.

Il n'est pas étonnant qu’il se soit déclaré franchement hostile à la Thawra libanaise, dont la dimension libertaire, féministe, anticommunautariste et même antireligieuse est assez visible dans les manifestations, au moins à Beyrouth.

L’exaspération des Iraniens rejoint celle des Irakiens

Un mot pour finir sur les manifestations en Iran à proprement parler, et sur leur lien avec ce qui précède.

L’Iran est un pays qui, depuis de nombreuses années, dépense des sommes importantes pour exporter son influence dans l’ensemble du croissant chiite.

En Iran même, une des dimensions des manifestations actuelles, c’est de dire que le peuple crève de faim, que les élites religieuses corrompues s’en mettent plein les poches. Et qu’en plus de ça, le peu d’argent qui reste s’en va financer des opérations aventuristes à l’étranger, en Irak, au Liban, en Syrie.

Et voilà comment la boucle est bouclée : dans les rues de Beyrouth, de Bagdad et de Téhéran, ce sont aussi les ayatollahs qui sont visés.

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