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Sur les traces du « Monstre de la Miramichi », 30 ans plus tard

Trente ans après la cavale meurtrière d'Allan Legere dans la région de la Miramichi, au Nouveau-Brunswick, des gens sont toujours marqués par la terreur qu'a semée le fugitif.

Deux images d'un homme barbu tenant une affiche sur laquelle on peut lire, entre autres, l'année 1987.

Allan Legere lors d'une arrestation en 1987, avant sa cavale meurtrière.

Photo : Radio-Canada

Janique LeBlanc

Prononcer le nom d’Allan Legere au Nouveau-Brunswick fait à coup sûr surgir la peur et les terribles souvenirs de sa cavale meurtrière de 1989.

Trente ans plus tard, les habitants de la Miramichi se souviennent très bien de l’angoisse créée par la possibilité qu'un meurtrier évadé de prison puisse rôder dans la forêt tout près leur maison.

Les signalements du fugitif étaient nombreux. Des lunettes avec la même prescription que la sienne avaient été trouvées après qu’un résident eut pris en chasse un homme venu voler de la nourriture chez lui. Malgré les recherches, les hélicoptères, les chiens pisteurs, les détecteurs de chaleur, le meurtrier de John Glendenning restait introuvable.

Un homme et une femme posent dans un sentier l'automne.

Germaine et Roger Martin

Photo : Radio-Canada / Janique LeBlanc

C’était la peur parce que tout le monde s'imaginait qu'on le voyait partout, se souvient Germaine Martin, qui résidait à Miramichi à l’époque.

Thelma et Norbert Robichaud avaient interdit à leurs trois filles de jouer dehors. Effrayées, les jumelles âgées de 9 ans et l’aînée de 11 ans ont déménagé leur lit dans la chambre de leurs parents pendant les 7 mois de la cavale du meurtrier. Le soir, les rues de Miramichi étaient désertées. Des propriétaires de résidence faisaient installer des barreaux aux fenêtres, d’autres achetaient des armes à feu pour se protéger.

Quand ils ne pouvaient pas le trouver, qu'il s'était évadé, il y avait du monde qui dormait avec un fusil à côté d’eux, parce qu'ils avaient peur, se rappelle Joseph Godin, qui a bien connu Allan Legere, plus jeune.

Un homme barbu portant une casquette, à l'extérieur, devant une camionnette.

Joseph Godin affirme avoir bien connu Allan Legere.

Photo : Radio-Canada / Janique LeBlanc

C’était un homme sans pitié, au cœur noir, un gars avec deux personnalités, confie celui qui s’était éloigné d’Allan Legere avant qu’il commette son premier meurtre, en 1986.

Un cauchemar qui hante encore

Pour Kenneth McGee, les souvenirs de cette période sombre sont encore très vifs. À 28 ans, il était policier municipal à Chatham - aujourd'hui devenue Miramichi -, quand Allan Legere s’est évadé de l’Hôpital Dr-Georges-L.-Dumont, à Moncton, le 3 mai 1989.

Ce n’est pas 30 ans, c’est hier. Ce sont des mémoires vivantes qui ne vont jamais s’échapper.

Kenneth McGee

Le jeune policier s'est rendu sur les lieux après la découverte d'une des victimes d'Allan Legere, Annie Flam, 75 ans, dans sa maison incendiée le 28 mai. Quand il était en service, Kenneth McGee s’inquiétait pour ses proches restés à la maison. La panique dans la population était aussi une source de danger pour les policiers.

Des gens dans leurs maisons nous rencontraient à la porte avec leur arme à feu. “C’est qui? - C’est la police! - J’ai besoin d’une preuve [disaient-ils]".

Les policiers avaient pris l’habitude de frapper aux portes et de reculer, les mains en l’air, pour rassurer les résidents qui dirigeaient vers eux leur arme à feu.

Photographie de famille d'Annie Flam.

Annie Flam a été la première victime d'Allan Legere après son évasion. Durant sa cavale qui allait durer près de 7 mois, il a assassiné quatre personnes et il a gravement blessé une autre.

Photo : archives

Des cibles ambulantes

Kenneth McGee et ses collègues devaient faire des patrouilles de trois heures tous les soirs. Ils parcouraient à pied les quartiers, les bois et les secteurs industriels. Quand ils vérifiaient la cour arrière des maisons, ils pouvaient se trouver dans la mire de citoyens armés. Ils n’avaient pas de gilets pare-balles.

Pour éviter qu’un policier se fasse abattre par un citoyen nerveux, le chef de police avait ordonné à ses agents de porter des vestes voyantes par-dessus leur uniforme.

Le problème avec ça, c’est que nous autres, on était des walking targets, des cibles, déplore Kenneth McGee.

Des cibles pour un meurtrier en cavale qui avait promis de se venger après sa première condamnation pour meurtre.

Double meurtre et nuit de terreur dans le brouillard

Photographie de famille de Donna Daughney.

Donna Daughney et sa soeur Linda ont été tuées sauvagement par Allan Legere.

Photo : archives

Le 13 octobre 1989, on découvre l'horreur du double meurtre des sœurs Donna et Linda Daughney, âgées de 45 et 41 ans, dans leur maison incendiée. Les deux femmes ont été agressées sexuellement et battues si sauvagement qu’elles sont méconnaissables. La panique monte d’un cran dans la région de la Miramichi.

Le 29 octobre, des coups de feu sont tirés vers des policiers après le vol d'armes à feu dans un camion au Motel Morada. Des policiers poursuivent le suspect le long d'une voie ferrée. Kenneth McGee et son partenaire de la GRC sont envoyés à l'autre bout de la voie ferrée pour tenter de l'appréhender.

Dans la voiture, ils entendent à la radio des policiers qui se disent la cible de coups de feu. Quand ils sortent, l'agent de la GRC dit à Kenneth McGee de laisser les phares allumés par mesure de protection contre le tireur. Les deux policiers armés se postent dans la forêt, dos à dos. Ils sont enveloppés par un épais brouillard et passent le reste de la nuit dans l'obscurité sans bouger.

C’était juste nous autres, puis n’importe quel son qu’on écoutait dans les bois, on ne savait pas si ça se dirigeait vers nous. On était dos à dos jusqu’à ce que le soleil se lève... [ç'a duré] six heures, raconte Kenneth McGee, visiblement ébranlé en se remémorant cette nuit où il a eu peur de ne plus revoir sa femme et son fils nouveau-né.

Après cette nuit terrifiante, un superviseur reproche au policier McGee d’avoir laissé les phares de sa voiture allumés par peur. Il ajoute que si un autre meurtre survient, ce sera de sa faute.

Quelques semaines après ça, le père Smith était tué, se rappelle avec émotion Kenneth McGee. Il y avait une partie de mon cœur qui disait "Est-ce que c’était de ma faute?"

Extrait d'entrevue avec Kenneth McGee

Le 16 novembre, le corps du père James Smith est découvert par des paroissiens au presbytère. Il a été battu sauvagement. Les murs sont maculés de sang. Pour la première fois, la GRC dévoile publiquement qu'Allan Legere est le suspect numéro un de ces quatre meurtres brutaux.

La voiture du père Smith est retrouvée à Bathurst. Tout indique que celui qu'on surnomme désormais le Monstre de la Miramichi a quitté la région. Les journalistes de l'extérieur sont repartis, mais le patron d'une journaliste de CBC, Jonna Brewer, a un pressentiment et lui demande de rester encore un peu.

Le soir du 23 novembre, dans leurs communications radio, les policiers signalent une présence suspecte au cimetière. La jeune journaliste s’y rend toute seule. Il n’y a personne. Elle sort de sa voiture, voit l’hélicoptère s’éloigner, lumières de recherche éteintes et se dit que c’est une fausse alarme.

Mais je suis restée là quelques minutes et je me suis demandé "Jonna, qu’est-ce que tu fais ici?" Je pensais comme une journaliste, pas comme une femme seule dans le noir avec la possibilité qu’Allan Legere était autour, explique la journaliste.

Extrait d'entrevue avec Jonna Brewer

L’incident du cimetière bouleverse la jeune journaliste, qui se barricade ensuite dans la chambre de son motel désert. C’est à ce moment qu’elle comprend la peur qui étreint les gens de Miramichi depuis des mois.

Capture du meurtrier le plus recherché du Canada

Jonna Brewer ne dort pas cette nuit-là. Dans sa chambre de motel, elle reste branchée sur les communications radio de la police. Vers 4 h le 24 novembre, les échanges radio s’activent, le ton est différent. La journaliste comprend que les policiers poursuivent un fuyard dans un camion-remorque.Tout à coup, elle entend ce qui restera à jamais gravé dans sa mémoire :

Is it him? [est-ce lui?]]

Un silence s'ensuit.

La radio des policiers émet un son.

We’ve got him! [On l’a eu!]

Un homme barbu sort d'un immeuble menotté et entouré de policiers.

Allan Legere escorté par des policiers au palais de justice de Moncton

Photo : Radio-Canada

Allan Legere est enfin capturé. Les gens de la Miramichi peuvent respirer et reprendre une vie normale après sept mois d’angoisse.

En 1991, au terme d’un long procès, Allan Legere est condamné à la prison à vie pour les meurtres d’Annie Flam, de Donna Daughney, de sa soeur Linda Daughney et du père James Smith. Il est le premier meurtrier canadien à être condamné grâce à des preuves d’ADN, une toute nouvelle technologie à l’époque.

Aujourd’hui, il est incarcéré à l’Établissement à sécurité maximum d’Edmonton, en Alberta où il a été transféré en février 2015.

Des séquelles

L'ancien policier Kenneth McGee se rappelle les tristes événements qui ont marqué la population de la région de Miramichi en 1989.

Kenneth McGee était un jeune policier lors de la cavale d'Allan Legere.

Photo : Radio-Canada / Janique LeBlanc

Le Monstre de la Miramichi a beau être derrière les barreaux depuis 30 ans, sa cavale meurtrière hante encore l’ancien policier Kenneth McGee, maintenant responsable de l’Organisation des mesures d’urgence pour le nord du Nouveau-Brunswick.

Avec le jour de l'An, l'année passée, tout est revenu, confie Kenneth McGee, le visage crispé.

Lors d’une fête la veille du jour de l'An 2019, un ballon éclate. Kenneth McGee est immédiatement replongé dans cette horrible nuit d'octobre 1989, debout dans la forêt avec son partenaire, enveloppé par le brouillard, hanté par le silence, les coups de feu et tous les petits bruits de la nuit. Voyant l’expression de terreur sur son visage, sa conjointe lui demande ce qui se passe. Vingt-neuf ans après les faits, M. McGee raconte cette histoire pour la première fois.

S’il en parle publiquement aujourd’hui, c’est qu’il espère que ça va l’aider à mieux gérer les souvenirs qui le hantent encore.

C'est dur, avoue l’ancien policier, précisant que les mauvais souvenirs remontent à la surface quand il n’est pas occupé.

Il faut que je mette ça de côté et que je continue mon travail. J'ai un rôle important maintenant et ce qui s'est passé dans ce temps-là n’a aucun impact là-dessus. Je pense que je fais très bien mon travail, mais quand j’ai fini ma journée, je pense à ce temps-là, explique l'ancien policier.

Kenneth McGee pense aussi à ses collègues et amis policiers, notamment à ceux qui ont vu les scènes des meurtres sanglants d’Allan Legere. En parlant publiquement des séquelles de cette période de terreur à Miramichi, il espère aussi aider d’autres personnes à surmonter ce qu’elles ont vécu il y a 30 ans.

Ce n’est pas comme ça maintenant, mais dans ce temps-là, si on parlait de ce qui se passait dans notre tête, c’était comme si on n’était pas assez fort pour être policier. Alors on en parlait jamais. Peut-être que c’est pour ça que je pense encore à ça après 30 ans, conclut Kenneth McGee.

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