•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Un réseau de faux médias canadiens propage des nouvelles favorables à l'Inde

Le logo est en forme de feuille d'érable.

La page principale du « Montreal Daily News », un faux média géré depuis l'Inde.

Photo : Capture d’écran

Jeff Yates
Andrea Bellemare

Un immense réseau international de faux médias locaux qui publient des articles favorables au gouvernement indien a d'importantes ramifications au Canada, démontre une enquête de Radio-Canada.

Selon l'EU Disinfo Lab, un organisme sans but lucratif qui identifie la désinformation visant l'Union européenne, le réseau contient 265 sites dans quelque 65 pays.

Au moins 19 de ces sites tentaient de se faire passer pour des médias canadiens, portant des noms de vrais médias qui n'existent plus, tel le Toronto Evening Telegram. Radio-Canada a aussi trouvé 12 autres sites du même réseau qui imitaient des médias canadiens, mais ces sites ont été supprimés ou n'ont jamais hébergé de contenu.

Tous les sites du réseau appartiennent au Srivastava Group, une entreprise basée en Inde et fondée par l'homme d'affaires Ankit Srivastava, a pu déterminer Radio-Canada à l'aide de l'outil d'analyse DomainTools. Certains de ces sites ont été enregistrés en utilisant l'adresse d'une maison d'Edmonton, en Alberta.

Le réseau publie entre autres des articles critiques du Pakistan, l'adversaire historique de l'Inde. Il a aussi été lié à une visite controversée d'eurodéputés de droite au Cachemire en octobre, y compris une rencontre avec le premier ministre indien, Narendra Modi.

Selon les médias indiens, la visite a été financée par deux organismes non gouvernementaux (ONG) ayant des liens avec M. Srivastava : l'International Institute for Non-Aligned Studies (IINS, ou institut international pour les études non alignées) et le Women's Economic and Social Think Tank (WESTT, ou groupe de réflexion féminin sur l'économie et la société).

L'IINS a été fondé par M. Srivastava et partage une adresse avec le Srivastava Group à New Delhi, en Inde. De plus, le site web du WESTT a été enregistré par M. Srivastava.

La directrice du WESTT, Madi Sharma, agit aussi comme correspondante à l'Union européenne pour le site du New Delhi Times - un média obscur dont le rédacteur en chef est Ankit Srivastava. La page Facebook du site web compte 1,2 million d'abonnés, mais ne génère presque pas d’interactions sur cette plateforme.

De nombreux journalistes de vérification des faits en Inde contactés par Radio-Canada ont affirmé n'avoir jamais entendu parler du New Delhi Times avant que n'éclate la controverse sur la visite au Cachemire.

CBC a tenté de joindre M. Srivastava de multiples façons, par plusieurs numéros de téléphone et adresses courriel. Il n'a jamais répondu.

Une visite controversée dont bénéficie l'Inde

Cette visite est survenue alors que l'accès au Cachemire est extrêmement restreint. Le gouvernement indien empêche les journalistes et les organismes d'aide de s'y rendre. En août, le gouvernement indien a institué un couvre-feu au Cachemire et a coupé l'accès à Internet.

La visite des eurodéputés au Cachemire est perçue comme bénéfique pour le gouvernement indien.

Selon Julian Schofield, professeur agrégé de science politique à l'Université Concordia, dont les recherches portent sur l'Asie du Sud, la visite pourrait permettre à l'Inde de montrer que le pays gère bien le conflit au Cachemire et le fait mieux paraître que son rival, le Pakistan.

« Organiser une visite pour les Européens, c'est comme dire : "Regardez, nous sommes une démocratie qui fonctionne, comme vous. Nous avons les mêmes problèmes que vous et nous sommes essentiellement libéraux. Nous sommes multiethniques comme vous, alors que le Pakistan ne l'est pas" », a-t-il illustré.

La rivalité avec le Pakistan fait partie prenante de la politique étrangère de l'Inde, juge M. Schofield. « Si le Pakistan n'était pas là, l'Inde dominerait le continent. »

Nous voyons trois personnes marcher le long d'un cours d'eau.

Des eurodéputés lors de leur visite au Cachemire, en octobre. À gauche, Madi Sharma, qui a organisé cette visite.

Photo : Reuters / DANISH ISMAIL

Qu'y a-t-il sur ces sites?

Les faux médias canadiens du réseau ont des noms comme le Toronto Mail, le Quebec Telegraph et le Times of New Bunswick. Dans tous les cas, la section « À propos » de ces sites affirme que ce sont des médias locaux canadiens.

Alexandre Alaphillipe, directeur général de l'EU Disinfo Lab, fait remarquer que certains de ces faux médias existent depuis au moins 2010. « C’est un réseau qui travaille depuis très longtemps sur ces questions-là, de promouvoir l’Inde ou dénigrer le Pakistan, a-t-il expliqué. Ce n’est pas juste de faux sites de médias. Ce sont des groupes de réflexion, des ONG. C’est très organisé. Ça montre que c’est quelque chose de pensé à l'avance. »

Au cours des derniers jours, Twitter semble avoir suspendu de nombreux comptes associés au réseau, dont le compte d'EP Today, décrit comme un magazine consacré aux nouvelles émanant du Parlement européen, et de 4news Agency, supposément un fil de nouvelles. Ces deux sites ont diffusé des nouvelles favorables au gouvernement indien.

Depuis le rapport de l'EU Disinfo Lab identifiant ce réseau, tous les articles ont été supprimés du site d'EP Today.

Des liens au Canada

Mario Silva, un ancien député fédéral libéral, a des liens dans le réseau de M. Srivastava.

M. Silva dirigeait l'International Forum for Rights and Security (IFFRAS, ou forum international pour les droits et la sécurité), un organisme qui se décrit comme un « groupe de réflexion international et sans but lucratif ». L'organisme aurait des bureaux à Toronto, Bruxelles, Genève et Washington.

M. Silva était député du Parti libéral pour la circonscription de Davenport, à Toronto, de 2004 à 2011 et est présentement professeur à l'Université Ryerson.

En utilisant DomainTools, Radio-Canada a pu déterminer que le site web d'IFFRAS utilise la même adresse IP que le Srivastava Group et EP Today.

M. Silva a aussi accordé plusieurs entrevues à d'autres sites de M. Srivastava, dont le New Delhi Times, le Times of Geneva et 4News Agency. Dans certaines de ces entrevues, M. Silva critiquait le Pakistan.

Joint par courriel, M. Silva a assuré qu'il ne « cautionne pas, n'endosse pas et ne participe pas aux activités d'une quelconque organisation qui promeut des informations trompeuses ou inexactes, et [qu'il ne ferait] jamais partie d'un tel groupe ».

M. Silva a affirmé qu'IFFRAS est inactif depuis plusieurs années et que sa participation se limitait à un « plaidoyer pour les droits humains au sens large, ce qui s'inscrit dans ma volonté de faire la promotion des droits humains et de l'égalité partout dans le monde ».

Il a ajouté ne pas être au courant de liens entre M. Srivastava et les faux médias découverts par CBC, et a martelé n'avoir « aucun lien avec les groupes et les organismes » visés.

Les propos d'un chroniqueur canadien amplifiés par le réseau

La journaliste et M. Fatah sont devant le Palais des nations, à Genève.

Le chroniqueur du « Toronto Sun », Tarek Fatah, en entrevue au « New Delhi Times ».

Photo :  Capture d’écran

L'homme à l'origine de ces faux médias, Ankit Srivastava, a publié des textes du chroniqueur du Toronto Sun Tarek Fatah.

Dans une entrevue accordée à CBC, M. Fatah a affirmé être au courant du fait que ses chroniques se retrouvaient dans le New Delhi Times. Il a reconnu être payé pour ses textes par M. Srivastava, qu'il décrit comme un ami, mais n'a pas voulu préciser combien.

M. Fatah a aussi été directeur général d'une ONG appelée « Baluchistan House », décrite comme un groupe de réflexion axé sur le Baloutchistan, une province pakistanaise. La région a connu des insurrections contre le gouvernement pakistanais par des groupes baloutches qui réclament l'indépendance.

Le site du Baluchistan House a été enregistré par M. Srivastava, de même que d'autres sites apparemment créés pour M. Fatah, dont whatthefatah.com et whatthefatah.net, qui n'ont jamais hébergé de contenu.

Selon M. Fatah, le projet « What the Fatah » est une série de documentaires vidéo biographiques sur laquelle il travaille avec M. Srivastava.

Bien que M. Fatah qualifie M. Srivastava d'ami, il affirme ne pas avoir été au courant de ce que ce dernier gérait un réseau de faux médias. « Pourquoi ferait-il cela? », s'est demandé M. Fatah. « Ça doit être l'idée ridicule d'un bureaucrate indien de faire de la propagande. »

Il a ajouté qu'il n'était pas inquiet du fait que ses chroniques soient utilisées pour promouvoir les intérêts du gouvernement indien. « Je suis sans vergogne pro-indien. Si quelqu'un utilise mes textes pour promouvoir l'Inde, alléluia! L'Inde est le seul pays qui puisse sauver cet univers. Vous pouvez me citer là-dessus », a-t-il lancé.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !

Fausses nouvelles

International