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Un investissement de la Caisse de dépôt contesté en Colombie

Isabel Zuleta.

Isabel Zuleta, porte-parole du Mouvement Rios Vivos, est en tournée au Canada depuis le 27 octobre pour dénoncer le mégaprojet de barrage Hidroituango en Colombie.

Photo : Radio-Canada / Daniel Coulombe

Mathieu Dion

Une militante colombienne a dénoncé jeudi, lors de son passage à l'Assemblée nationale à l'invitation de Québec solidaire, un investissement de la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) dans l’important projet de barrage Hidroituango. Elle associe la construction, située à 200 kilomètres au nord de Medellín, à des dommages écologiques, à des expropriations forcées et même à de présumés assassinats.

Isabel Zuleta, du Mouvement Rios Vivos, dit avoir grandi à Ituango, tout près du barrage hydroélectrique, dont les travaux se sont amorcés en 2010.

La CDPQ a annoncé en janvier 2018 avoir consenti un prêt de 313 millions de dollars à l’entreprise Empresas Publicas de Medellín (EPM) pour le plus grand projet de production d’énergie de source renouvelable en Colombie à ce jour, de 5 milliards de dollars. La province d’Antioquia est également partenaire dans le mégaprojet.

Je suis ici au Canada pour que les investissements dans ce projet soient retirés, a dit Mme Zuleta, accompagnée d’une traductrice, en entrevue à Radio-Canada. Pas moins de 27 municipalités, selon elle, seraient directement touchées depuis des années.

Des dommages importants

Le barrage imposerait des changements majeurs du niveau du fleuve Cauca, le deuxième en importance du pays. Le niveau varie énormément, de presque rien à énorme, et cela cause beaucoup d’érosion, rapporte la militante. Le milieu n’a pas la capacité de supporter des changements si brusques. Les sédiments emprisonnés par le barrage auraient également des conséquences néfastes sur la fertilité des poissons, ajoute-t-elle.

Le pire aurait pu frapper au printemps 2018, quand une faille géologique a mené à un glissement de terrain, suivi d’une crue incontrôlable en raison d’un problème dans un tunnel de déviation. La structure menaçait de céder. Près de 30 000 personnes ont dû être évacuées, et des habitations ont été détruites.

Cet événement démontrerait que les études géologiques n’étaient pas rigoureuses, selon Mme Zuleta.

Radio-Canada a interrogé la CDPQ à propos de cet investissement en Colombie. L'institution affirme qu'elle s'est engagée dans le projet avant les débordements du fleuve Cauca. Le groupe de prêteurs dont fait partie la Caisse suit la situation de près et est en contact avec l’entreprise responsable du projet, précise-t-elle.

Le barrage hydroélectrique.

Le barrage Hidroituango dans le nord-ouest de la Colombie est en construction depuis 2010.

Photo : Reuters / Luisa Gonzalez

Isabel Zuleta allègue qu'avant le développement du barrage, des dizaines de massacres ont eu lieu chez les opposants pour instaurer un climat de peur. Dans les 10 dernières années, oui, il y a eu des massacres, mais il y a eu davantage d’assassinats sélectifs et de disparitions, ajoute la militante. Radio-Canada n'a pas été en mesure de vérifier la validité de ces affirmations, et la Caisse n'a pas offert de réponses à ce sujet dans son unique déclaration écrite.

Cet été, une enquête du Globe and Mail révélait aussi des allégations d’irrégularités, voire de corruption, à l’encontre d’acteurs dans le projet dès 2012, de même que des vices de construction. Le quotidien torontois s'était spécifiquement penché sur un autre prêt canadien accordé à l'entreprise, celui de près de 400 millions de dollars d'Exportation et Développement Canada (EDC) en 2016.

Au sujet de ce prêt, EDC a affirmé vendredi à Radio-Canada, dans un courriel, qu’un contrôle préalable portant sur la structure du prêt avait été effectué avant qu’il ne soit consenti, notamment sur la façon dont l’entreprise intégrait ses normes et programmes de responsabilité sociale.

Nous étions satisfaits des résultats et avons décidé d’aller de l’avant, indique EDC, qui explique qu’elle a pour mandat de créer des débouchés pour les entreprises canadiennes. Voilà pourquoi nous avons accordé le prêt à EPM, qui est une grande entreprise colombienne, soutient l’agence fédérale.

EDC affirme tâcher de comprendre la situation actuelle.

Nous tirons des enseignements de chaque transaction […] La transaction avec EPM souligne l’importance du contrôle préalable, non seulement à l’étape préliminaire, mais aussi après la signature, conclut EDC.

Le barrage serait à des années de produire le premier de ses 2400 mégawatts d’électricité prévus.

Québec solidaire demande plus d’éthique

Isabel Zuleta craint-elle pour sa sécurité? Si, claro, tonne-t-elle avant de lâcher quelques sanglots. En Colombie, elle serait en tout temps protégée par des agents de sécurité.

Autour de la table où elle répond à nos questions se trouvent des membres du caucus de Québec solidaire, chez qui elle a trouvé un appui.

La militante est en tournée au Canada dans l’espoir de sensibiliser la population aux problèmes causés par le projet ainsi qu’aux conséquences indirectes du financement canadien.

Une dizaine de personnes autour d'une table.

La porte-parole du Mouvement Rios Vivos, Isabel Zuleta, en rencontre avec les députés de Québec solidaire Catherine Dorion et Vincent Marissal, à l'Assemblée nationale.

Photo : Radio-Canada / Daniel Coulombe

D’après elle, il est quasiment impossible que la CDPQ n'ait pas été au courant des problématiques au moment d’investir. Les gens sont mobilisés depuis 2008!

Le porte-parole solidaire en matière de finances, Vincent Marissal, ajoute que l’institution a un département complet de recherche sur ce qui se passe à l’international.

Ça semble être une décision froide basée sur un partenariat d’affaires. La Caisse a doublement la responsabilité de faire des investissements non seulement basés sur le rendement, mais sur l’éthique.

Vincent Marissal, député de Rosemont et porte-parole solidaire en matière de finances

Sa collègue porte-parole en matière de relations internationales, Catherine Dorion, s’inquiète de voir d’autres investissements semblables de la CDPQ à l'avenir.

La grande orientation [avec l’actualisation prochaine de la politique internationale du Québec] est que le ministère des Relations internationales doit devenir un bureau de vente québécois pour les entreprises, explique-t-elle. Toute la vision internationale du gouvernement est tournée vers "c’est pas grave, il faut faire du cash".

Dans sa réponse à nos questions, la Caisse de dépôt et placement du Québec soutient que le groupe de prêteurs est dirigé par la Banque interaméricaine de développement, la principale source de capital de développement en Amérique latine, qui compte plusieurs autres institutions financières d’envergure mondiale et qui sont parmi les meilleures en matière de critères environnementaux, sociaux et de gouvernance.

Avec le départ du président et directeur général Michael Sabia, Vincent Marissal espère que la nouvelle direction va montrer patte blanche.

Mathieu Dion est correspondant parlementaire à Québec

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