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« Ébranlée, consternée, dévastée » : l’ex-ambassadrice en Ukraine témoigne

Marie Yovanovitch au micro.

Marie Yovanovitch répond aux questions des membres du Comité du renseignement de la Chambre des représentants.

Photo : La Presse canadienne / Andrew Harnik/AP

Sophie-Hélène Lebeuf
Mis à jour le 

Troisième témoin dans l'enquête publique en destitution, l'ex-ambassadrice des États-Unis en Ukraine, Marie Yovanovitch, a exposé, vendredi, la campagne de dénigrement ayant mené à son rappel prématuré de Kiev. Alors qu'elle exprimait son malaise devant des propos négatifs du président Trump à son endroit, celui-ci l'attaquait sur Twitter.

La diplomate, dont le mandat a été écourté abruptement en avril dernier, a fait preuve d'aplomb tout au long de son témoignage de plusieurs heures devant le Comité du renseignement de la Chambre des représentants.

Rapidement, le président Trump s'est invité dans l'audition publique en critiquant sur Twitter Mme Yovanovitch, qui travaille pour le département d'État depuis 33 ans.

Partout où Marie Yovanovitch est allée, cela a mal tourné. Elle a commencé en Somalie, comment cela s'est-il passé? Avançons en Ukraine, où le nouveau président ukrainien a parlé d'elle négativement lors de mon deuxième appel téléphonique avec lui. C'est le droit absolu du président américain de nommer des ambassadeurs, a écrit Donald Trump.

Interrompant l'avocat principal des démocrates, le président démocrate du comité du renseignement de la Chambre des représentants, Adam Schiff, qui pilote les auditions, a lu cette critique à voix haute, demandant à la diplomate de réagir.

Mme Yovanovitch a défendu sa réputation. Je ne crois pas avoir de tels pouvoirs, ni à Mogadiscio, en Somalie, ni ailleurs. Je pense que là où j'ai servi, moi et d'autres personnes avons amélioré les choses de façon notable, autant pour les États-Unis que pour les pays où j'ai été basée, a-t-elle répondu.

Quel message ce type de commentaire envoie-t-il aux futurs témoins? a enchaîné M. Schiff.

C'est très intimidant.

Marie Yovanovitch, ex-ambassadrice des États-Unis en Ukraine

Je veux vous assurer que certains d'entre nous prennent l'intimidation de témoins très au sérieux, a répliqué M. Schiff. Pendant une brève pause, il a ensuite condamné devant les médias une campagne d'intimidation en temps réel du président. Cela pourrait s'ajouter aux éventuels chefs d'accusation à l'endroit du président, ont indiqué des démocrates.

Un malaise

La réaction de Donald Trump a suscité de vives critiques, même sur les ondes de son réseau préféré, Fox News, où Kenneth Starr, l'ancien procureur spécial chargé de la procédure de destitution contre Bill Clinton, en 1998, a déploré un mauvais jugement extraordinaire.

En point de presse, le président Trump s'est défendu d'avoir cherché à intimider l'ex-ambassadrice, insistant sur sa liberté d'expression.

Dans son rapport, rendu en avril dernier, le procureur général Robert Mueller, chargé de l'enquête sur l'ingérence de la Russie dans la présidentielle de 2016, avait conclu que le président tentait de décourager la collaboration de témoins sur la place publique.

Ironiquement, avant même que M. Trump ne l'attaque sur Twitter, Mme Yovanovitch avait exprimé son malaise devant des propos qu'il avait tenus à son endroit au cours de son appel controversé avec son homologue ukrainien, le 25 juillet.

Selon la reconstitution de l'appel, rendue publique deux mois plus tard dans la foulée de la plainte d'un lanceur d'alerte, Donald Trump a dit à son interlocuteur qu'elle était susceptible de causer des problèmes, ajoutant qu'il lui arriverait certaines choses.

Comme elle l'avait fait le mois dernier dans sa déposition à huis clos, Mme Yovanovitch a déclaré aux membres du comité qu'elle s'était sentie menacée à la lecture de ces commentaires dans les médias, parlant d'un moment terrible.

[J'étais] ébranlée, consternée, dévastée que le président des États-Unis parle ainsi de quelque ambassadeur que ce soit à un chef d'État étranger. Et cet ambassadeur, c'était moi. Je veux dire, je ne pouvais pas le croire. [...] Ça semblait une menace.

Marie Yovanovitch, ex-ambassadrice des États-Unis en Ukraine

Née à Montréal, Mme Yovanovitch a immigré aux États-Unis avec sa famille lorsqu'elle était âgée de 3 ans. Travaillant au département d'État depuis 33 ans, la diplomate a servi comme ambassadrice sous trois présidents issus des deux partis.

Victime d'une « campagne de salissage »

Marie Yovanovitch, les yeux rougis, devant un micro.

L'ex-ambassadrice américaine en Ukraine Marie Yovanovitch a eu du mal à cacher ses émotions quand une élue démocrate lui a demandé quel impact cette affaire avait eu sur sa famille. « Je ne veux vraiment pas parler de ça, mais merci de le demander », a-t-elle répondu.

Photo : Getty Images / AFP/NICHOLAS KAMM

Le républicain le plus haut placé du Comité, Devin Nunes, a d'entrée de jeu contesté le bien-fondé du témoignage de Mme Yovanovitch parce qu'elle avait déjà quitté son poste lors de l'appel du 25 juillet. Les démocrates ont fait valoir qu'elle était la seule diplomate mentionnée par le président Trump lui-même au cours de l'entretien téléphonique.

Les républicains, qui ont abondamment remercié Mme Yovanovitch pour avoir servi le pays, sont par la suite revenus à répétition sur la prérogative du président de rappeler les ambassadeurs, un droit qu'elle a elle-même reconnu.

Je ne conteste pas le droit du président de rappeler un ambassadeur à n’importe quel moment et pour n’importe quelle raison, mais ce que je me demande, c’est pourquoi il était nécessaire de ternir, à tort, ma réputation.

Marie Yovanovitch, ex-ambassadrice des États-Unis en Ukraine

La campagne de dénigrement dont elle a fait les frais dans les mois avant son rappel à Washington a d'ailleurs été l'un des thèmes centraux de son témoignage.

Reconnue pour ses efforts visant à amener les autorités ukrainiennes à lutter contre la corruption – un problème majeur dans ce pays –, Mme Yovanovitch a elle-même attribué son départ aux tractations d'individus aux motifs discutables, menacés par les réformes qu'elle recherchait au nom des États-Unis.

D'autres témoins, lors de dépositions à huis clos, mais aussi mercredi lors de la première journée de la portion publique de l'enquête, avaient eux aussi lié le départ de leur collègue de Kiev à une campagne de salissage orchestrée par l'avocat personnel du président, Rudy Giuliani, et à laquelle avaient participé le fils aîné de Donald Trump, d'ex-procureurs ukrainiens réputés corrompus ainsi que deux partenaires d'affaires de M. Giuliani, Lev Parnas et Igor Fruman.

Ces deux hommes d'affaires américains originaires de l'ex-Union soviétique, qui ont des intérêts financiers en Ukraine, ont d'ailleurs été récemment accusés par la justice américaine d’avoir conspiré pour obtenir le rappel de l’ambassadrice Yovanovitch au printemps 2018.

Comment notre système peut-il faillir de cette façon? Comment est-il possible que des intérêts étrangers corrompus puissent ainsi manipuler notre gouvernement?

Marie Yovanovitch, ex-ambassadrice des États-Unis en Ukraine

Mme Yovanovitch a répété que le département d'État lui avait assuré qu'elle n'avait rien à se reprocher, expliquant la décision de la destituer par les pressions exercées par le président Trump lui-même.

Invitée par une démocrate à décrire les effets de cette affaire sur sa famille, la diplomate, visiblement émue, a préféré ne pas s'aventurer sur ce terrain.

Critique du département d'État

Des dizaines de personnes photographient Marie Yovanovitch au moment où elle arrive pour son témoignage.

Le témoignage de Marie Yovanovitch est suivi avec beaucoup d'intérêt par la presse américaine.

Photo : Getty Images / Chip Somodevilla

Sans nommer le secrétaire d'État, Mike Pompeo, Mme Yovanovitch a critiqué sa hiérarchie. Selon d'autres témoins, M. Pompeo, un des plus fidèles hommes de confiance du président, a refusé de se porter publiquement à sa défense quand son nom a été sali sur la place publique.

Une déclaration de soutien pourrait être compromise, a-t-elle dit. Invitée à clarifier sa pensée, elle a expliqué que des responsables craignaient que le président Trump publie un tweet qui contredirait cette déclaration.

Je demeure déçue que les dirigeants du département [d'État] et d'autres personnes aient refusé de reconnaître que les attaques menées contre moi et d'autres personnes sont dangereuses et graves, a ajouté Mme Yovanovitch. Le dénigrement de diplomates américains mine le rôle même des États-Unis dans le monde, a-t-elle soutenu.

La comparution de Mme Yovanovitch, une diplomate de carrière à la réputation impeccable, s'inscrit dans le cadre de l'enquête lancée par les démocrates pour déterminer si le président Trump a tenté d'extorquer aux dirigeants ukrainiens la tenue d'enquêtes favorables à sa réélection en utilisant comme levier une aide militaire dont ils avaient désespérément besoin.

Au cours de l'entretien téléphonique au centre de l'enquête menée par les démocrates, le président avait demandé à son homologue d'enquêter sur l'ex-vice-président démocrate Joe Biden, dont le fils Hunter a siégé pendant quelques années au conseil d'administration de la société gazière ukrainienne Burisma. Le propriétaire de cette société a un temps été visé par une enquête pour corruption.

L'autre enquête réclamée concernait des allégations de collusion entre l'Ukraine et la campagne de la démocrate Hillary Clinton lors de la présidentielle de 2016, démenties par les épreuves de faits réalisées par les grands médias.

Les républicains ont tenté de justifier les requêtes du président Trump, demandant à quelques reprises à Mme Yovanovitch si elle comprenait pourquoi il se méfiait de l'Ukraine.

Plus tard dans la journée, les élus du Comité ont poursuivi leurs travaux en entendant la déposition à huis clos d'un employé de l'ambassade de Kiev. Citant l'ambassadeur américain auprès de l'Union européenne (UE), Gordon Sondland, David Holmes a affirmé que Donald Trump était plus intéressé par des enquêtes sur les Biden que par l’Ukraine, selon sa déclaration d'ouverture obtenue par CNN.

Il a aussi rapporté avoir entendu l'ambassadeur Sondland dire au président Trump au téléphone que son homologue ukrainien était prêt à lui lécher le derrière.

La Maison-Blanche se contredit dans sa description du premier appel Trump-Zelensky

L'administration Trump a profité du témoignage de Mme Yovanovitch pour rendre publique une reconstitution du premier appel entre les présidents américain et ukrainien, le 21 avril, après l'élection de Volodymyr Zelensky, et qu'a lue à voix haute le républicain Devin Nunes.

Selon le document, il s'agissait principalement d'un court appel de félicitations, au cours duquel les deux dirigeants ont évoqué une éventuelle rencontre.

Or, cette transcription ne reflète pas le sommaire de l'entretien téléphonique rendu public à l'époque par la Maison-Blanche : celle-ci affirmait que M. Trump avait promis de travailler avec son homologue pour mettre en œuvre des réformes qui renforcent la démocratie, augmentent la prospérité et éradiquent la corruption. Le document publié vendredi n'en fait aucune mention.

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