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Accident mortel sur la 440 : deux paramédicaux racontent leur choc post-traumatique

« Il a fallu qu’on s’éloigne un peu, parce qu’il y avait trop de boucane. La petite fille criait : “Abandonnez-moi pas, laissez-moi pas ici’’ ».

Marc-André Gaudreau et Mathieu Goyer posant à l'arrière d'une ambulance dans un garage.

Les ambulanciers Marc-André Gaudreau (gauche) et Mathieu Goyer (droite) sont intervenus lors de l'accident sur l'autoroute 440, à Laval.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Davide Gentile
Daniel Boily

Marc-André Gaudreau et Mathieu Goyer ont sauvé des vies lors d’un grave accident routier à Laval l’été dernier. Une intervention hors de l’ordinaire où chaque minute était une question de vie ou de mort. Les deux ambulanciers franchissent aujourd’hui les étapes du choc post-traumatique et peuvent compter sur l’écoute de collègues « pairs aidants ».

Le 5 août 2019 restera à jamais gravé dans l’esprit de Marc-André Gaudreau et de Mathieu Goyer. Le duo de paramédicaux de la Corporation d'urgences-santé circulait sur l’autoroute lorsqu’un grave accident est survenu à proximité.

On avait commencé à 5 h 15 le matin. Il était rendu 15 h 30, raconte Mathieu. On s'en allait vers le bureau. Mon gars avait une game de soccer.

Puis, derrière eux, un bruit sourd, intense. Une collision entre neuf véhicules, dont deux camions lourds. Et le début d’un incendie.

Le premier réflexe, ça a été de regarder dans mon rétroviseur, se rappelle Marc-André. On s’est mis sur le côté et on a reculé le plus proche possible.

Il y avait du monde partout, ça criait, c'était une scène chaotique.

Marc-André Gaudreau

Pendant plusieurs minutes, le duo de paramédicaux était la seule équipe d’urgence sur place; ils ont été rejoints plus tard par des policiers et des pompiers.

Des pompiers arrosent des carcasses de véhicules.

Les pompiers avaient mis plusieurs heures à éteindre le brasier provoqué par l'accident entre plusieurs véhicules sur l'A-440 en août dernier.

Photo : Radio-Canada

Leur priorité était de sortir les automobilistes de leur véhicule. L’un d’eux était en arrêt cardiaque. On l'a sorti du véhicule, mais il n’y avait pas de possibilité de faire des manœuvres de réanimation, se rappelle Mathieu. On est passé à l'autre véhicule où on entendait une mère crier avec ses enfants dans la voiture.

La situation était critique. Il a fallu qu’on s’éloigne un peu parce qu’il y avait trop de boucane. La petite fille criait : “Abandonnez-moi pas, laissez-moi pas ici.”

Avec l’aide de policiers, ils sont parvenus à les extraire du véhicule.

C’est difficile d’entendre un enfant qui crie de ne pas l’abandonner quand tu vois les flammes et la boucane s’approcher, confie Mathieu qui est lui-même père de famille. C’est une des choses les plus difficiles à voir et à vivre.

Les efforts des équipes d’urgence n’ont malheureusement pas permis de sauver toutes les victimes. Pour un des véhicules, le brasier était simplement trop puissant.

Mathieu forçait avec la crowbar, avec la poignée, se rappelle Marc-André. À un moment donné, je suis allé le chercher pour lui dire qu’on ne pouvait plus rester là. La chaleur devenait trop intense.

Au total, quatre personnes sont mortes lors de cet accident.

36 « pairs aidants » pour écouter

Dans les heures suivant leur intervention, Marc-André Gaudreau et Mathieu Goyer ont pu compter sur l’écoute d’une autre collègue paramédicale venue les rejoindre à l’hôpital.

Elle [Annie-Claude] est venue voir comment on allait, se souviennent Mathieu et Marc-André. Nous parler de l'événement, de la situation, de notre réaction [...] On s’est rendu compte que cet appel-là sortait de l'ordinaire et qu'à ce moment-là on aurait besoin d'aide.

Annie-Claude Guay est paramédicale instructrice. Elle fait partie de l’équipe de 36 paramédicaux formés l’an dernier pour accompagner des collègues dans le besoin, pour leur offrir des premiers soins psychologiques.

Quand on arrive, on voit si on est capable de discuter avec eux. S’ils ont des craintes, des préoccupations, répondre à leurs questions, explique Annie-Claude. On peut leur donner des ressources pour les aider dans l'immédiat. Et si ça va plus loin, je peux les référer à la psychologue d'Urgences-santé.

Annie-Claude Guay en entrevue dans un garage pour ambulances.

L'ambulancière « paire aidante » Annie-Claude Guay

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

De l’aide, les deux paramédicaux en ont eu besoin.

Au début, c'était la honte, la culpabilité. J'avais de la difficulté à en parler, avoue Marc-André. Ma famille voulait m'en parler et je ne retournais pas les appels. Je me disais toujours : “Ils vont penser que j'ai été lâche et que je n’ai pas fait le maximum que j'ai pu”. Et j'avais de la misère moi-même à admettre qu'il y avait des personnes décédées. Je le prenais sur moi, je me sentais coupable de ça.

Marc-André et Mathieu ont rencontré la psychologue de la Corporation d'urgences-santé, Josée Coulombe, qui y travaille à temps plein à depuis juin 2016.

Le pair aidant rappelle 24 à 48 heures après l’intervention. Si après cette période-là la personne ne va pas mieux, je la dirige vers mes experts spécialisés en stress post-traumatique.

Josée Coulombe à l'intérieur d'un garage pour ambulances.

La psychologue Josée Coulombe

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Selon Urgences-santé, on observe une baisse d’environ 20 % de la durée des invalidités professionnelles d’ordre psychologique depuis la mise en place du programme de prévention en santé psychologique, qui inclut le programme de pairs aidants.

Nous observons aussi que la bonne prise en charge a une incidence positive sur les rechutes, précise la porte-parole Catherine Domingue. Les pairs aidants interviennent cinq à six fois par mois pour des interventions difficiles. Depuis juin 2018, ils sont intervenus à 107 reprises.

L’idée de mettre sur pied des « pairs aidants » n’est pas nouvelle à la Corporation d'urgences-santé.

Elle figurait notamment dans un rapport commandé en 2005 par la Corporation auprès du chercheur Brian Mishara de l’UQAM.

Ces pairs sont là pour faciliter la démarche de demande d’aide, pour accompagner la personne.

On est en train d'installer à Urgences-santé un gros filet de sécurité, selon Mme Coulombe.

Un filet qui n’est pas aussi serré pour les autres paramédicaux ailleurs au Québec.

Depuis juin 2018, André Tremblay-Roy, vice-président de la Fraternité des travailleurs et travailleuses du préhospitalier du Québec, demande un meilleur soutien psychologique pour les ambulanciers.

Une demande faite à la suite du décès de sa collègue Andréanne Leblanc. La jeune paramédicale s'est enlevé la vie, un peu plus d'un an après être intervenue lors de l'attentat à la grande mosquée de Québec.

À la Corporation d'urgences-santé, deux personnes se sont enlevé la vie au cours des dix dernières années.

Des « héros de l’ombre »

Depuis leur intervention il y a un peu plus de 3 mois, l'état de Marc-André Gaudreau et de Mathieu Goyer s'améliore.

On va prendre encore un peu de temps, mais c'est sûr qu'on va revenir dans l'ambulance, assure Mathieu. On va travailler ensemble et on va continuer la même job qu'on faisait ensemble, en équipe.

Des ambulanciers ébranlés

Ces derniers estiment être « mieux préparés si ça arrive une deuxième fois ».

Je sais qu'ils vont revenir. Je le sens, observe Annie-Claude Guay. Je vois encore la volonté qu'ils ont, qu'ils veulent revenir.

Revenir dans l’ombre des pompiers et des policiers, concluent avec réalisme les deux collègues.

Quand les caméras arrivent, on est [souvent] partis. On est déjà à l'hôpital [avec les patients]. C'est peut-être pour ça qu'on est un peu mis de côté, qu'on est un métier de l'ombre.

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