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Trump plus intéressé par Biden que par l’Ukraine, selon le chargé d’affaires Taylor

Le reportage de Jean-François Bélanger

Photo : Getty Images / Pool

Sophie-Hélène Lebeuf
Mis à jour le 

Le président Trump avait plus à cœur les enquêtes sur l'ex-vice-président Joe Biden que l'Ukraine, a lancé l'un des deux premiers témoins convoqués pour l'enquête publique en destitution visant le président Donald Trump, en citant l'un de ses collaborateurs.

Aux premières loges des relations entre Washington et Kiev, deux responsables œuvrant au sein de la diplomatie américaine ont exposé sous l'œil des caméras, pendant une comparution conjointe de 5 heures 30 minutes, le contexte dans lequel s'est produit l'appel controversé entre les présidents américain et ukrainien, le 25 juillet dernier.

L'un d'eux, le chargé d'affaires américain en Ukraine, William Taylor, qui agit comme ambassadeur par intérim, a sensiblement répété les mêmes informations que lors de sa déposition à huis clos, il y a trois semaines. Il a cependant fourni un nouvel élément, porté à son attention vendredi dernier.

Le lendemain de l'entretien téléphonique au centre de l'enquête, a-t-il relaté, l'ambassadeur américain auprès de l'Union européenne (UE), Gordon Sondland, a appelé le président Trump tandis qu'il se trouvait dans un restaurant pour rendre compte de ses rencontres avec des responsables ukrainiens, dont un proche collaborateur du président ukrainien, Volodymyr Zelensky.

Le membre de mon personnel a pu entendre le président Trump au téléphone interroger l'ambassadeur Sondland sur “les enquêtes”. L'ambassadeur Sondland a dit au président Trump que les Ukrainiens étaient prêts à aller de l'avant, a déclaré Taylor.

Il s'agit au minimum de la deuxième conversation que l'ambassadeur Sondland aurait eue avec le chef d'État américain.

Cette nouvelle révélation semble ainsi établir un lien direct entre le président Trump et les pressions exercées par le canal diplomatique parallèle mises au jour lors de plusieurs dépositions à huis clos.

À la suite de l'appel du président Trump, le membre de mon personnel a demandé à l'ambassadeur Sondland ce que le président Trump pensait de l'Ukraine. L'ambassadeur Sondland a répondu que le président Trump se souciait davantage des enquêtes sur Biden, que réclamait [l’avocat personnel du président, Rudy] Giuliani.

William Taylor, chargé d'affaires américain en Ukraine

Les démocrates soupçonnent le président d'avoir abusé de son pouvoir en cherchant à extorquer aux dirigeants ukrainiens la tenue d'enquêtes favorables à sa réélection en utilisant comme levier une aide militaire dont les Ukrainiens avaient désespérément besoin.

Les élus démocrates espèrent que le récit, de la bouche même de diplomates et de responsables de la sécurité nationale alertés par le comportement du président américain, aura une charge suffisamment puissante pour convaincre l'opinion publique de la légitimité d'une procédure de destitution.

L'une des enquêtes évoquées lors de l'appel du 25 juillet visait l'ex-vice-président démocrate Joe Biden, dont le fils Hunter a siégé pendant quelques années au conseil d'administration de la société gazière ukrainienne Burisma. Le propriétaire de cette société a un temps été visé par une enquête pour corruption. L'autre enquête concernait des allégations de collusion entre l'Ukraine et la campagne de la démocrate Hillary Clinton lors de la présidentielle de 2016, démenties par les épreuves de faits réalisées par les grands médias.

Les services de renseignement américains ont plutôt conclu que c'est Moscou qui s'était ingéré dans l'élection.

Le président du Comité du renseignement de la Chambre des représentants, Adam Schiff, qui pilote les auditions, a précisé en fin d'après-midi que David Holmes, un employé de l'ambassade américaine à Kiev, sera entendu à huis clos vendredi. Des médias, dont le Washington Post, ont déterminé qu'il était l'employé que M. Taylor avait cité.

M. Sondland, qui a déjà été convoqué pour la semaine prochaine, sera à coup sûr interrogé sur ces nouvelles révélations, dont il n'avait pas parlé aux enquêteurs. Nommé ambassadeur après avoir contribué financièrement au comité d'investiture de Donald Trump, il avait déjà dû réviser son témoignage à la lumière des déclarations d'ouverture d'autres diplomates. Il a fini par reconnaître avoir lui-même indiqué aux autorités ukrainiennes que l'aide militaire qu'elles attendaient ne serait sans doute pas dégelée sans l'annonce publique des enquêtes voulues par le président Trump.

Le rôle de Giuliani sous les projecteurs

Le haut responsable du département d’État chargé du dossier ukrainien, George Kent, a pour sa part indiqué qu'il avait lui-même, dans une note de service envoyée à sa hiérarchie le 16 août, sonné l'alarme au sujet des pressions exercées sur les responsables ukrainiens par des alliés du président Trump, dont Rudy Giuliani, son avocat personnel.

George Kent, regardant les membres du Comité, fait son témoignage.

George Kent est resté impassible tout au long de son témoignage.

Photo : Reuters / Erin Scott

Il a précisé qu'il n'était pas en mesure de fournir les documents pertinents à ce sujet parce qu'il les avait remis au département d'État qui, lui, refuse de les transmettre au Congrès. MM. Kent et Taylor, à qui le département d'État avait ordonné de ne pas témoigner, ont par ailleurs obéi à une assignation à comparaître.

À la mi-août, il m'est apparu clairement que les efforts de Giuliani pour stimuler la tenue d'enquêtes politiquement motivées contaminaient dorénavant l'engagement des États-Unis auprès de l'Ukraine, exploitant le désir du président Zelensky d'être invité à la Maison-Blanche, a affirmé M. Kent.

Tout, y compris la rencontre à la Maison-Blanche tant espérée par le président Zelensky et le dégel de l'aide militaire, dépendait de l'engagement public de l'Ukraine à lancer des enquêtes, a plus tard soutenu M. Taylor, l'un des témoins vedettes de cette procédure historique.

Interrogés sur les motivations ayant poussé Rudy Giuliani à mener sa croisade auprès des autorités ukrainiennes, ils ont tous deux estimé que ce n'était pas au nom des intérêts nationaux des États-Unis.

Je crois que [Rudy Giuliani] cherchait à obtenir des informations compromettantes sur un rival potentiel [du président Trump] lors du prochain cycle électoral.

George Kent, secrétaire adjoint aux affaires européennes et eurasiennes

Je suis d'accord avec M. Kent, a ajouté son collègue.

M. Kent a en outre de nouveau déploré la campagne de salissage à l'endroit de l'ex-ambassadrice américaine en Ukraine, Marie Yovanovitch, qui semble lui avoir coûté son poste. Cette dernière comparaîtra vendredi.

Il était inattendu et très malheureux de voir certains Américains – y compris ceux qui se sont alliés à des Ukrainiens corrompus dans la poursuite de leurs objectifs personnels – lancer des attaques contre des fonctionnaires dévoués qui défendent les intérêts des États-Unis en Ukraine, a dit M. Kent. À mon avis, ces attaques ont miné les intérêts nationaux des États-Unis et de l'Ukraine, et nui à nos relations bilatérales.

La main levée, William Taylor s'adresse aux membres du Comité, avec à ses côtés George Kent.

William Taylor est l'un des témoins-clés de l'enquête.

Photo : Reuters / Jonathan Ernst

Au cours de son compte rendu très détaillé, M. Taylor a réitéré avoir été « alarmé » par le gel de l'aide militaire destinée à l'Ukraine, qui menaçait la vie des soldats ukrainiens, par les demandes d'enquête et par l'existence de canaux de communications parallèles contournant les voies diplomatiques habituelles et allant à l'encontre des intérêts ukrainiens et américains.

La teneur de leurs témoignages était en grande partie connue, puisqu'une transcription intégrale des dépositions qu'ils avaient déjà présentées à huis clos a été rendue publique au cours des derniers jours.

Très posés, les deux témoins ont à de multiples reprises fermé la porte aux tentatives des élus de les amener à s’aventurer sur le terrain politique, limitant leurs réponses aux questions factuelles.

Je ne suis pas ici pour faire quoi que ce soit en lien avec la mise en accusation. Ce n'est pas pour ça que nous sommes ici. C'est votre travail.

William Taylor, chargé d'affaires américain en Ukraine

Citant un tweet du président Trump publié en matinée, le démocrate Eric Swalwell a demandé aux deux employés de la diplomatie américaine s'ils étaient des anti-Trump, ce dont ils se sont calmement défendus.

Je suis un [diplomate] de carrière qui sert tout président dûment élu et applique les politiques étrangères de ce président, a répondu M. Kent, en soulignant qu'il avait travaillé sous trois présidents républicains et deux démocrates.

Non, Monsieur, a quant à lui simplement répondu M. Taylor, vétéran de la guerre du Vietnam et également diplomate de carrière.

Deux interprétations aux antipodes

Adam Schiff et Devin Nunes débattent en se regardant.

Le président du Comité, Adam Schiff (à gauche), et son collègue républicain Devin Nunes ont croisé le fer à quelques reprises sur des questions de procédure.

Photo : Reuters / POOL New

Dans sa déclaration d’ouverture, Adam Schiff a rappelé des faits confirmés par la Maison-Blanche ainsi que les grandes lignes des témoignages à huis clos, insistant sur la campagne menée en coulisses par des alliés du président Trump pour obtenir de l’Ukraine des enquêtes qui lui seraient bénéfiques.

À la même période, l'administration Trump avait gelé une aide militaire de quelque 400 millions de dollars destinée à l'Ukraine, jugée essentielle à sa défense contre des rebelles prorusses dans l'est du pays.

Cette enquête en destitution a pour but de déterminer si le président Trump a cherché à exploiter la vulnérabilité de cet allié et a invité l'Ukraine à s'immiscer dans nos élections, a-t-il déclaré d'entrée de jeu.

Si ce comportement ne justifie pas une mise en accusation en vue d'une destitution, qu'est-ce qui justifie [une destitution]?

Adams Schiff, président du Comité du renseignement de la Chambre des représentants

M. Schiff en a en outre rappelé que le chef de cabinet de la Maison-Blanche par intérim, Mick Mulvaney, avait admis que la Maison-Blanche avait gelé l'aide à l'Ukraine pour des raisons politiques. Ce dernier s'était cependant rétracté peu après.

Les républicains du Comité se sont de leur côté peu attardés au comportement du président, réitérant plutôt leurs attaques contre l'enquête et condamnant des démocrates en guerre contre le président et une campagne de salissage orchestrée par les médias.

Ils ont en outre balayé du revers de la main les témoignages d'une bureaucratie politisée et a associé les faits rapportés à de simples ouï-dire, en soulignant que les deux témoins n'avaient pas été eux-mêmes en contact direct avec Donald Trump.

Ironiquement, des témoins-clés qui ont pour leur part été en contact direct avec le président, comme Mick Mulvaney, ont refusé de témoigner.

Brandissant des théories du complot chères à Donald Trump, le républicain le plus haut du Comité a déploré le canular russe, la supposée collusion entre l'Ukraine et les démocrates, ainsi que les actions d'un État clandestin travaillant contre le président.

En sapant [l'autorité] du président qu'ils sont censés servir, des éléments du FBI, du département de la Justice et maintenant du département d'État ont perdu la confiance de millions d'Américains qui croient que leur vote devrait compter. Il faudra des années, voire des décennies, pour rétablir la confiance dans ces institutions.

Devin Nunes, représentant républicain

Lors de la conférence de presse qu'il a donnée mercredi aux côtés de son homologue turc Recep Tayyip Erdogan, le président Trump a affirmé n'avoir pas eu une seule minute pour suivre l'audience, défendant de nouveau un appel parfait avec Zelensky et conspuant une chasse aux sorcières.

Un programme chargé la semaine prochaine

Le Comité du renseignement a publié mardi soir la liste des huit témoins qui comparaîtront la semaine prochaine et qui ont tous, eux aussi, déjà fait une déposition à huis clos.

On entendra notamment le principal expert de l'Ukraine au sein du Conseil de sécurité nationale, Alexander Vindman, qui a écouté l'appel entre les présidents Trump et Zelensky, ainsi que son ex-collègue Fiona Hill, ancienne conseillère sur l'ex-URSS, la Russie et l'Europe, l'ancien envoyé spécial des États-Unis en Ukraine Kurt Volker et enfin l'ambassadeur Sondland.

De ces huit témoins convoqués, trois avaient été réclamés par les républicains qui ont regretté mercredi que le Comité n'ait pas retenu les cinq autres témoins sur leur liste.

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