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The Irishman : le coup fumant de Netflix

Le dernier film de Martin Scorsese est un moment de cinéma comme on en voit rarement.

Le réalisateur Martin Scorsese lors du tapis rouge de son film « The Irishman », au Festival international du film de Rome, le 21 octobre 2019.

Photo : getty images for netflix / Vittorio Zunino Celotto

Louis-Philippe Ouimet

N'ayons pas peur des mots et n'ayons pas peur de se mouiller : le film The Irishman de Martin Scorsese, diffusé par le géant Netflix, est un moment de cinéma comme on en voit rarement. En voyant le légendaire Robert De Niro donner la réplique à une autre légende, Al Pacino, j'ai eu le grand frisson. Comme dans le bon vieux temps, où on s'entassait dans une salle de cinéma pour voir les chefs-d'œuvre. Oui, chef-d'œuvre, vous avez bien lu.

Le film commence par un long plan séquence dans une résidence pour personnes âgées dans lequel on retrouve une statue de la Vierge Marie, une cinématographie teintée de brun et la chanson In the Still of the Night du groupe The Five Satins.

Apparaît un vieil homme en fauteuil roulant du nom de Frank « The Irishman » Sheeran (Robert De Niro) qui n'a pas toujours été un bon catholique. Le réalisateur Martin Scorsese, inspiré par le livre I Heard You Paint Houses de Charles Brandt (2004), met en scène l'histoire de cet homme de main de la mafia et meilleur ami du dirigeant syndicaliste Jimmy Hoffa (Al Pacino).

Fait important : tous ces personnages que vous croiserez pendant près de 3 heures 30 minutes ont déjà existé.

Quelqu'un m'a dit que tu peignais des maisons

Peindre une maison pour les membres de la mafia, ça veut aussi dire tuer un homme. C'est connu, une maison vide est l'endroit idéal pour tuer quelqu'un, mais parfois le sang gicle sur les murs, ce qui leur donne une teinte rougeâtre.

Après avoir été livreur de viande, le vétéran de la Seconde Guerre mondiale Frank « The Irishman » Sheeran se met à peindre des maisons. Ça lui arrive de plus en plus souvent grâce à son grand ami Russell Bufalino (le rusé Joe Pesci) et au parrain Angelo Bruno (le mystérieux Harvey Keitel).

Et Frank va connaître une belle carrière. Si belle qu'il va devenir l'homme de confiance du puissant dirigeant syndicaliste Jimmy Hoffa, président des Teamsters de 1957 à 1971. On dit que, dans les années 1950, Jimmy Hoffa était aussi populaire qu'Elvis Presley. Puis, dans les années 1960, qu'il était aussi populaire que les Beatles. Ce personnage haut en couleur avait un sale caractère; il méprisait les retardataires, ne buvait jamais, détestait les melons d'eau et, détail important, il portait toujours son fusil.

Acoquiné avec le crime organisé, Jimmy Hoffa a été condamné pour fraude et conspiration, il a fait de la prison et il a reçu le pardon présidentiel en 1971 de la part de Richard Nixon. Mystérieusement disparu en juillet 1975, son corps n'a jamais été retrouvé et on se demande encore aujourd'hui ce qui a bien pu lui arriver. Al Pacino est habité par le personnage et ses scènes avec Robert De Niro tiennent du prodige.

Un film marquant

Le tour de force de The Irishman est qu'il ne s'agit pas d'un film sur la mafia italo-américaine. Il s'agit d'une grande métaphore sur l'Amérique insensible du 20e siècle et celle de tous les silences. Cette mise en scène dans le monde interlope est un prétexte pour nous demander ceci, et la question est d'intérêt : que nous reste-t-il à la fin de notre vie, après avoir passé tout ce temps à choisir entre le bien et le mal?

Après avoir combattu lors de la Seconde Guerre mondiale, l'Irlandais Frank Sheeran est un homme brisé, et pour survivre, il n'hésitera pas à briser la vie des autres. Homme de peu de mots, il reste de glace devant ses ennemis. Le jour de l'assassinat du président John F. Kennedy, il ne versera pas une larme. The Irishman est l'épopée d'un homme qui ne regardait jamais au bon endroit. L'empathie n'est pas sa force.

Le réalisateur Martin Scorsese, qui a récemment affirmé que les aventures d'Iron Man et de Spider-Man n'étaient « pas du cinéma », a pris de gros risques avec ce film et il nous offre justement une leçon de cinéma. Il n'a pas hésité à rajeunir et à vieillir Robert De Niro et Al Pacino pour nous faire vivre la réalité de ses personnages.

Le réalisateur qui a déjà fait de grands films, Le Loup de Wall Street (2013), Les Infiltrés (2006), Casino (1995), Chauffeur de taxi (Taxi Driver) (1976) et Les Rues chaudes (Mean Streets) (1973) arrive avec un condensé de ce qu'il a fait de meilleur. Scène après scène, The Irishman se déguste et on a peine à croire qu'il fait 3 heures 30 minutes. Ça passe vite, trop vite.

Netflix s'impose

En mettant la main sur ce film qui a coûté près de 160 millions de dollars américains à réaliser – il s'agit du film le plus coûteux de Martin Scorsese –, Netflix frappe un grand coup : C'est un message que Netflix envoie à l'industrie cinématographique hollywoodienne, dit le spécialiste des médias numériques Bruno Guglielminetti.

Un message plus gros que celui lancé lors de la sortie du film Roma [2018], ajoute-t-il. Avec The Irishman, Netflix démontre qu'il peut avoir autant de succès que quiconque. Parmi les gros joueurs de la télévision en continu, Netflix est pour l'instant le seul à sortir des films sur grand écran et à ainsi rivaliser dans la course aux Oscars. Il s'agit d'un excellent coup de publicité.

Selon M. Guglielminetti, ce n'est pas un hasard si le film sort en même temps que l'arrivée de Disney+ et Apple+. Netflix veut sa part du gâteau.

D'ailleurs cet automne, Netflix a multiplié les sorties de films originaux. Qu'on pense à Dolemite is My Name, The Laundromat et Mariage Story qui ont tous eu droit à une sortie confidentielle sur quelques écrans de cinéma.

Vous entendrez beaucoup parler de The Irishman au cours des prochains mois, car le film est en bonne position pour rafler les grands honneurs lors de la prochaine cérémonie des Oscars, qui aura lieu le 9 février 2020. Mais est-ce que l'industrie hollywoodienne acceptera de récompenser un film qui est principalement distribué par le truchement des téléviseurs, des ordinateurs et des téléphones?

Il va y avoir du sang, car Netflix fait un pied de nez aux grands studios hollywoodiens en investissant autant d'argent dans un film de 3 heures 30 minutes. La mode est aux formats courts. Le géant Netflix nous propose plutôt une véritable expérience cinématographique. Étrange pour une entreprise dont la spécialité est d'abord et avant tout l'expérience télé.

En terminant, un mot sur la musique. Martin Scorsese a méticuleusement choisi des classiques de Glenn Miller (Tuxedo Junction), Fats Domino (The Fat Man) et Flo Sandon's (El Negro Zumbon), et il a fait appel à son ami Robbie Robertson, du groupe The Band, pour enrober le tout. La trame sonore est un immense atout dans ce film, et sert le rythme de l'action.

The Irishman

Réalisation : Martin Scorsese

Avec Robert De Niro, Al Pacino, Joe Pesci et Harvey Keitel

Au Canada, dans quelques salles de cinéma dès le 15 novembre

Sur Netflix le 27 novembre

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