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Au coeur d’un rituel vaudou à Toronto

Un homme, cigarette à la main, tient la tête d'une dame.

Le prêtre vaudou Pierre-Éric Joseph pendant la première étape du rituel.

Photo : Radio-Canada / Freddy Mata

Freddy Mata

De sa main droite, le prêtre secoue deux clochettes, pendant qu’il tient une bougie allumée de l’autre main. Lorsque son assistante s’assoit à ses côtés, il murmure quelques mots, se coiffe d’un chapeau en paille, entre en transe. Sa voix devient rauque et son regard n’est plus le même. Il aura cette voix jusqu’à la fin du rituel.

C’est ce à quoi peuvent s’attendre les personnes qui se rendent chez le hougan et le mambo, deux mots qui signifient prêtre et prêtresse vaudou en créole. Les gens qui font appel à eux sont généralement en quête d’argent, de protection ou d’amour.

Assimilé par certains à de la sorcellerie et à de la magie, le culte de la divinité vaudou est souvent pratiqué dans la clandestinité, ce qui renforce les mythes autour de cette religion issue des rituels d’Afrique noire.

Le Torontois Pierre-Éric Joseph est hougan. Il a accepté de nous ouvrir les portes de son temple privé pour assister au rituel dit de chance. Son lieu de culte est établi dans son domicile, dans le quartier North York, à Toronto.

Esprits et vévés

Une figure dessinée avec un marqueur noir.

Les vévés (ou vèvès) représentent un esprit et sont au centre des rituels vaudou.

Photo : Radio-Canada / Freddy MATA

Le prêtre, diplômé en science politique de l’Université de York, est originaire d’Haïti. Il y a d'ailleurs séjourné au mois de septembre pour rendre visite à sa maman . Non, il ne s’agit pas de sa mère biologique, mais plutôt d'un esprit, la reine des eaux. C'est la sirène. Elle est mon ancêtre qui vit dans l’autre monde. Je suis allé la rencontrer au sud de la mer, nous disait-il quelques jours avant le rituel.

C’est en arrivant à l’appartement de Pierre-Éric qu’on réalise la place qu’occupent les esprits dans le culte vaudou. Avant le rituel, le prêtre nous avertit :

Maintenant, c’est moi, Pierre-Éric qui vous parle. Quand le rituel va commencer, vous ne pouvez plus parler à Pierre-Éric, car c’est l’esprit qui prendra sa place

Pierre-Éric Joseph, prêtre vaudou

Selon le prêtre, les esprits dits lwas sont des forces qui ont le pouvoir d’actions. Ils peuvent parler, entendre et donner des ordres.

Les esprits m’ont autorisé à vous recevoir, soyez les bienvenus, nous lance-t-il à notre arrivée dans son temple.

Dès que la porte de son appartement s’ouvre, on aperçoit une grande marque au sol. Il s’agit d’un vévé, un symbole dessiné par le prêtre et qui représente un esprit.

Un symbole dessiné sur le parquet au centre duquel brûle une bougie et deux autres à la droite.

Le vévé peut aussi être dessiné avec la farine de maïs ou la farine de blé.

Photo : Radio-Canada / Freddy MATA

Le vévé permet de connaître lequel parmi les esprits est à l'oeuvre, nous dit l’assistante du prêtre Éric, Midline Saintamour.

Si le vévé tracé à l’entrée de l’appartement est dessiné avec une poudre blanche, d’autres vévés collés aux murs sont dessinés au marqueur et porte chacun un nom : Kouzen Zaka, Ezili Fréda Daome et Ogoun Féray.

Objets nécessaires au rituel

Une table couverte d'un tissu rouge sur laquelle on a placé des noix de coco, une assiette de feuilles, des bouteilles, des feuilles de papiers blancs, des bouteilles et une bougie allumée. Sur le mur, sont accrochés deux foulards vert et jaune.

Plusieurs objets interviennent dans les rituels vaudou.

Photo : Radio-Canada / Jon Castell

Noix de coco, feuilles d'érable, eau, oeuf, whisky, cigarettes, feuille de papier blanc sont autant d’éléments nécessaires à la guérison de la cliente que rencontre ce jour-là le prêtre Joseph. Selon lui, ce sont les esprits qui ont exigé tous ces objets disposés sur une grande table. Le vaudou est lié avec la nature. On a tout ce dont on a besoin et qui fait partie des éléments essentiels à la vie. Les esprits vont les utiliser pour purifier l’âme, l’esprit et le corps de ma cliente.

L’eau sert à la purification, les papiers servent à noter les recommandations des esprits, les feuilles d'érable pour rassembler les esprits au Canada et les bougies pour éclairer.

Les bougies sont très importantes, car [...] il faut éclairer et c’est comme si, nous, on est dans le noir et eux [les esprits] sont dans la lumière. Nous demandons la lumière et le chemin.

Pierre-Eric Joseph, prêtre vaudou
Sur une table, un œuf dans une assiette blanche est placé à côté entre autres de deux noix de coco, d'un verre d'eau, de bougies bleues et de petites bouteilles.

Les vodouisants mêlent éléments immatériels et éléments matériels dans leurs rituels.

Photo : Radio-Canada / Freddy MATA

On ne saura jamais l’utilité des autres objets [la noix de coco, l'oeuf, le whisky et les cigarettes] car le prêtre ne peut dire à quoi ils servent. Ce sont les lwas, les esprits qui sont en mesure d’expliquer le rôle de chaque élément, dit-il.

L'esprit parle créole

Une jeune dame tient une bouteille et un verre d'eau alors qu'elle a les yeux fermés.

L'assistante du prêtre vaudou est aussi appelé Badjikan.

Photo : Radio-Canada / Freddy Mata

C’est l’assistante du prêtre qui commence le rituel. Midline Saintamour travaille avec le hougan depuis une année. Vêtue d’une longue robe, elle commence tout d’abord par allumer plusieurs bougies puis effectue la salutation aux quatre points cardinaux pour invoquer la divinité Papa Legba.

Elle place certaines bougies dans un des coins du salon avant d’y asperger de l’eau. Elle allume ensuite les autres bougies placées dans le vévé à l’entrée de l’appartement. Pendant ce temps, le prêtre répand de l’encens dans la pièce.

Après quelques minutes, le hougan rentre dans la plus petite pièce de l’appartement. Il s’agit du bureau des lwas, la chambre dans laquelle il rencontre l’esprit de la reine et procède à la consultation de ses clients. C’est également dans ce bureau que le prêtre quitte son corps, possédé par l’esprit, explique l’assistante.

Un homme qui enroule un foulard sur son cou. Une bouteille de vin, du whisky et d'autres objets sont sur une petite table à côté.

Le bureau privé du prêtre Joseph est un tout petit espace. Les clients n'y entrent pas. Ils s’assoient à l'entrée.

Photo : Radio-Canada / Freddy MATA

Assis sur une chaise, il enroule un foulard sur son cou après l’avoir aspergé d’eau bénite. Par la suite, il allume un feu dans une assiette blanche qu’il place devant lui.

D’après l'assistante, ce n’est plus le prêtre qui parle, mais bien l’esprit. Il parle créole. On l'entend demander quel est cet objet pointé vers lui.

Il s’agit de la caméra de Radio-Canada filmant le rituel, répond l’assistante. L’esprit bougonne sa désapprobation du fait que Pierre-Éric a permis notre présence. Ils sont là pour espionner, dit-il en créole.

Puis, il se déride et réclame ses clients, que l’assistante s’empresse d’appeler un à un.

Outre son assistante, une jeune dame et un jeune homme, Alex Love Metellius, présentés comme ses clients, prennent part au rituel. Comme l’assistante, les deux clients passeront tour à tour devant le prêtre pour saluer l’esprit.

Ensuite vient le tour de la cliente pour laquelle le rituel du jour est organisé.

La jeune dame espère obtenir des esprits plus de chance pour réussir dans ses études de droit. Ma cliente ne parvient pas à se concentrer dans ses études. Il lui faut plus de chance pour atteindre ses objectifs scolaires et professionnels. Elle aura la chance pour toute sa vie.

Purification de la patiente

Une femme habillée en blanc est assise sur une chaise dans une figure dessinée au parquet. Des bougies allumées sont placées dans différents points de cette figure.

Le vévé peut-être dessiné avec la farine de maïs, de la craie ou n'importe quelle poudre.

Photo : Radio-Canada / Freddy MATA

La purification, c’est la phase de traitement. Elle a lieu dans une autre pièce. Ici également des bougies rouges, bleues et blanches éclairent. Avant d’appeler sa patiente, le hougan trace un autre vévé sur le parquet. Cette fois-ci c’est le vévé Ogou Feray, un esprit guerrier et protecteur, qui est dessiné.

Son assistante, elle, bougie rouge à la main, récite une prière inscrite sur du papier blanc. Il y a une dizaine de bougies allumées l’une après l’autre et placées à de différents points du vévé.

Finalement, le prêtre demande qu’on fasse entrer la cliente, qu’il fait asseoir sur une chaise placée dans le vévé. Après avoir eu les yeux bandés à l’aide d’une étoffe verte, la jeune dame qui tient entre ses mains une bougie allumée ne peut voir les différents mouvements qu’effectue le prêtre.

La purification est en marche, car maintenant l’esprit donne à la dame la prospérité et la chance d’évoluer dans sa vie, précise l’assistante, qui à l’aide d’un marqueur écrit le nom de la cliente sur l’oeuf.

Un homme coiffé d'un chapeau en paille regarde une jeune dame en train d'écrire sur un oeuf. Ils sont dans une pièce éclairée par des bougies.

Selon le prêtre Joseph, seuls les esprits peuvent révéler les raisons pour lesquelles l’œuf est utilisé dans un rituel vaudou.

Photo : Radio-Canada / Jon Castell

Le rituel passe à une étape ultime. Le prêtre exhibe quelques pas de danse sur la musique traditionnelle haïtienne tirée du répertoire vaudou. C’est Alex Love Metelius qui, depuis le salon, sélectionne les chants joués à partir de l’ordinateur.

La cliente, elle, ne danse pas. Vêtue tout en blanc, elle ne dit rien. Le prêtre place alors devant elle une assiette remplie des feuilles d'érable, puis y dépose l’oeuf sur lequel le nom de la patiente a été inscrit.

Il verse quelques gouttes d’un liquide dans l’assiette, puis allume le feu. L'assiette se transforme en une sorte de brasier. La chaleur est presque insupportable.

Enfin, le prêtre donne l’ordre à sa cliente de se lever et l’aide à passer à travers le feu, geste qu’elle exécute deux fois.

Une femme marche sur des flammes.

Le prêtre vaudou Pierre-Éric Joseph pratique un rituel vaudou avec une patiente.

Photo : Radio-Canada

On est presque à la fin du rituel. Il faut maintenant attendre que le prêtre rentre dans son corps.

Midline Saintamour, assistante du prêtre Joseph

Après le rituel, le prêtre Éric se rend de nouveau dans le bureau des lwas et s’y installe. Quelques minutes plus tard, n’étant plus possédé par l’esprit, le hougan regagne le salon. Il paraît très fatigué après ce rituel qui a duré près de deux heures.

Les prêtres vaudou seraient dotés d’un pouvoir mystique. Ils mettent en relation les humains, le monde des esprits et celui des morts au cours des rituels tous particuliers.

Il y a autant des rituels vaudou qu’il y a d’individus ayant foi au vaudou et autant de sous-divinités rattachées au vaudou, commente le Professeur de littérature et de traditions orales et de linguistique à l’Université de York Aimé Avolonto.

Au Canada, et particulièrement à Toronto, il est plus difficile d’assister à un rituel vaudou.

[Au Canada] les gens ne s’afficheront pas comme ils le feraient aux États-Unis ou en Haïti, parce que le Canada est un pays de modération comportementale. Tout ce qui sort de ce cadre comportemental tombe dans l’extravagance qui choque et qui heurterait les valeurs canadiennes.

Aimé Avolonto, Professeur de littérature et de traditions orales et de linguistique à l'Université de York

D’après lui, c’est de façon intrinsèquement fermée et secrète que les vodouisants se réunissent au pays, bien qu’ils soient quelque peu visibles à Montréal.

Le vaudou, au-delà des mythes

Une poupée où l'on a planté des aiguilles.

Les poupées vaudou seraient celles dans lesquelles on plante des aiguilles pour faire du mal à une personne qu'on n'aime pas.

Photo : Getty Images

Bien qu’il soutient que la malchance ou les maladies sont l'oeuvre des mauvais esprits, le prêtre Éric n’a pas fait usage des « poupées vaudou », qui seraient utilisées pour jeter de mauvais sorts aux gens.

Il faut faire une séparation entre le vaudou et la sorcellerie. Les poupées qui font mal aux autres, ça, c’est diabolique.

Pierre-Éric Joseph

Le professeur Avolonto attribue l’origine de ces poupées au cinéma hollywoodien. Il regrette le fait que certains pratiquants du culte vaudou les ont [adoptées] et, malheureusement, c’est devenu une référence qui n'a rien à voir avec le vaudou.

Que ce soit au Bénin, au Togo, au Ghana, en Haïti, à Cuba, au Brésil ou en Louisiane, le vaudou joue un rôle social et culturel qui va bien au-delà de la dimension religieuse.

Tous les 10 janvier, le Bénin accueille d'ailleurs des touristes venus de partout pour la fête du vaudou.

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